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Guy Baillon, Les urgences de la folie. Laccueil en santé mentale |
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Préface de Francis Jeanson, postface dHélène Chaigneau. Éditions Gaëtan Morin, 1998. Cet ouvrage arrive à un moment crucial pour la psychiatrie publique. Bien installée maintenant depuis deux ou trois décennies, la psychiatrie de secteur traverse une période difficile. Souvent, il sagit dune crise de croissance : les services sont débordés par leur succès et doivent faire face à une demande grandissante, majorée par la détresse économique et la dilution des repères culturels. Ailleurs, la difficulté se présente comme financière : les secteurs les plus richement dotés se voient imposer une baisse considérable de leur budget, entraînant des réorientations difficiles. Mais dans tous les cas, le problème de fond reste le même : une interrogation sur les orientations théoriques et pratiques, à un moment où la psychanalyse cesse progressivement doccuper une place de référence idéologique prépondérante ; une nécessité dopérer des choix quant aux populations à accueillir et aux types de soins à proposer, la diversité des demandes (les patients psychotiques sont désormais minoritaires dans les files actives) imposant délargir le savoir-faire acquis et de sassocier à dautres acteurs, comme les psychiatres privés, les généralistes, etc. ; une remise en cause de la place de lhospitalisation, qui reste encore trop centrale, sinon dans les esprits, du moins dans les budgets ; une invitation de plus en plus impérieuse à inventer de nouveaux modes dapproche de la souffrance mentale, plus en amont par rapport au moment où celle-ci arrive à lhôpital, et donc à mettre en place des stratégies de prévention. Devant ces défis, qui concernent actuellement lensemble de la psychiatrie publique, Les urgences de la folie se présente comme un texte fondamental, quil faut lire et étudier : il sagit dune des contributions les plus essentielles aux débats en cours. Guy Baillon y décrit la mise en place dune expérience de psychiatrie de secteur qui, dabord tâtonnante, est progressivement devenue le pivot dune action psychiatrique publique véritablement innovante. Cette expérience sarticule autour de la notion daccueil : il sagit de limplantation dune équipe médicale et infirmière de secteur psychiatrique au sein de son aire géographique de lest parisien, avec comme objectif doffrir en permanence une disponibilité découte et de soins à toute souffrance psychique qui vient frapper à ses portes, et avec une conviction : rencontrer les patients en amont de lhôpital psychiatrique, cest intervenir au moment où la pathologie reste encore fluide, et donc multiplier les chances de changement. Il est saisissant dobserver comment cette équipe davant garde a su résoudre la plupart des conflits théorico-cliniques, parfois pertinents, parfois illusoires, qui piègent régulièrement le travail psychiatrique. Énumérons-en quelques uns : créer un cadre qui sauvegarde la spécificité du travail psychiatrique ou se laisser glisser dans un accueil général et empathique, certes utile à de nombreuses situations de détresse, mais plutôt social et philanthropique ? La question nest pas sans fondement, à un moment où plusieurs représentants des pouvoirs publics semblent penser que la psychiatrie est toute désignée pour soigner la misère sociale, alors que plusieurs équipes tendent à sen défendre en se crispant sur lidentité médicale de leur rôle. Laccueil proposé par Guy Baillon montre pourtant linanité de ce dilemme : accueillir, cest accueillir tout le monde, cest-à-dire toute personne qui a pensé (ou que quelquun a pensé pour elle) quelle relève de la psychiatrie... Et, à partir de ce tout le monde, créer des cadres, des protocoles spécifiques, émergeant par la diversité même des réponses soignantes aux demandes quils ont à accueillir. Cest ainsi que trois protocoles de travail sont décrits, le travail de crise, le travail daccueil et le travail durgence, ayant chacun sa logique, sa pertinence, sa nécessaire articulation avec les composantes somatique et sociale de la situation présente (on soulignera la façon dont cette équipe comprend la notion tellement à la mode de réseau : lobjet de la