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Françoise Sironi, Bourreaux et victimes. Psychologie de la torture |
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Éditions O. Jacob, 1999. Un livre à la fois terrible et fort, engagé et provocateur. Un livre qui réveille la nébuleuse de lHistoire, la sombre, celle qui confond le Bien et le Mal, celle où lhomme-bourreau nest plus seulement celui qui manie les coups ou les instruments, mais où les connaissances psychologiques permettent à la torture blanche des effets bien plus profonds, bien plus durables. Françoise Sironi a co-fondé le Centre Primo Levi, spécialisé dans le soin des victimes de tortures et de violences collectives, elle dirige maintenant le Centre dethnopsychiatrie Georges-Dévereux où elle reçoit des femmes et des hommes brisés dans leurs corps et dans leurs histoire. Ils sont tous là, témoignant dans le livre de leurs peurs, de leur méfiance à légard du thérapeute et souvent de leur désespoir... Nous allons parcourir, dans ce livre passionnant, trois thèmes essentiels : La destruction de lindividuTorturer ce nest pas simplement faire mal... Cest séparer... Séparer de soi, mais, peut-être aussi fondamentalement, séparer du groupe dappartenance. Cest ici que lethnopsychiatrie intervient car il ne sagit pas seulement de savoir ce qui sest passé en Turquie, en Grèce, au Rwanda, au Chili, en Uruguay (et jen passe... la France elle-même figurait récemment dans un rapport dAmnesty International), il faut aussi admettre les invariants culturels et les micro-cultures de chacun de ces pays. Approcher la torture, cest savoir que des médecins, des psychologues et des psychiatres se servent de leurs savoirs pour forger une entreprise de désorganisation de lindividu. Elle passe dabord par un état de choc douloureux (la capture, les premiers coups) puis, très vite par le système des privations. Privations fondamentales comme celles de la nourriture, de la boisson, du sommeil, mais bien vite on arrive à lultime : la déprivation sensorielle. De tous temps, elle a été considérée comme efficace: prison, cachot, oubliette... Elle est aujourdhui sophistiquée, blanchie sous prétexte scientifique (voir le résultat sur Ulricke Meinhof et Andreas Baader), utilisée sur le même modèle par de nombreux pays, elle émerge dans certains congrès, affublée de vocables pompeux... La nuit et le jour se confondent, le sujet ne sait plus ce quil fait, son corps le trahit. Il sisole. La torture agit par déculturation. Le bourreau na plus quà brouiller les pistes : tantôt ignoble, tantôt pitoyable et humain. Il peut alors introduire la seconde phase qui consiste à transgresser les tabous et les interdits culturels. Tout le monde a des peurs qui remontent à lenfance. Ces peurs doivent être employées dans le but dextorquer des renseignements aux sujets non consentants (sic). Voici quelques unes de ces peurs qui sont presque universelles : les mutilations sexuelles, les mutilations physiques, rendre quelquun aveugle, laffaiblissement, lagonie prolongée... sussure ce manuel décrivant les techniques de base de linterrogatoire. Les traumatismes les plus graves sont bien ceux-là: le jeune enfermé avec sa mère nue, les simulations dexécution des camarades ou des parents, la participation forcée aux tortures des proches... Lordre binaire peut désormais sinstaller : dun côté le monde des torturés, sales, déshumanisés rampant dans la crasse et dans lordure, de lautre le monde des tortionnaires, bien propres dans leurs uniformes, avec une vie rythmée et des émotions normales. Cet univers, où le triomphe de lhomme de pouvoir écrase lêtre déjà brisé par la défaite, est littéralement intériorisé par le torturé qui modifie parfois irréversiblement sa représentation du monde. La fabrication des tortionnairesOn ne naît pas tortionnaire, on le devient ; soit par une violente expérience de déculturation, soit par une initiation spécifique qui utilise les techniques traumatiques. Pour Françoise Sironi, les explications malheureuses de L. Szondit ou dE. Fromm sont dépassées : les tortionnaires ne sont pas plus des pervers nécrophiles que des sadiques purs (il y en a sûrement parmi eux, mais pas seulement). Au contraire, les écrits dHannah Arendt sur la banalité du mal semblent justifiés, mais Françoise Sironi les éclaire dun jour nouveau. A partir de témoignages danciens tortionnaires grecs, elle développe le processus qui ressemble, par ses séquences, à toutes les initiations ritualisées imposées dans les groupes humains. Dabord la rupture avec le monde social et affectif initial, puis la destruction de lidentité antérieure avec abolition des anciens repères, enfin la création de la nouvelle appartenance, secrète, menaçante, inaliénable. Tout ceci dans un contexte deffroi, de brutalité, dhumiliation, dambivalence. La