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Paul Denis, Emprise et satisfaction. Les deux formants de la pulsion

Éditions PUF, 1997.

À une époque où les concepts métapsychologiques ont parfois tendance à se voir dilués dans des écrits pas toujours aussi rigoureux qu'on pourrait le souhaiter, le livre de Paul Denis vient à point nommé pour nous rappeler toute la richesse conceptuelle de l'oeuvre freudienne ainsi que son indéniable actualité, l'intérêt qu'il y a à réfléchir encore à l'histoire d'un certain nombre des concepts proposés par S. Freud et à faire ressortir toutes les potentialités heuristiques d'un ensemble théorique bien évidemment toujours ouvert et sans clôture possible pour la pensée.

Paul Denis reprend ainsi avec beaucoup d'énergie le concept central de la pulsion pour nous en proposer une lecture en quelque sorte vectorielle, la pulsion étant selon lui la résultante de deux vecteurs, de deux « formants », l'un en emprise, l'autre en satisfaction qui s'équilibrent mutuellement en une dialectique subtile et variable selon les situations. Tel est l'argument principal de Paul Denis.

Son deuxième argument est que le concept d'emprise n'a pas eu le développement qu'il aurait dû avoir et -après avoir précisément pisté ses différentes occurences dans le texte freudien- P. Denis nous introduit alors à une approche et à une compréhension historiques de ce destin avorté. J'y reviendrai plus loin.

Avant d'entrer plus avant dans le détail des choses, il faut d'abord infiniment remercier P. Denis de ce travail de fond qu'il a effctué et qu'il nous présente dans une langue rigoureuse, souvent dense mais toujours très claire et qui rend la lecture de ce livre absolument captivante par son érudition et son intelligence. P. Denis a en effet une approche très précise de l'oeuvre freudienne mais il sait aussi lire entre les lignes de celle-ci (inter-legere, intelligence) et ce n'est pas là la moindre de ses qualités. Merci donc à P. Denis d'avoir fait ce travail et de nous ouvrir ainsi toute une série de pistes de réflexion qui témoignent à l'évidence de l'aspect tout à fait actuel et ô combien vivant du corpus métapsychologique dont on a souvent trop vite fait de dire qu'il nous a d'ores et déjà apporté tout ce qu'il pouvait nous apporter.

L'ouvrage se compose de onze chapitres d'importance (quantitative) inégale. Il me semble important d'en donner ici la liste qui montre par elle-même l'ampleur du travail accompli et qui s'offre, de bout en bout, comme un travail authentiquement métapsychologique :

  • Relégation et retour de la pulsion d'emprise ;
  • Redécouvrir l'emprise avec Freud ;
  • L'emprise, composante de la pulsion ;
  • Emprise et travail du moi ;
  • Emprise et destruction ;
  • Emprise et seconde théorie des pulsions ;
  • La troisième voie : le masochisme ;
  • Emprise et séduction ;
  • Séduction de l'image, image de la séduction ;
  • Dépression, deuil et nostalgie ;
  • Emprise et situation analytique.

Il est difficile de restituer, dans le cadre d'un compte rendu relativement bref, toute la richesse du contenu de chacun de ces différents chapitres. Il me semble surtout important de faire saisir la démarche générale de l'auteur, les principaux fondements de ses hypothèses et, enfin, de donner au lecteur l'envie de se plonger lui-même dans le corps du texte afin qu'il puisse y éprouver le plaisir d'accéder à la cohérence et à la fécondité du développement d'une pensée.

Pour ce faire, j'ai laissé passer un peu de temps entre la lecture de ce livre et la rédaction de ce compte rendu dans l'idée, qu'en permettant une certaine décantation silencieuse, cette manière de faire donnerait lieu à une sorte de surnageant conceptuel fait des principales lignes de forces auxquelles j'avais été sensible.

Voici le résultat de cette méthode.

Paul Denis soutient tout d'abord l'idée que si S. Freud avait conservé au concept d'emprise toute la place qui lui était d'abord promise, la deuxième théorie pulsionnelle se serait sans doute avérée moins nécessaire puisque la dialectique entre pulsions de vie et pulsions de mort se serait sans doute, ou peut-être, exprimée dans la perspective de celle qui existe entre emprise et satisfaction. Il nous dit ainsi (p.118) : "Il est clair que, dans ce que nous venons d'indiquer, se trouvent reformulées en terme d'emprise et de satisfaction des descriptions faites par S. Freud en fonction de l'opposition entre les pulsions de vie et la pulsion de mort".

En ce qui concerne l'abandon par S. Freud du concept d'emprise, Paul Denis vise au fond à le resituer à la fois par rapport à l'histoire du mouvement psychanalytique et par rapport à la biographie personnelle de S. Freud. Il nous dit d'abord en effet (p.13) : "Nous sommes tentés de penser que Freud a évité de développer toutes les implications de la notion d'emprise, dans le contexte de la polémique avec Adler et Jung, pour éviter que la théorie de la libido ne soit reléguée au second plan ou abandonnée".

