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Anne Alvarez, Une présence bien vivante, Le travail de psychothérapie psycha-nalytique avec les enfants autistes, borderline, abusés, en grande carence affective |
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Préface à lédition française par le Pr Didier Houzel. Traduit de langlais par David Alcorn avec la collaboration dAnne Golse. Éditions du Hublot, Collection Tavistock Clinic. 1997. Cet ouvrage est le fruit dune longue expérience de thérapeute denfants en grande souffrance psychique, à la Tavistock Clinic. Il regroupe des articles et des communications dAnne Alvarez parus en anglais. Cest un livre très dense et très riche denseignements. Elle nous fait partager son expérience auprès denfants autistes, psychotiques, borderlines, déprimés, carencés et abusés sexuellement et réfléchir à partir de modèles théoriques différents, quelle sefforce dintégrer ensemble, de manière très pertinente, pour enrichir sa pratique et ses recherches, sur le développement de la vie psychique de lenfant. Jexposerai plus particulièrement, le traitement de Robbie, enfant autiste, et ce qui a permis à lauteur davancer dans la compréhension de ce cas. Je névoquerai, que très rapidement, toute la discussion passionnante autour des concepts théoriques notamment ceux de M. Klein et W.R.Bion, et des autres cas cliniques abordés, qui demanderait un développement trop important, pour ce travail. Il faut remercier Anne Alvarez, car elle nous montre de la manière la plus claire tout ce quelle a éprouvé au cours de ces traitements dans son contre-transfert et plus particulièrement dans la prise en charge de Robbie. Elle nous dit tous les sentiments terribles dimpuissance, de déception, de vide, de rage, de désespoir auxquels elle a été confrontée. Elle nous fait part de ses errances, de ses erreurs et aussi de ce quil faut accepter de non compréhension. Elle fait appel à de très nombreux auteurs, mais ses appuis théoriques essentiels sont après S. Freud : M. Klein, W.R. Bion, D.W. Winnicott, F. Tustin mais aussi T. B. Brazelton, D.N. Stern, K. Trevarthen. Elle sappuie également sur les expériences dE. Bick en matière dobservation directe du nourrisson et sur les thérapies conjointes mère-bébé. Elle ajoute au terme de sa préface combien létude de vrais bébés bien vivants est un terrain dessai merveilleux pour les théories psychanalytiques du développement infantile. De plus elle apporte ses hypothèses personnelles pour compléter ou discuter certains aspects de la théorie psychanalytique classique. Dans son introduction, Anne Alvarez rappelle lévolution de la psychanalyse depuis le début du siècle et les multiples voies empruntées. Ces développements théoriques et techniques ont permis délargir léventail des patients pouvant être pris en traitement. De cette évolution, elle note limportance accordée au transfert mais surtout au contre-transfert de lanalyste, de ce qui se passe dans lici-et-maintenant de la relation du patient et de lanalyste. Elle reprend les travaux de M. Klein sur la projection, lidentification projective et pense quau cours dune analyse il ne suffit pas de chercher les aspects manquants du patient dans son inconscient refoulé et enfoui, mais que ces éléments ou sentiments peuvent parfois se trouver dans les sentiments de quelquun dautre. Le thérapeute devra donc explorer en lui-même ce que le patient lui a fait ressentir au cours des séances. Elle pense que les liens avec le passé sont importants mais quils ne peuvent se substituer à létude des interactions vivantes. Elle compare lanalyste avec un musicien expérimenté et talen-tueux capable dimproviser sans cesse. Les premières théories parlaient de labréaction et de son effet libérateur devant la découverte du matériel refoulé, mais deux analystes modernes Wilfred R. Bion et Ignacio Matte Blanco vont montrer dautres fonctions possibles dans le présent du traitement. Matte Blanco décrit une fonction de dépliage ou de traduction pouvant aider le patient à donner sens à certaines de ses pensées inconscientes. Bion, quant à lui, nous suggère que certaines identifications projectives expriment le besoin de communiquer quelque chose à quelquun à un niveau très profond et il y voit un processus fondamental du développement normal. Il compare la contenance et la transformation faites par lanalyste des sentiments et des pensées du patient aux communications