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Salomon Resnik, Le temps des glaciations |
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Éditions Erès, 1999. Le dernier livre de Salomon Resnik est, à mon sens, un très grand livre. Placé sous le paradigme kantien : Il ny a aucun doute que toute notre connaissance procède de lexpérience, cet ouvrage va nous montrer avec un rare bonheur comment Salomon Resnik a appris des patients et quel a été le chemin de son apprentissage : Notre capacité à connaître se révèle à travers nos expériences sensorielles. Cest à partir de nos sens que les représentations se mettent en mouvement. Cest à travers lexpérience et son élaboration, grâce à la collaboration implicite entre le sujet et le phénomène, quobjectivité et intersubjectivité donnent naissance au champ de lapprentissage. Il néchappera pas aux soignants préoccupés des sujets psychotiques que ce chemin est bien celui que nous devons suivre pour prétendre les accompagner dans leur déshérence, la dés-habitation de leur être. Mais pour mieux montrer comment se met en place pour lui cette trajectoire, lauteur évoque ses souvenirs infantiles dans un premier chapitre intitulé Transmission et apprentissage : Lorsque jétais enfant, jétais fasciné par une robe noire de ma mère, avec des paillettes qui me donnaient limpression dun univers étoilé et étonnant. Chaque paillette était un petit soleil(p.18), et de nous transporter chez Van Gogh et sa Nuit étoilée pour mieux en revenir à Freud et Klein, et à leur découverte du monde interne qui se réfère pour Resnik au paysage cosmique maternel. Ce lien entre le monde et le corps maternel permet dintroduire une idée fondamentale de la psychopathologie resnikienne, celle du lien entre le corps et linconscient, notamment à partir des travaux dEdouard Von Hartmann sur le corpus. Cela ma permis de concevoir lidée complexe et abstraite dinconscient, avec limage concrète dune multiplicité anatomo-physiologique vivante(p.20). Pour lui, la vie est comme une biographie à la fois enracinée dans laube de lhistoire de lindividu, et déracinée dans la psychose. Dailleurs, ce qui apparaît, dans les différentes pathologies psychotiques, cest le non-accord ou le désaccord entre les parties constitutives de lappareil psychique. Et il propose la notion de monde interne comme une communauté vivante et conflictuelle où les habitants vivent les vicissitudes de leurs existences(p.20). Après avoir évoqué le dégonflement du délire, il présentera son idée de dépression narcissique quil oppose à la dépression classique : Il ne sagit pas de la perte dun objet, il sagit surtout de la perte dune partie de son moi (p.54). Mais après avoir évoqué quelques points fondamentaux de sa théorisation, il nous apporte plusieurs histoires cliniques, aussi bien de patients rencontrés en individuel quen groupes thérapeutiques. A chaque fois, S. Resnik y insiste, linconscient parle à travers son masque (le corps), et se manifeste au bon interprète sous la forme dun langage pulsionnel fondamental et présent. La pulsion sexprime, raconte son histoire et ses vicissitudes affectives au moyen du corps, dans une langue ancienne et actuelle à la fois(p.23). Dans ce langage qui met en mouvement dans le transfert les pensées psychotiques, un espace mental peut se livrer et les objets internes deviennent des personnages comme les acteurs, ils dramatisent les fantasmes correspondant à la vie inconsciente et intime de chaque être humain (p.26). Suit une longue réflexion sur les spécificités du transfert dans la psychose, quil étudie à partir des réflexions de K. Lewin sur les notions de champs de forces ; avec Resnik, le transfert devient un champ de forces transférentielles à propos desquelles il est extrêmement important de réfléchir sur le cadre dans lequel elles prennent leur essor. Là encore, les groupes sont mis à contribution pour nous faire comprendre la multiplicité en mouvement(p. 36). Pour conclure ce chapitre commencé avec la robe étoilée de sa mère, il nous présente son père, musicien, qui lui fait découvrir enfant, la musique et lenchantement du monde. Linconscient référé à la musique atonale ou dodécaphonique, amène le patient au contact dun psychanalyste accordeur du moi psychique, corps vécu, instrument vital, outil de recherche, de thérapie et de vie (p.39), renouant avec la poésie de laffective atunement de D. Stern. Cest sur une note profondément humaine quil termine ce chapitre : La pratique de la psychanalyse individuelle et groupale est en soi-même une formation continue dans laquelle on peut toujours continuer à apprendre notre difficile double métier de patient et de psychanalyste (p.42). Dans le deuxième chapitre, il va nous amener dans le vif du sujet, le temps des glaciations. En reprenant la problématique des identifications du corps dans la psychose, il nous amène à cette idée centrale que lexpérience psychotique correspond au mécanisme et au sentiment ontologique de se projeter, de sauter par dessus labîme, en quête dun lieu libératoire, un lieu où séchapper et recommencer (p.49), donnant ainsi à lidentification projective une configuration dans laquelle lespace intermédiaire-labîme-corollaire de langoisse, trouve toute sa place logique. Il rappelle que pour Ferenczi, lidentification introjective conduit à la notion didentité, tandis que celle didentification projective recèle lidée dune pseudo-identité. Passant en revue, à laide de quelques patients, les différents stades de la glaciation, Resnik décrit avec un authentique talent de