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Murielle Gagnebin, Du divan à lécran. Montages cinématographiques, montages interprétatifs |
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Éditions PUF, Le fil rouge, 1999. Le dernier ouvrage de Murielle Gagnebin sinscrit dans la pérennité dun questionnement psychanalytique à propos de la création artistique, dans le cas présent avec lambition, résolument polémique, de fonder une esthétique psychanalytique, dont les précédents travaux de lauteur ont proposé les linéaments. Faut-il rappeler que ce questionnement est fondateur, et que cest par le détour de luvre dart, de la création littéraire, que Freud a plus dune fois conforté les hypothèses nées de lobservation clinique. Ainsi en est-il du Moïse de Michel Ange, lecture dynamique de la statue, comme le note M. Gagnebin, soulignant que Freud y met en évidence tout autant le jeu des forces et des contre-forces en uvre que la projection et la tension pulsionnelle qui instaure le regard, avec tout ce que cela suppose de transférentiel et de contre transférentiel. On sait que ce moment inaugural du voir-entendre de luvre dart fut suivi par nombre de tentatives qui firent de cette dernière soit un symptôme, soit lobjet idéal, puisque non rétif, dun travail interprétatif qui en dévoilerait la vérité statique. Tel nest pas le propos de lauteur dans cet ouvrage à lécriture souvent dense, qui dépasse, grâce à un solide appareil théorique, tout autant une métapsychologie du sujet créateur, quune analyse de la production artistique selon les critères du manifeste et du latent. Après un utile retour sur les auteurs sensibles à la poïétique de luvre, -telle que la définissait Valéry dans son Discours sur lesthétique, -cest aux enjeux de la poïésis interne à luvre que M. Gagnebin se consacre, définissant ses hypothèses et ses modalités danalyse : luvre dart, picturale ou cinématographique, est en soi un individu, doté dun appareil psychique, animé par ses conflits propres, gérant son capital pulsionnel, investissant la bisexualité. Elle est marquée par un travail de deuil, travail dil, risquerait-on, dans lespace du figural, qui lincite à de constants réinvestissements réparateurs, apportant autant de gains esthétiques. Comme tout phénomène, elle sordonnerait, -et cest là toute loriginalité stimulante du projet théorique-, selon les quatre causes (matérielle, formelle, finale, efficiente) de la physique aristotélicienne, qui articulent les niveaux danalyse de ce qui est alors un espace agonistique. À travers lanalyse de plusieurs uvres tant picturales que cinématographiques (Rashomon, dA. Kurosawa, LEclipse dAntonioni, uvres de Malevitch, de Mondrian), il apparaît que lesthétique psychanalytique ne se contente pas, on sen doute, du je ne sais quoi, du presque rien. Bien au contraire, le défi théorique est ici de montrer que luvre tire son authenticité de sa capacité à pallier les défaillances de lune ou de lautre des quatre causes : ainsi à propos de lEclipse dAntonioni, M. Gagnebin montre bien pourquoi la défaillance de la cause formelle, référée à labsence dintrojection de la scène primitive, explique et justifie lexpansion de lesthétisme ; risquant lidée que le propos du critique peut jouer comme une interprétation, elle suggère, chez Gina Pane, artiste pratiquant le body art, avec tous les rituels sado-masochistes afférents, la révélation du trauma, par quoi luvre en cours va évoluer au prix dune greffe métaphorisante nouvelle. Toujours attentif au détail, aux tropes spécifiques, au formel, louvrage ne cède jamais à la facilité dinterpréter la fabula, ou de rapporter la création artistique à lexpression dune intention de lauteur. M. Gagnebin ne sen tient pas au donné à voir, ce en quoi louvrage se classerait dans le rayonnage de lesthétique. Lavancée théorique posée dentrée de jeu autorise en soi, en effet, de multiples rapprochements entre ce qui est à luvre formellement, techniquement, dans lart cinématographique et dans la pratique de lanalyse. Doù le sous-titre, montages cinématographiques, montages interprétatifs. Peut-être pourrait-on insister plus encore sur ce qui est une donnée de fait, à savoir que linvention puis le développement du cinéma et de la psychanalyse sont contemporains et concomitants. Toujours est-il que les remarques sur la bivalence du terme de séance indiquent bien que cinéma et psychanalyse logent dans la même épistémè. Une bonne part de louvrage est donc consacrée aux analogies et aux échanges conceptuels, repérant les effets du continu et du discontinu, de la scansion, du pouvoir de la fonction désirante dun côté, dans le scopique propre au cinématographique, et du pouvoir dorchestrer la frustration, propre à lanalyste. Emploi des cuts et des fondus-enchaînés, caméra subjective, ellipse temporelle : tout désigne alors lidentité des processus. On pourrait ainsi établir une typologie des styles psychanalytiques, le style étant défini, en suivant une lecture des travaux de M. de MUzan, abondamment cité, comme la répétition du même. À linverse, à lécran, sopposeront les styles kleiniens, freudiens, lacaniens ... Le bénéfice est double : en sattachant à lesthétique de luvre dart, M. Gagnebin retrouve les exigences de la clinique. Sur quelques points de détail lessai appelle sans doute des ajustements et des éclaircissements théoriques (ainsi le passage de la syntaxe au symbolique est-il parfois un peu rapide, et lon aimerait savoir pourquoi le fondu-enchaîné est habituellement lindice dune bonne intégration de la bisexualité) ; mais Murielle Gagnebin appelle la polémique. Cest ce qui rend son travail extrêmement riche et stimulant, et louvrage convie ainsi le lecteur exigeant, quil soit psychanalyste ou esthéticien, à réfléchir à ce qui, dans sa pratique, relève dun art. Michel Gosme
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