pré-verbales entre une mère et son bébé. Beaucoup danalystes pensent que ce type de compréhension est un aspect crucial du travail avec les patients et pas seulement avec les plus malades. Cette idée de contenance a également un rapport étroit avec le concept de holding de D. W. Winnicott. Anne Alvarez souligne la nécessité d être en empathie avec le vécu actuel de son patient. Cela lui permet de donner forme et sens à ses pensées et à ses sentiments. Un tel modèle relationnel implique un processus interactif. Ce nest plus un cycle mais un mouvement en spirale ascendante. Anne Alvarez insiste, toujours dans son introduction, sur certains développements de la technique psychanalytique importants pour le travail des psychothérapeutes denfants et plus particulièrement sur le fonctionnement actuel du patient dans lici-et-maintenant : à la théorie de la sexualité, il faut ajouter un intérêt et un respect accrus pour le côté plus noble de la nature hu-maine. Sans doute cette conclusion de son introduction est-elle discutable dans sa formulation et demanderait à être interrogée. En exposant le traitement de Robbie, A. Alvarez va nous transmettre son vécu contre-transférentiel et tout lenseignement quelle a pu en retirer, pour ses autres patients. On sait peu de choses sur Robbie et sa famille. Elle ne nous communique que quelques éléments de son histoire. Laccouchement traumatique pour la mère et la dépression qui sen est suivie. Puis, les événements dits déclenchants des troubles de Robbie : la séparation brutale de la mère et de lenfant vers dix-huit mois, la mort du grand-père paternel et lhospi-talisation de la mère. Un diagnostic dautisme est posé vers quatre ans, mais ce nest que vers sept ans quAnne Alvarez commencera à le prendre en traitement, et ce, jusquà trente ans. Elle nous dit alors combien il faut être attentif à ce que nous communiquent les patients lors de la première séance. Robbie est daspect agréable, flottant, sans ossature; il joue avec une ficelle. Il est extrêmement sensible au changement et à chaque séparation il perd tout, y compris lui-même. Le plus dur à supporter et à affronter est le vide et quil ny a tout simplement rien en face de moi. Ce nest que bien des années plus tard que Robbie pourra parler de son effondrement, de la sensation quil avait dêtre au fond dun puits sombre. A cette époque A. Alvarez le compare à une amibe sans défense; il semble lui manquer tous les mécanismes de défense, même les plus pathologiques. Ses seules sources de bonnes expériences se font par lodorat et le toucher. Pour les autres sensations, cest comme sil lui manquait une membrane psychique intérieure entre la partie centrale de lui-même et lexpérience, notamment visuelle et auditive. Il na rien à lintérieur de lui qui puisse saisir ses mauvaises expériences, puis les expulser : il a peut-être limpression que per-sonne nest là pour les recevoir. Selon Bion, certains patients psychotiques projettent dans un espace mental si vaste que tous les fragments projetés de leur vécu (et deux-mêmes) se trouvent dispersés très loin les uns des autres. Quelque chose de cet ordre se produisait pour Robbie, les choses le quittaient, sen allaient, le filet était plein de trous. Il mit des années avant de pouvoir utiliser lidentification projective, et de pouvoir laisser une trace, faire des liens. Liens au sens Bionien, articulés et rigides. Elle décrit les processus de pensée de Robbie comme amorphes engendrant la négation absolue daction, de nouveauté et de changement. Leffet produit sur elle est alors un sentiment terrible de désespoir et dimpuissance. Quelques progrès apparaîtront, mais cest seulement vers treize ans que des choses importantes se passent. Il voit sa thérapeute comme un être humain distinct de lui, il se déprime et peut raconter sa période deffondrement autistique et en même temps en annoncer la fin. Les cinq séances par semaine à partir de ce moment vont permettre un holding solide et consistant, lui permettant de ne plus se réveiller la nuit, ni davoir besoin de se réfugier sous une grosse épaisseur de couvertures. Ce dispositif thérapeutique a été comme un filin de sauvetage, face à l urgence désespérée de le repêcher, pour lui éviter une mort psychique. Anne Alvarez note deux résistances à lémergence psychique de Robbie et entravant ses processus de pensées : son autisme comme mode de vie et son autisme malicieux. Cet accrochage