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Rosine Crémieux et Pierre Sullivan, La traîne-sauvage |
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Éditions Flammarion, 1999. Rosine Crémieux travaille avec nous depuis plusieurs dizaines dannées. Elle a été fondatrice de La Psychiatrie de lEnfant avec Ajuriaguerra, Diatkine et moi il y a environ 35 ans. Depuis cette date, elle a joué un rôle remarquable de secrétaire de rédaction, puis, devant la nécessité de nous adjoindre des experts étrangers pour que notre revue soit analysée dans lIndex Medicus, elle sest adjointe depuis une vingtaine dannées Pierre Sullivan avec lequel elle dirige la revue. Je connais beaucoup moins Pierre Sullivan, jeune collègue de Montréal qui sest formé à la psychanalyse avec son épouse. Il est psychothérapeute dans une équipe du Centre Alfred Binet et a longtemps travaillé comme adjoint de Jean Gillibert au Centre Evelyne et Jean Kestemberg. Tout le monde sait que Myriam David a été déportée et na parlé de son expérience que récemment, et jai recueilli ses propos dans la préface du livre consacré à Loczy. Elle a dit en effet que lempathie lui était indifférente lorsquelle est rentrée de déportation. Elle a beaucoup plus apprécié un verre deau et un chiffon humide passé sur la figure. Myriam David avait donc été très discrète, autant que Rosine Crémieux dont nous ne savions rien, sinon quelle était une amie très chère. En 1994, elle a célébré le cinquantenaire de la libération du Vercors avec les infirmières survivantes de cette grotte. Elle na pas pu exprimer franchement ses sentiments : Pourtant, ce fragment de mon existence restait toujours enfermé dans un placard comme un cadavre honteux. Cest sans doute le mérite de Pierre Sullivan de lavoir fait parler de ce voyage dans le Vercors. Il est dune autre génération quelle, et leurs références religieuses et culturelles sont très différentes. La richesse de leurs échanges est peut-être liée à cette particularité, car lui na pas connu les difficultés de la guerre en Europe. Son ignorance à lui était comparable à son silence à elle. Elle ne pouvait transmettre à ses enfants et ses petits-enfants ce qui avait modifié sa vision du monde. La honte était toujours là. Par amitié pour Claude Roy, elle avait accepté de participer à son Bon Plaisir sur France Culture, et elle était assez frappée des efforts quelle avait dû faire pour sexprimer. Elle se demandait ce que les générations futures garderaient de ces expériences dhorreur et de violence. Ils ont donc avancé à pas feutrés dans le récit quelle faisait de son expérience, avec un temps nécessaire qui nest pas sans rappeler le temps de la psychanalyse, mais qui a pu se placer au-delà du récit de son expérience concentrationnaire et lui a permis ainsi de la transmettre. Ils se sont rendus tous les deux à Ravensbruck, puis dans le Vercors. Cest là quelle sest libérée de ce quelle appelle sa honte. Elle sest déchargée des souvenirs quelle avait besoin de communiquer. Il lui est apparu que la haine revenait, mais elle navait pas dautre solution à proposer. Dans les pires circonstances et dans ces conditions, qui ont été les miennes, lêtre humain peut alors modifier léchelle de ses plaisirs et de ses souffrances pour arriver à subsister dans la dignité. Par la suite, R. Crémieux reste relativement réticente sur sa vie concentrationnaire et les remarques de P. Sullivan sont plus importantes. Il est devenu son ami et il a construit ce livre avec elle et pour elle. Il put lui écrire alors : Quand je cherche, de mon côté, à décrire le fait qui nous a uni, surgit une sensation venue de mon enfance : un saut dans le vide. Tout se passe comme si cétait une camarade du Québec plus âgée que lui quil emmenait avec lui en voyage. Rosine Crémieux va raconter son entrée au camp, ses camaraderies, le fait quelle nait rien raconté de son passé. Au moment où elle rêve quelle connaît un prince charmant quelle na jamais vu, Pierre Sullivan fait un rêve de québequois. Il a écrit, sans sen apercevoir, un scénario nostalgique de son enfance, un mauvais film. Son intérêt est davoir permis que vous vous révéliez, en vous insurgeant. Je me dévoile aussi dans ce romantisme un peu sucré dont les Américains en général aiment à recouvrir lEurope. Ce dévoilement va se révéler bien plus au cours du voyage quils vont faire tous les deux dans le Vercors. On voit alors Rosine sexprimer davantage, tandis que Pierre est marqué par sa promenade qui le bouleverse. Votre histoire me bouleverse, votre ton souvent allègre ne diminue pas, au contraire, mon émotion. De fait, en pénétrant à Ravensbruck et surtout au cours de son voyage dans le Vercors, Pierre Sullivan peut écrire : On peut commencer après la fin., cest-à-dire quaprès son incursion dans le Vercors, il put visiter le pays où le malheur sétait abattu sur Rosine, et comprendre mieux la période qui avait précédé ce malheur : il voulait sentir la période héroïque quelle avait parcouru alors. La description quil donne du monument aux morts du Vercors est très impressionnante de ce point de vue. Comme le fut le séjour à lhôtel brûlé par les Allemands en raison de laide apportée aux résistants par son propriétaire, tout lui parut filtré par la nuit. Cest comme sil navait pas dormi et que le soleil était une surprise. Le train surnage très loin, très loin dans une autre nuit. Rosine Crémieux termine le livre en écrivant : Nous avons bien terminé le voyage ensemble. Ainsi ont-ils construit une vérité plutôt que la transmettre. Plus quun effort de mémoire, il sagit pour eux dune co-construction amicale, qui a une valeur immense pour les psychanalystes : celle de la narration dont on connaît limportance actuelle dans sa théorie. Jai cru utile de signaler ce livre qui nous révèle quelque chose du passé de résistante de Rosine Crémieux, et qui nous montre comment sa narration se construit peu à peu dans le cadre dune collaboration faite dabord de résistance, puis damitié. Que Pierre Sullivan soit aussi remercié. Pr Serge Lebovici
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