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Martine de Maximy, Hubert de Maximy, Thierry Baranger,
L’enfant sorcier africain entre ses deux juges. Approche ethnopsychologique de la justice

Éditions Odin, 2000.

Depuis Georges Devereux (1902-1985), qui fut avec Geza Roheim, le père de l’ethnopsychanalyse, les psychothérapeutes ont appris que s’ils veulent soigner, voire guérir les migrants, il leur faut à la fois garder leur rationalité et prendre en compte le système de croyances de la communauté d’origine de leurs patients.

Mais que faire quand la symptomatologie sous forme d’actes de violence et de délinquance se retrouve convoquée devant les prétoires, et quand l’interlocuteur obligé n’est plus le psychiste mais le juge ?

C’est à cette question cruciale que tentent de répondre deux magistrats de la jeunesse, à partir de leur longue expérience éclairée par une formation ethnopsychologique. Je les cite : “Notre société s’est engagée dans un délire autofondateur, tout en mettant sans cesse la justice en demeure de pallier l’effondrement d’institutions n’assumant plus leur fonction tutélaire auprès des enfants”.

Il serait donc urgent de repenser la position de juge des enfants, née le 2 février 1945, en fonction d’une clinique judiciaire moderne (selon l’expression d’Alain Bruel reprise par M. de Maximy et T. Baranger), qui chercherait à inscrire le justiciable dans la société de son pays d’accueil, sans renier pour autant sa culture d’origine.

Cette option “complémentariste” implique au-delà de la lecture systémique et/ou psychanalytique des difficultés familiales et comportementales rencontrées, d’interroger ici la culture africaine et tout particulièrement le concept de lignage et la place centrale de la sorcellerie dans tout dérèglement de la conduite. Ainsi, l’enfant déviant peut être griot, c’est-à-dire sage et poète, à l’instar du “nourrisson savant” proposé par Férenczi ; il peut être aussi sorcier possédé par un Rab ou démon lui-même. Il est alors Nit Ka Ban, une “mauvaise personne”, à moins qu’il ne soit la réincarnation d’un ancêtre réalisant ainsi le fantasme de renversement de l’ordre des générations cher à Freud ! Ces enfants “singuliers” se trahissent par la couleur de leurs yeux, leur voracité, leur tendance à l’errance et leur dangerosité potentielle pour leur entourage. Il faut alors les apprivoiser et/ou les soigner par l’initiation et l’intervention du n’ganga ou juge traditionnel africain.

Comme lui, si l’on en croit M. de Maximy et T. de Baranger, le juge occidental se donnera pour but de faire circuler la parole et d’impliquer tous les membres de la famille. Il pourra requérir les services d’un médiateur psychologue, au fait de la culture du justiciable et parlant sa langue d’origine, afin de proposer une autre lecture des difficultés rencontrées, qui recueille l’assentiment de tous. Mais ne risque-t-on pas ainsi d’établir une confusion entre le judiciaire et le thérapeutique, comme l’illustre la dérive de certains magistrats imbus des idées de Legendre et victimes parfois des effets rémanents d’analyse personnelle mal digérée ?

Conscients du danger, les auteurs de ce livre affirment avec vigueur “que jamais le cadre judiciaire ne doit devenir un lieu de soins”, même si l’on peut attendre des effets thérapeutiques de la “fonction transitionnelle” du cabinet du juge.

Tous ces propos forts stimulants sont illustrés par des récits saisissants du travail effectué avec Sara l’enfant-princesse, Théo l’enfant panthère et Edgar l’enfant-hibou. Ces études de cas rendent l’ouvrage particulièrement accessible à tous ceux qui oeuvrent au contact de migrants.

Le refus de fétichiser la différence culturelle, ce qui risquerait de ghettoïser l’étranger, mais aussi le souci constant de rendre la décision de justice compréhensible à celui qui en est l’objet, font du juge des enfants un “passeur” entre les cultures. Je ne saurai donc trop recommander la lecture de ce petit livre ensorcelant écrit par des spécialistes qui réconcilient le logos et le mythos dans leur pratique.

Jean-Pierre Chartier

 

 

 

 

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