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Catherine Chabert, Bernard Brusset, Françoise Brelet-Foulard, Névroses et fonctionnements limites |
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Éditions Dunod, 1999. Cest en étudiant ce livre dense et pourtant accessible que lon réalise à quel point il est ardu de rédiger un ouvrage didactique sur une notion comme les états limites, qui fait pourtant partie du quotidien de la clinique. On se rend compte quil existe, schématiquement, deux possibilités. La solution de facilité consisterait à rédiger un livre, dont les chapitres représenteraient autant de monographies sur chacun des principaux auteurs de la bibliographie des états limites : il y aurait les états limites de H. Deutsh, puis de Kohut, de Bergeret, de Kernberg, de Green, etc. Les amateurs de digest y trouveraient leur compte, de même que ceux des étudiants qui penseraient faire de cette façon léconomie de quelques lectures essentielles. Quant aux auteurs, ils sépargneraient beaucoup defforts, et sans doute quelques critiques : la métapsychologie dont ils parleraient à tel chapitre ne serait probablement pas la même que celle du chapitre suivant, mais chacune de ces métapsychologies serait celle de chacun des auteurs sélectionnés ; toutes les conceptions seraient représentées de façon équitable et objective (cest-à-dire sans critique), et le clinicien sortirait de la lecture tel quil y était entré : kohutien, bergeretien ou kernbergien. Les auteurs de cet ouvrage ont eu le mérite de choisir un tout autre chemin : placer la problématique des états limites dans une perspective pleinement métapsychologique, et donc passer par elle pour aborder les modèles théorico-cliniques actuellement utilisés. Et on pourrait ajouter, de façon quelque peu schématique : utiliser toute la métapsychologie, et rien que la métapsychologie (par exemple, les références aux modèles classificatoires actuels, tout comme aux hypothèses sociologiques, sont brèves, bien que concises et suffisantes pour ce qui est le propos de louvrage). Or, une fois ce choix fait, on voit émerger la véritable question théorique et clinique des états limites : quel est le sens de la limite en psychopathologie ? Comment faire de la limite un concept métapsychologique ? Le travail des auteurs nous montre que loeuvre freudienne est très familière de la notion de limite : limite entre le dedans et le dehors, telle quelle sétablit, comme Freud lexplique dans Pulsions et destins des pulsions, lorsque le nouveau-né saperçoit progressivement que les différents stimuli se partagent en deux groupes, selon que laction musculaire puisse, ou pas, les éviter : stimuli externes, fondant un au-dedans et stimuli internes, fondant un au-dedans. Univers extéroceptif et univers proprioceptif, première connaissance, par la psyché naissante, dune activité pulsionnelle avec laquelle il faudra composer (plus encore quavec la réalité perceptive) ; et aussi première possibilité de grave distorsion psychopathologique, celle qui consisterait à traiter les stimuli internes comme des stimuli externes : une projection en quelque sorte primaire, fondamentale, en-deçà de toute reconnaissance dune activité interne laissant des traces destinées à devenir psychisme. Idée, certes, traditionnellement rattachée aux états psychotiques les plus sévères, mais qui trouve toute son actualité dans la façon dont les états limites traitent du traumatisme, constamment vécu dans sa dimension dextériorité (de fait objectif), oblitérant ainsi, et le mouvement interne, pulsionnel, qui nécessairement laccompagne, et lévidence que le traumatisme, externe ou interne, doit de toute façon passer par sa mentalisation pour être traité. Limite aussi entre systèmes intrapsychiques, notamment entre inconscient/préconscient et conscience, les états limites étant des pathologies qui illustrent de façon exemplaire le rôle fondamental du préconscient dans le fonctionnement du psychisme humain. Tout se passerait chez eux comme si, le préconscient nétant pas en mesure dassurer son rôle dintermédiaire, de figuration, de mise en mots, la limite inconscient - conscient se rigidifie de façon défensive (au lieu de se trouver abolie, comme dans la schizophrénie, selon un des modèles de compréhension de celle-ci), privant ces patients de cet incessant aller-retour entre différents systèmes psychiques qui caractérise le