au toujours-pareil, au non-changement, cette incapacité à pouvoir se saisir dune durée, sa haine et sa terreur du temps, ont été des éléments tout aussi délétères que la panique ou les angoisses initiales. A. Alvarez sinterroge sur sa trop grande capacité de tolérance et/ou son engluement contre-transférentiel trop mou ( dont elle ne percevra que bien longtemps après les effets) constituant une sorte de milieu aquatique dans lequel il ne grandissait pas. Il lui fallait se frayer un chemin dans ce terrain marécageux, saccrocher aux herbes, pour enfin arriver à découvrir quelque chose de solide sur quoi sappuyer pour quenfin Robbie puisse découvrir quil a des os, un squelette, une colonne vertébrale, des muscles et une solidité bien à lui. En chemin, il a fallu supporter et affronter tous les rituels obses-sionnels, les objets autistiques au sens de F. Tustin dont elle dit : ils sont statiques et nont pas les qualités douverture sans limites qui pourraient conduire au déve-loppement de nouveaux réseaux dassociation. Lobjet nest pas utilisé dans sa fonction, aucun fantasme ny est associé, il est utilisé de manière restrictive, et pour essayer de nous faire partager ce que peuvent ressentir les parents, les thérapeutes, lentourage, face à ces enfants autistes, elle reprend ce que ressent Tamina, personnage du livre de Milan Kundera Le livre du rire et de loubli. Elle sent le malaise qui émane des choses sans poids. Cette poche vide dans lestomac, cest justement cette insupportable absence de pesanteur. Cest exactement cela : linsupportable de tout sens et de toute signification dans ce que faisait Robbie et Anne Alvarez de sinterroger : Quest-ce que, avec sa recherche inépuisable de sens, la psychanalyse avait donc à faire avec tout cela ?. Et cest avec W.R. Bion, quA. Alvarez trouve un appui théorique pour aider Robbie à sortir du puits sombre et amener à la lumière sa vie psychique. Son concept de contenance qui pourrait faire penser au concept de neutralité, est en fait plus dynamique. Contenant- contenu, renvoie à une émotionnalité réfléchie et à une réflexion émotionnelle, cest-à-dire au travail intérieur de lanalyste sur ces forces. Bion compare ce travail à létat de rêverie chez la mère qui transforme les projections de son enfant. Ce modèle théorique contenance-transformation semble mieux correspondre à ce travail entre le patient et son thérapeute. Cependant, Robbie était si loin quA. Alvarez traversait des périodes de désespoir et un sentiment intense et urgent de devoir aller le récupérer -cest le terme qui lui est venu pour qualifier le travail quelle était en train de faire-. Lurgence, lhorreur, la rage du désespoir peuvent être des réponses appropriées devant certaines phases de la maladie mentale et la menace de mort psychique. Le thérapeute doit pouvoir ressentir cette urgence, cette inquiétude sans perdre sa capacité à penser. Cette inquiétude, nest-elle pas en réaction à une projection massive dun désespoir immense que le patient est incapable de ressentir pour lui-même ? Et cest peut-être dans une démarche active de son imaginaire que le thérapeute trouvera la ressource nécessaire pour aller récupérer à lintérieur un psychisme effectivement récupérable. Cette démarche de récupération va amener A. Alvarez à sinterroger sur les fonctions maternelles normales des mères avec leur bébé et à explorer du côté des recherches de Brazelton, Trevarthen, Stern et lobservation des nourrissons dE.Bick. Cest à la lumière de ces travaux quelle affirme que les soins maternels vont bien au-delà des notions passives dadaptation, et de réceptivité, mais que la nouveauté, la surprise, le plaisir et la joie en quantité raisonnable jouent un rôle tout aussi crucial pour le développement du nourrisson que leurs équivalents plus paisibles (le cadre, la routine, le caractère familier, la berceuse). Cest pourquoi elle remet en question le principe de plaisir et celui de réalité et lidée que nous apprenons à partir dexpériences plutôt négatives (Freud, Klein, Winnicott, Segal, Bion, Balint) : plaisir-déplaisir, illusion-désillusion, présence-absence. Le travail auprès de Robbie a conduit A. Alvarez à réfléchir à létroitesse des dualismes classiques et à dire de manière très claire : (..)je remets en question le point de vue selon lequel ce sont les expériences négatives et frustrantes qui sont les principales sources denseignement et les stimuli essentiels