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Philippe Pinel de Jacques Postel, Genèse de la psychiatrie. Les premiers écrits |
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Les empêcheurs de penser en rond, Institut Synthélabo, 1998. Grâce au travail de recherche de Jacques Postel, lhistoriographie psychiatrique dispose désormais dun matériel de grand intérêt sur les origines de la pensée de Philippe Pinel : le recueil de ses premiers textes, antérieurs à la première édition du Traité médico-philosophique sur laliénation mentale (1800), accompagnés des commentaires de Jacques Postel, ainsi que de plusieurs chapitres situant Pinel dans son contexte historique et sociologique. Comme mû par une double référence, celle du psychiatre attaché à la singularité du destin individuel et celle dun historien fidèle au matérialisme historique, Jacques Postel nous donne une vision passionnante de Philippe Pinel. On suivra ainsi litinéraire de cet obscur médecin de la Faculté de Toulouse, qui fera médecine après avoir fait des études religieuses, qui montera à Paris en quête de carrière mais ne rencontrera que déceptions, qui exercera une médecine sans éclat, qui épousera les thèses dune révolution dont il espère une plus grande reconnaissance, qui saura ne pas suivre la Terreur et qui finalement rencontrera, à lâge de 50 ans, en 1795, les titres universitaires, le poste de chef de service à la Salpêtrière, et une fortune non négligeable. Carrière donc habile, bien que tardive, et menée avec la prudence et les capacités dadaptation quimposent les périodes troubles des révolutions et de leurs suites, comme le montre cette affaire de lIntroduction à la première édition du Traité (1800), que Pinel reproduit dans la deuxième édition (1809) sous le titre d Introduction à la première édition, tout en lui apportant quelques opportunes modifications (les deux éditions sont désormais plus accessibles, grâce à des rééditions effectuées avec le concours de lindustrie pharmaceutique : la deuxième édition a été réimprimée par Clin-Comar-Byla en 1975, la première par Lilly en 1996). Le travail de rétablissement du vrai Pinel avait déjà commencé dès la fin du 19e siècle, malgré la persistance, jusquà nos jours, dune mythologie autour de la libération des aliénés de Bicêtre de leurs chaînes. Louvrage de G. Swain (Le sujet de la folie, 1978, réédité chez Calmann-Lévy, 1997) était venu à la fois prouver, à partir des témoignages historiques, linauthenticité de lévénement historique ainsi célébré, et démonter les mécanismes idéologiques de ce mythe fondateur (dailleurs, une fois les textes revisités sans les oeillères de lhistoire officielle, on saperçoit que Pinel lui-même, qui sarrête peu sur ces faits, indique dès 1809 que le fameux geste libérateur na été accompli quaprès son passage à Bicêtre, et en attribue la paternité au surveillant Pussin). Jacques Postel suit minutieusement la constitution du mythe, et en fournit le contexte scientifique : le mouvement organiciste devenant dominant vers le milieu du 19e siècle, il ne convient plus de citer le fondateur de la psychiatrie française en tant quinventeur dun traitement moral devenu désuet; une place de philanthrope lui est désormais dédiée, et la libération des aliénés de leurs chaînes vient remplir cette fonction. Quel est alors le vrai Pinel ? Homme cultivé, il connaît notamment la philosophie empirique et analytique (il lit langlais, il a étudié J. Locke, ainsi quE. Condillac), et saura sen servir dans ses classifications. Manifestement, il aime écrire, et sa plume combine ses dons dobservation et ses qualités didactiques. Il est pragmatique en options théoriques et thérapeutiques : le traitement moral doit certainement beaucoup à sa capacité à reconnaître et à utiliser linfluence du monde relationnel du malade sur lévolution de sa maladie. Cest sans doute ce même pragmatisme qui le conduit à ce qui sera sa contribution fondamentale à la psychopathologie contemporaine, et que Hegel lui-même soulignera : la reconnaissance dune partie de raison conservée même dans la plus avancée des folies, et donc laffirmation dune possibilité de rencontre entre laliéné et son médecin, dune possibilité de communication avec linsensé. Et cest finalement dans loccultation de ce message que J. Postel voit la signification et la fonction du mythe pinelien : dans le chapitre quil consacre à cette question, il analyse avec finesse laspect de meurtre du père de loeuvre des deux héritiers de Pinel (de son fils Scipion et de son élève Esquirol), le caractère expiatoire du mythe libérateur (lenseignement du père abandonné, un destin de panthéonisation lui est réservé), et finalement la récupération de ce mythe par une Troisième République soucieuse dasseoir la légitimité dun nouvel autoritarisme sur lhumanisme dun acte libérateur inaugural. Mais comment lhomme Pinel parvient-il à sa vision novatrice de lhomme aliéné ? En quoi son expérience personnelle le conduit à devenir, lui plutôt quun autre, linventeur dune nouvelle approche psychopathologique ? Cest le grand mérite des textes recueillis par J. Postel, et des commentaires avec lesquels ils les accompagne, que de nous permettre de suivre le cheminement de ce médecin en quête de reconnaissance. Car, du parcours quelque peu chaotique du jeune Pinel, il ressort une coupure, dont on peut mesurer la véritable influence dans laprès-coup : la rencontre avec le mesmérisme en 1784, à lapogée des débats passionnés autour de cette pratique (Mesmer quittera définitivement la France lannée suivante), et les textes sur le magnétisme animal. Ambivalent au départ (il pratiquera même le mesmérisme pendant deux mois), Pinel deviendra progressivement de plus en plus critique et polémique, salignant sur le discours médical officiel et académique et dénonçant une imposture scientifique, qui évoque un fluide dorigine physiologique là où il ny a quimagination et imitation. Mais ce discours scientifique parfois virulent, témoigné par plusieurs notes et articles entre 1784 et 1785, a comme un arrière-goût dopération défensive. Il cache sans doute ce que Pinel a su voir et surtout éprouver à travers la pratique de la théorie invraisemblable de Mesmer : lextraordinaire pouvoir quun esprit humain peut acquérir sur un autre esprit humain. Pour lavoir profondément combattue et oubliée, laliéniste à naître (son premier article psychiatrique paraît un an plus tard, en 1785), saura retrouver cette connaissance dans la relation avec ses malades et dans la pratique institutionnelle quil établira, lorsquil aura le pouvoir de redessiner ladministration thérapeutique des asiles autour de la notion de traitement moral. Vassilis Kapsambelis
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