trangression des tabous, ressemble à celle des bizutages ou des pillages qui suivent les conquêtes (dun pays, dun statut): le tortionnaire est le maître dune ville ou dautres humains sans encourir la loi. La déculturation puis lacculturation à un nouveau système est aussi la loi des tortionnaires, comme elle lest chez les victimes. Le tortionnaire nest cependant jamais isolé comme ces dernières. Au contraire, tout un système, tout un régime le soutiennent, et parfois le cachent (on ne sait jamais, il pourrait comme certains anciens SS, resservir ailleurs...). Parfois la torture trouve des applications... Que dire par exemple de ces médecins ou de ces psychologues qui suivent en psychothérapie des condamnés à mort, qui ne peuvent être exécutés aux États-Unis, que sils sont sains desprit et de corps... Que dire des ces révélations sur les tortures pendant la guerre dAlgérie qui napparaissent aux yeux du grand public que trente années plus tard... Les applications de la compréhension de la transformation dun individu en bourreau sont évidentes, pas seulement dans le domaine de la torture, mais aussi dans la fabrication des criminels ou dans les effets de la présence dun schizophrène dans un groupe familial. On ne peut sempêcher de penser à des phénomènes analogues sur les lieux de travail, même sil est impossible de parler de torture, on connaît bien lutilisation de lisolement, de linutilité et des mille vexations qui conduisent un employé à démissionner... La possibilité de sen sortirCette partie tant attendue est sans doute la plus originale et la plus créative au sein de larsenal de toutes les nouvelles psychothérapies. Tiré de sa thèse de doctorat, Françoise Sironi a retranscrit le suivi de cinquante-trois adultes et vingt-trois enfants. Elle rapporte avec une franchise contre-transférentielle rare, des concepts novateurs sinspirant des méthodes de travail du Freud des premiers temps, de Ferenczi ou de Groddeck. Elle pratique en fait une véritable réanimation psychique, puisque la perte de la capacité à penser constitue latteinte centrale de ces patients. Le thérapeute est donc sommé de sengager. En effet, il existe une certaine analogie entre linjonction du tortionnaire Parle, on técoute et celle du thérapeute qui propose au sujet de parler de lui en lui proposant une écoute bienveillante. La méfiance ne peut que traduire la peur dêtre de nouveau soumis au syndrome dinfluence du tortionnaire. De même, une abréaction du traumatisme prendrait la forme dune répétition dangereuse et laisserait de nouveau à nu le sujet. Lengagement du thérapeute consiste à sopposer clairement au bourreau en étant son antidote. Ainsi, pas question de redevenir le maître du jeu qui pose les questions pendant que lautre passe à table. Dans un autre registre, la victimisation ne peut aider à dépasser le traumatisme. Seule la contrainte à penser le tiers va permettre didentifier la théorie du tortionnaire aux niveaux conscient et inconscient. Le patient passe ainsi dune appréhension passive à un véritable intérêt intellectuel pour le processus de la torture. La capacité à penser revient et avec elle lidentité jadis fragmentée. La transparence quutilise Françoise Sironi fait penser au Freud pédagogue ou au Ferenczi apprenti. Pourtant, elle se démarque très nettement de la technique psychanalytique actuelle : il ne sagit pas danalyser les fantasmes induit par la torture. Ici, les traumatismes ont été délibérément induits par lhomme, le réel est bien là (peu décrits concernant des psychothérapies de sujets soumis à des entreprises de déculturation massive sont à notre disposition). Cette clinique intègre les connaissances psychanalytiques, tout en les croisant avec lanthropologie et avec une bonne connaissance de lHistoire. Quand à lengagement personnel du thérapeute, il reste indispensable à la possibilité de développer confiance et crédibilité. De nombreux praticiens restent cependant assez pessimistes quant aux effets produits par les instances politiques nationales ou internationales. Pour Claude Barrois aucune réparation ne pourra venir rendre à la victime ce quelle a définitivement perdu, les grands procès ont plus de vocations pédagogiques, ou de mise en garde des sociétés actuelles que dintérêt psychologique pour les victimes. Lalliance entre reconnaissance sociale, élaborations de pratiques exceptionnelles (on pense aux rites funéraires qui ont lieu tous les mercredis au Rwanda pour tous les disparus), réparations matérielles et une prise en compte individuelle, puis famille par famille, et groupe par groupe pourrait seule offrir une possibilité de sortir du marasme et de reprendre goût à une vie sans témoin, sans observateur, sans maître à ne pas penser... Marie-Frédérique Bacqué
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