pour la pensée. Elle fait appel à des chercheurs du développement de lenfant comme Wolff, Kleitman, et le concept K (Knowledge ou lien C Connais-sance) de Bion, pour nous montrer que le bébé peut dans certaines situations de plaisir trouver la liberté dapprendre. Elle affirme alors que le plaisir na pas moins de capacité que la souffrance à bouleverser, éveiller et stimuler la vie. Le plaisir ne soppose aucunement au principe de réalité, bien au contraire : il jouerait même un rôle majeur dans son évolution. Ce serait surtout léquilibre entre le négatif et le positif, entre lillusion et la désillusion qui seraient les principaux moteurs de lappren-tissage, de la croissance psychique et du développement intellectuel. T.B.Brazelton et son équipe ont décrit, dans une étude sur les origines de la réciprocité, comment la mère joue un rôle dorganisation et de concentration dont le bébé a besoin pour commencer à apprendre les facteurs dauto-organisation indis-pensable aux acquisitions cognitives. A. Alvarez préfère penser à la mère comme à une personne qui appelle son bébé à naître, en tant quêtre psychique. Grâce à Brazelton et à ses travaux, les théories psychanalytiques devront être élargies et enrichies afin dêtre applicables au traitement des enfants psychotiques les plus atteints. A. Alvarez ne néglige rien dans la recherche des causalités complexes et multiples dun déficit cognitif ou dun retrait émotionnel (ou les deux), elle intègre également les travaux les plus récents sur le milieu intra-utérin, et la présence de facteurs génétiques et constitutionnels chez le bébé. Le chapitre 5 est, me semble-t-il, très important. Il donne en partie son titre au livre récupération et présence vivante et sa conclusion illustre fort joliment toutes les recherches sur les compétences du nourrisson en mettant en évidence la sensibilité du bébé à la forme et à la qualité de lexpérience. Lobservation et les recherches modifient limage traditionnelle du nourrisson.... Il est, lorsque la situation le permet, un petit étudiant en musique à lécoute des configurations de ses expériences auditives, un petit étudiant des beaux-arts qui étudie les jeux de lumière et dombre, un apprenti danseur qui ressent les mouvements, un orateur brillant participant aux dialogues pré-langagiers avec sa mère et un petit chercheur scientifique qui travaille à lier ensemble ses diverses expériences afin de les comprendre. Anne Alvarez nous amène ensuite à nous interroger sur les troubles de la pensée et du comportement considérés comme un déficit cognitif. Elle fait appel à des expériences faites par des cognitivistes : Bruner et Bower, et montre comment ces apports peuvent éclairer ses propres impressions cliniques auprès denfants qui ont des troubles de la pensée ou plutôt une pensée déficiente. Mais Bruner et Bower laissent de côté bien des facteurs affectifs chez la mère, le bébé et son environnement. Dans la deuxième partie de son livre A. Alvarez va revisiter la théorie et plus particulièrement les concepts de Klein et Bion : lidentification pro-jective, lidentification anticipatoire, les notions de position schizo-paranoïde et position dépressive, la réparation, le jeu dans la formation des symboles (jeu de la bobine du petit-fils de Freud vu sous des perspectives théoriques différentes) ainsi que les mécanismes de défense et les angoisses qui sy rattachent. Enfin, A. Alvarez se hasarde dans le champ de mines des controverses soulevées par lautisme et son étiologie. Elle note que beaucoup dauteurs dorientation organiciste aussi bien que psychodynamique sont actuellement enclins à supposer une causalité multiple de nature complexe. Cest à une théorie de la relation dobjet, (dans la tradition kleinienne à laquelle elle appartient), quA. Alvarez se réfère en permanence dans cet ouvrage. Elle lenrichit de tous les apports compatibles et susceptibles de laider dans sa pratique. Elle nous invite à une exploration passionnante de situations thérapeutiques difficiles munis doutils théoriques psycha-nalytiques mais elle nous indique aussi très clairement comment en intégrant dautres méthodes, éthologiques et cognitivistes à son expérience auprès des patients, elle a pu faire évoluer sa propre théorie. Sans aucun doute, ce livre soulève bien des questions mais il a limmense privilège de maintenir une pensée bien vivante. Maïté Klahr
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