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Steven Pinker, Linstinct du langage |
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Éditions Odile Jacob, 1999. Il nest jamais inutile daller lire aux confins de notre espace de recherche les textes qui proviennent dautres modèles culturels et scientifiques. Cest avec une telle curiosité quil faut satteler à la lecture de louvrage de Steven Pinker, LInstinct du langage, quon peut lire soit comme une somme, parce quy sont exposés de façon assez exhaustive les liens étroits quentretiennent la psycholinguistique et les sciences cognitives, soit comme une ouverture, si lon veut bien considérer que les résultats à première vue exotiques suscitent interrogations, débats, confrontations, et reconnaissance critique. Steven Pinker dirige le centre de neurobiologie cognitive du MIT, et louvrage, qui fit beaucoup de bruit outre-atlantique est depuis peu disponible chez Odile Jacob. Dans une traduction dont le retard à venir peut signifier soit un démenti à la thèse de lauteur, selon laquelle la pensée est sinon unique, du moins universelle, soit au contraire lexemple même que la traduction nest quaffaire de temps et de technique. Toujours est-il que cet ouvrage arrive à point nommé pour éclairer le lecteur psychanalyste et un peu curieux de la distribution conflictuelle des champs épistémologiques sur la place de la réflexion sur le langage dans les sciences contemporaines. Dans les colonnes du dernier Carnet Psy (n° 54), Daniel Widlöcher faisait référence aux sciences dites cognitives, non tant pour montrer quelles nexistaient pas en tant que sciences, mais pour signaler quelles constituaient la ligne dhorizon, la limite de la pensée sur linconscient. Tout cela, -et les refus nombreux et en théorie justifiés des tenants dune conception orthodoxe de linconscient freudien-, nous amène à lire avec dautant plus dintérêt que les critiques seront actives, et stimulantes, cet ouvrage dont le moindre mérite est davancer avec un enthousiasme humaniste (à peser soigneusement) des thèses contraires à nos principes, tout particulièrement quant à la constitution du sujet. Lécole américaine en psycholinguistique se fonde sur les travaux du linguiste Noam Chomsky, dont on préférera lire les articles fondateurs (Chomsky, 1956,1962) sur les modélisations en linguistique que le résumé quen donne Pinker, dans la mesure où ce dernier gomme un peu la rigidité axiomatique quimpliquaient dans les recherches fondamentales de Chomsky et le commanditaire (larmée), et les bénéficiaires (les chercheurs en intelligence artificielle, aux beaux jours de la cybernétique). Mais louvrage permet de retenir lessentiel de la théorie de Chomsky, grâce aux vertus vulgarisatrices de Pinker : la langue est une combinatoire déléments prélevés dans un ensemble discret, qui permet la production dune infinité de phrases. À ce premier postulat, quon extrapole dailleurs aisément de Saussure, sajoute le second : toute phrase répond à une bipolarisation hiérarchisée de deux termes, syntagme nominal et syntagme verbal, bipolarisation qui transcende la diversité des idiomes et la variété des idiotismes. Les modélisations, complexes à suivre dans les travaux originaux, se trouvent correctement résumées chez Pinker : la mathématique de la structure de la langue réduit cette dernière à une grammaire universelle du langage. Le mythe du pré-babélien, sur lequel revient lauteur, dans le but de se démarquer des spéculations sur une hypothétique proto-langue est alors avantageusement remplacé par une intellection, sur laquelle travaillent les cognitivistes, et qui fait appel aux outils des neurosciences. Pinker peut ainsi définir le mentalais, un espace exigé par la théorie et fondé sur des observations, ainsi que sur quelques réfutations parfois séduisantes lorsquelles sappuient sur des résultats confirmés en anthropologie ; la certitude phénoménologique suivant laquelle le monde serait structuré selon des catégories linguistiques sen trouve ébranlée. Le mentalais de Pinker est-il linconscient, fût-il neuronal ? Rien ninterdirait une telle lecture, si quelques assertions ne signalaient une ignorance des effets de censure qui définissent pourtant à notre avis le sujet dans son rapport à la parole : par exemple, affirmer que chacun a éprouvé des difficultés à trouver ses mots, ou à formuler correctement une pensée déjà là, est-ce bien la preuve dun mentalais pré-verbal ? Ne serait-ce pas plutôt une illustration éclatante des processus de refoulement ? Il nen demeure pas moins que si sur ce point la théorie de Pinker est discutable, il sappuie ailleurs sur des résultats troublants et sur des observations intéressantes ; la formation des parlers pidgin, la qualité flexionnelle du langage des sourds-muets, le retour sur certains cas daphasie Il est évident que sur ces points les cognitivistes accordent au fonctionnement du psychisme des territoires où la langue impossible ou perdue nexclut pas un instinct de langage, inhérent à la structure de la pensée, ni des pathologies qui restent à étudier... On peut donc accepter lidée que les avancées expérimentales, abondamment commentées dans louvrage, même si elles ne conduisent pas à des conceptualisations définitives, conduiront à revoir les nosographies, ce qui peut intéresser la neuropsychiatrie, et à reconsidérer certaines pathologies du langage, ce qui peut interpeller la psychanalyse. En expérimentaliste averti, Pinker ne déduit jamais plus que ce que les résultats permettent : comme les résultats sur la localisation de laire du langage sont encore parcellaires, il nexclut pas lhypothèse dun principe de dissémination neuronale. On retiendra lidée féconde que le langage na pas seulement un siège, au sens où lentendaient les physiologistes de la fin du dix-neuvième siècle, mais un domaine dextension qui dépasse celui de laire périsylvienne. La démarche, au bout du compte et on la bien compris, sinscrit dans une science du normal, celui dune espèce humaine qui se définit comme toute autre par laffinement de ses capacités adaptatrices, et le langage est ici considéré comme lune delles. La référence au darwinisme est constante, et si pour un lecteur européen, le caractère presque révolutionnaire que lauteur lui prête peut faire sourire, il ne faut pas oublier que dans le climat intellectuel nord-américain, elle est militante, et de plus ici honnêtement exploitée, puisque aucun relent de darwinisme social nentache la pensée de Pinker. En somme, une fois acceptés les postulats du chapitre I, le langage est une adaptation biologique servant à communiquer des informations, lhomme utilise le langage comme laraignée tisse sa toile, la lecture de cet ouvrage foisonnant est tout à fait nécessaire pour la connaissance dune pensée assez dérangeante pour qui est plus habitué à la linguistique de Jakobson, dont on sait quelle a nomadisé dans la théorie lacanienne, quà lécole de Chomsky, qui ne sappuie que très accessoirement sur la distinction discours/langue, ou sur les effets de parole. Nécessaire également, la confrontation avec le domaine des sciences cognitives, si cest loccasion davancer avec encore plus de précaution théorique dans le champ de la psychanalyse, que lon entend dire ici ou là en péril. Rien ne nous empêche de douter de la probabilité dun gène de la grammaire, ni de maintenir en théorie un relativisme sans lequel on ne peut constituer lautre en tant que sujet ; mais tout doit nous engager à prendre au sérieux des recherches qui sinscrivent dans une cohérence méthodologique certaine, qui emprunte aux sciences exactes et aux sciences de lhomme. Michel Gosme
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