psychiatrie de secteur est de créer des liens). Et bien sûr -précision nécessaire lorsquon parle de soins psychiatriques- chaque protocole a aussi sa fin : il dure un temps, il prépare constamment sa suite, il se situe le plus loin possible dune logique dinstallation dans un éternel et répétitif présent. Devancer ou attendre la demande ? Voilà un autre de ces dilemmes cornéliens typiquement psychiatriques, issus en fait dune mauvaise compréhension de la psychanalyse en psychiatrie, dilemme qui heureusement semble moins tourmenter les équipes actuelles par rapport à celles dil y a dix ou vingt ans. En fait, la situation de crise appelle une réponse : est urgence ce que le sujet considère comme telle, dit Baillon. Cest à partir de la qualité de cette réponse que va se construire, aussi bien une demande de soins, que la décision, de la part du sujet, de ne pas aller plus loin et den rester là dans sa démarche. On voit ainsi que le point capital du soin psychiatrique nest pas la détection dune demande, mais la capacité à aider quelquun à sintéresser à son fonctionnement mental et à reconnaître ses faits et gestes comme en étant lémanation, tout en lui laissant la liberté de prolonger, ou pas, cette interrogation dans un cadre plus codifié. Ainsi se trouve abordée une autre question de la psychiatrie contemporaine : engager une psychothérapie ou entrer dans une logique de réponse et de gestion médicalisée des cas ? La rencontre de léquipe de Baillon avec les élaborations de celle dAndréoli à Genève, les interrogations autour de la notion de psychothérapie brève, leur pratique quotidienne, ont débouché sur un style de travail qui permet dinventer une nouvelle clinique de la relation thérapeutique, autour des notions de modification symptomatique, de rencontre, dactualisation émotionnelle, de réactualisation et de focalisation. La notion du lien devient ici prépondérante : le patient tissera en peu de temps un certain nombre de liens, qui lui permettront une élaboration en aigu des conflits du moment, dans une ambiance souvent dramatisée (au sens du psychodrame). Ainsi, à la place dun silence symptomatique obtenu par une médication brutale sur le modèle de lurgence médico-psychiatrique, la tension interne du sujet sera aménagée, sans être éteinte : changement dans léconomie de sa souffrance qui constitue déjà par lui-même létape nécessaire pour que la suite puisse être envisagée par le sujet non pas comme une voie en sens unique, mais comme une palette déventualités parmi lesquelles il garde la liberté de choisir. On pourrait isoler dautres questions essentielles de la pratique psychiatrique contemporaine, auxquelles le travail de léquipe de Baillon apporte des réponses pertinentes en échappant aux alternatives sans issue, comme par exemple la question de la participation ou de lexclusion de la famille (question à laquelle il répond en développant la notion dalliance dans un jeu à plusieurs), ou la question des rapports avec les médecins somaticiens, ou encore celle de larticulation avec le tissu social environnant. Dautres questions, relatives à lorganisation du travail (la place des réunions, la notion de responsabilité...) trouvent des éclairages tout à fait originaux. En toile de fond, la dialectique continuité - discontinuité des soins vient rappeler ce qui est sans doute le message principal de louvrage : les soins psychiatriques nauront atteint leur but que dans la mesure où ils auront été utilisés comme un instrument douverture vers un lendemain qui nest pas écrit davance. On ne sétonne pas de laffirmation selon laquelle, en pratiquant laccueil, Guy Baillon et son équipe ont vu se dessiner devant eux une psychiatrie quils ne connaissaient pas et quils navaient pas anticipée. Car en fait notre psychiatrie, encore trop souvent celle de lhôpital, reste toujours marquée par lobservation. Psychiatrie au fond simple, car contemplative, elle reste toujours attachée à une logique linéaire. Le livre de Baillon nous introduit dans les conditions dune psychiatrie de la complexité, et on attend la suite avec impatience : une nouvelle pratique, et une nouvelle théorie de la pratique, ne devraient-elles pas déboucher sur une nouvelle psychopathologie ? Vassilis Kapsambelis
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