fonctionnement névrotique ordinaire. Doù cette sensation de vide, si fréquemment retrouvée chez ces patients, qui ne peut pas bien sûr être comprise de façon réaliste et naturaliste (la nature a horreur du vide...), mais comme la sensation de labsence de cet espace intrapsychique, où les différentes instances (pourtant présentes dans les états limites) pourraient se trouver en relation et en conflit. Doù aussi la nécessité, pour contourner lobstacle, de recourir aux passages à lacte lesquels, si au plan économique correspondent effectivement au modèle de la décharge, au plan dynamique correspondent bien à une tentative pour que la réalité externe occupe la place et se substitue à la réalité interne. Ce qui donne sa spécificité au passage à lacte de létat limite (par exemple, une crise de boulimie), aussi différent de la destructivité dobjet inhérente au passage à lacte psychotique, quà lacte manqué névrotique. Limites entre soi et objet, qui ne se superposent pas aux limites dedans-dehors, car, ici encore, les états limites montrent une spécificité qui permet de mieux les comprendre par rapport aux états psychotiques : alors que, dans ces derniers, objet et soi semblent retrouver, lespace de moments dévanescence du sujet lui-même, quelque chose de leur fusion primitive, létat limite joue subtilement de lidentification projective, et les auteurs montrent comment lobjet de létat limite, bien que dune altérité en apparence maintenue, peut devenir, non pas le porte-parole du sujet (fonction que le névrosé peut volontiers confier à son objet), mais le porte-sensations, cest-à-dire le lieu où le sujet pourra vivre, par délégation, certains de ses états corporels et affectifs pour lesquels lélaboration langagière et réflexive lui est barrée. Et enfin, limites cliniques entre les pathologies du même nom et les névroses, ce qui donne dailleurs lintitulé de louvrage. On oublie trop souvent que Freud était, aussi, nosographe (ne lui doit-on pas la névrose obsessionnelle et la névrose dangoisse ?) et que la question du diagnostic différentiel est, en psychopathologie, aussi importante, sinon plus, quen psychiatrie. Certes, le lecteur psychiatre pourrait se sentir frustré par le fait que les pathologies limites sont ici étudiées en référence principale aux états névrotiques, alors que très souvent, dans la pratique clinique, ceux-ci sont les plus souvent rapprochées des psychoses. En fait, la comparaison avec les névroses savère très utile, ne serait-ce que pour mettre en évidence des formes de passages intéressantes au plan thérapeutique, et du reste, un autre volume, dans la même collection, devrait traiter de la question fonctionnements limites et psychoses. Ainsi, cette étude des limites au sens clinique offre une base dune grande clarté pour penser des états qui, dans la pratique quotidienne, peuvent égarer le praticien : dans la juxtaposition entre états limites et hystérie, on retrouve souligné le rôle nodal de lhypocondrie comme état intermédiaire, mais aussi limportance du traumatisme, dans ses deux dimensions, réel et fantasmatique, ce qui désigne un type de travail psychique différent, qui définit la frontière entre lhystérie et létat limite en redonnant toute sa place à la sexualité psychique (dans lhystérie, lérotisation cache la demande damour [...], dans les états limites, la demande damour cache la sexualité). De même, la comparaison entre névrose phobique et états limites permet de mettre en évidence la valeur économique de lactivité du moi lorsquil se livre à des opérations de projection qui pourraient passer pour équivalentes dans les deux catégories cliniques, si on sen tenait à la seule nature et qualité de ces opérations à leur objet. Et enfin, la comparaison avec les mécanismes obsessionnels pose la question de la différenciation et de la parenté, cruciales en clinique, entre désunion pulsionnelle, génératrice disolation, et clivage du moi. Ce parcours dense, riche, mais claire se termine par un chapitre qui propose, sur un peu moins de cinquante pages, une lecture complète de Freud sur la question de la constitution des processus de pensée : ouverture à la fois théorique et thérapeutique, car cest bien la question de la réhabilitation du travail de la pensée que pose, en première instance, lapproche psychothérapique des états limites. Vassilis Kapsambelis
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