phénoménologue habité de psychopathologie, le corps en fer, le corps pétrifié, le corps gelé pour finir par une description de lécologie du transfert : Entrer en contact et être sensible, dans le transfert psychotique et non psychotique, au sens et à la substance du fantasme, renvoie aux premières expériences de la vie de lenfant : le froid et le chaud, le sec et lhumide, le dur et le mou, le plein et le vide. Les sensations élémentaires du patient et de lanalyste, ce corps à corps, font partie du climat de la rencontre, ce que jappelle lécologie du transfert (p.68). Un troisième chapitre va relater en détail, le rôle du corps chez les psychotiques, en partant dune extraordinaire expérience de groupe thérapeutique réalisée à Buenos Aires dans les années 1950. Étudiant la sémantique du corps, il nous livre quelques réflexions profondes : Le corps animé a toujours une implication infantile entendue comme capacité à faire jouer ses propres signes corporels. Les modèles de relation infantile se conservent toujours en chaque adulte, laissant leurs traces sur certains comportements propres à chacun de nous. Une telle spécificité permet de reconnaître un langage à la fois passé et présent, ainsi que plastique et expressif chacun amène son histoire inscrite dans le corps, et cest surtout lenfant demeurant en nous qui noublie pas et exprime-soit directement, soit de façon masquée- ses inquiétudes fondamentales (p.75). Pour Salomon Resnik, la dynamique de groupe est un moyen détudier le langage à travers la polymorphie et la polysémie de ses différentes formes dexpression. Pour ceux qui ont eu la chance de participer à ces expériences de groupe avec lui, il paraît évident que son intuition en la matière lui donne une proximité avec les signifiants recélés chez les patients telle que la traduction quil en propose en est souvent confondante. Jean Ayme qui a ainsi travaillé plusieurs années avec lui dans son service à Sainte-Anne, et avait pu assister en direct à quelques uns de ces miracles ordinaires, avait pour habitude de dire que Resnik, non seulement connaissait plusieurs langues (espagnol, anglais, français, russe, yiddish, etc...), mais quen plus il parlait couramment le psychotique ! Jai moi-même, à plusieurs reprises, été émerveillé par les élucidations possibles grâce au travail effectué dans mon service par Salomon Resnik avec les enfants autistes sans langage articulé dans une parole. Sexpliquant ensuite sur léchec du symbolique sans recourir à lhabituelle logomachie utilisée à ce propos, il reprend la notion déquation symbolique dHanna Segal, en lenrichissant de sa dimension nécessairement archaïque, et la transforme en équation proto-symbolique pour mieux répondre à limportance du gradient symbolique, et ainsi sarticuler avec les recherches des sémioticiens, notamment les niveaux du légisigne, du sinsigne et du qualisigne des representamen peirciens. Les deux derniers chapitres, Lunivers de la folie et Le temps des glaciations, en sappuyant sur des lectures rabelaisiennes et les peintures de Bosch nous permettent de rencontrer de nombreux patients qui ont embarqué sur la nef des fous en compagnie de Salomon Resnik. Fidèle à sa méthode, il théorise en avançant sur locéan de la folie en tentant déviter à ses patients la rencontre catastrophique des écueils sur lesquels ils se sont déjà fracassés lors de voyages antérieurs. Convoquant successivement Bion, Rosenfeld, Lacan, et bien dautres, il nous fait part de ses pratiques de navigation. On peut relever ici et là, de nombreuses pépites, dont chacune demanderait de longs commentaires : Daprès Lacan, les fragments paternels éjectés ne reviennent pas. Pour ma part, je suis plus optimiste ; je considère que ce qui est expulsé est non seulement le signifiant paternel, mais aussi le monde du sujet éclaté. Lavenir thérapeutique réside dans la possibilité de saventurer, avec les patients, dans le paysage du transfert pour dé-couvrir, dé-masquer et ramasser les morceaux éclatés. Ce paysage doit être conçu dans sa double perspective extérieure et intérieure, qui nest dailleurs pas toujours bien différenciée (p. 158). Resnik utilise avec beaucoup de force cette métaphore du voyageur qui traverse un paysage et apprend à se représenter ce paysage pour se familiariser avec lui. Mais quelquefois, lappareil psychique nest pas en condition de mentaliser le retour des voyageurs, des émigrants expulsés qui reviennent avides et angoissés. Si le moi ne les tolère pas, ils sont alors souvent évacués dans le corps. Jappelle ce phénomène projection interne vers les organes ; il se traduit par une symptomatologie hypochondriaque, et parfois par des phénomènes psychosomatiques, voire de vraies somatisations (p.159-160). Beaucoup de pistes sont ainsi explorées et livrées à notre réflexion, et il est sans doute plus intéressant que le lecteur entreprenne la lecture de ce livre profond pour y faire vibrer ses propres associations harmoniques ; ce faisant, il ne fera que suivre le conseil de Salomon Resnik : Cet ouvrage ne prétend pas démontrer comment faire une analyse de la psychose. Il expose simplement ma manière dêtre dans lexpérience analytique. Je considère que chacun doit développer sa propre technique. Le patient psychotique est très sensible à loriginalité, à la sincérité de lautre. Être naturel et spontané, même si le doute existe, est une contribution essentielle à la cure. Tandis que limitation dun style qui nest pas le sien peut devenir iatrogène (p.172). Pierre Delion
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