Ce thème se trouve développé à plusieurs reprises au cours du texte et il est amusant de voir que de ce point de vue, le concept d'emprise lui-même n'échappe donc pas à la dynamique de l'emprise dans le fonctionnement psychique de l'inventeur de la métapsychologie.

Si I. Hermann "a paradoxalement contribué au délaissement de cette notion dans la mesure où il a proposé de substituer la pulsion d'agrippement à la pulsion d'emprise" et si I. Hendrick a tiré les choses dans une perspective fort différente de celle de Freud (instinct de maîtrise), P. Denis nous montre comment la redécouverte du concept d'emprise a pu se faire à travers les travaux d'auteurs aussi divers que J. Laplanche et J-B. Pontalis, J. Bergeret, F. Gantheret, B. Gibello et R. Dorey même si ce dernier, en se plaçant dans une optique quelque peu phénoménologique, préfère parler de "relation d'emprise" plutôt que de pulsion d'emprise.

Sur un plan plus biographique, Paul Denis avance en outre l'hypothèse que le choix par S. Freud de la pulsion de mort au détriment de la pulsion d'emprise reflète, à sa manière, les effets de l'analyse par S. Freud de sa propre fille Anna au cours des années vingt et, dans le contexte des suites de la première guerre mondiale, le choix de la mort et du pessimisme contre le scandaleux en tant que défense contre l'inceste.

Selon Paul Denis, contrairement à ce qu'il est habituel de dire et de penser, S. Freud n'a pas élaboré deux théories pulsionnelles mais bel et bien quatre dans la mesure où, au cours de son oeuvre, les pulsions sexuelles s'opposent successivement à la pulsion d'emprise, aux pulsions d'auto-conservation, au narcissisme et enfin aux pulsions de mort (ce qui soit dit en passant lave ainsi S. Freud de tout soupçon de pansexualisme). Au sein de cette argumentation, on comprend alors que la dualité se joue moins entre les pulsions qu'elle n'est inscrite au coeur même de la pulsion et Paul Denis cite alors J. Gillibert pour qui la pulsion d'emprise est au fond "la pulsion de la pulsion".

A partir de là, la décomposition de la pulsion en ses deux formants d'emprise et de satisfaction s'avère extrêmement féconde en ce sens qu'elle permet non seulement la prise en compte d'un équilibre dynamique entre ces deux formants (équilibre qui rappelle un peu celui, plus classique, souligné par S. Freud entre libido narcissique et libido objectale) mais aussi une conceptualisation nouvelle de la question du retournement de la pulsion sur soi puisqu'à côté des phénomènes d'auto-emprise et d'auo-érotisme, peuvent ainsi être comprises une certaine satisfaction qui s'attache au processus d'emprise et inversement une certaine emprise sur le plaisir même de la satisfaction. C'est dans le troisième chapitre sur "L'emprise, composante de la pulsion" que Paul Denis nous guide très soigneusement vers ces nouvelles pistes de réflexion.

Un chapitre tout à fait essentiel est le chapitre quatre qui met en pers-pective l'emprise et le travail du moi. Paul Denis nous avait déjà rappelé la métaphore saisissante de F. Gantheret : "La main est la méta-phore du Moi, et le rêve du Moi est d'être un poing immobile refermé sur l'objet".

L'objet d'emprise, par définition extérieur au psychisme, correspond au fond à "ce que l'emprise va chercher dans le monde extérieur pour construire ses objets internes" et cela pose en fait toute la question des rapports entre l'appareil d'emprise et le fonctionnement du système perception-conscience, l'appareil d'emprise apparaissant un peu comme un « interface », comme un "échangeur" entre la réalité externe et la réalité interne qui renvoie, quant à elle, à la dynamique de la satisfaction.

Dès ce chapitre, Paul Denis annonce ainsi ce qu'il développera beaucoup plus avant dans le chapitre consacré à l'image dans la mesure où il soutient l'idée que les représentations mentales naissent « sur fond de satisfaction » et de relâchement de l'emprise, nous y reviendrons. Dans cette optique, Paul Denis va alors envisager les rapports de l'emprise avec l'introjection, avec les phénomènes d'imitation et d'iden-tification ainsi qu'avec la question des objets et phénomènes transitionnels.

Quant au fait de savoir s'il y a un affect particulier associé à l'emprise -puisque c'est le Moi qui est le siège des affects- Paul Denis y répond sur un plan dynamique : "Il ne pourrait (donc) pas y avoir, à proprement parler, d'affect spécifique à l'emprise, mais expérience des mouvements d'investissement en emprise et de leurs changements", rejoignant ainsi, mais par un autre biais, tous les acquis actuels de la psychiatrie développementale du bébé en matière d'élaboration des affects qui ne peuvent plus, désormais, être consi-dérés dans une simple dimension statique de connotation des repré-sentations mais seulement dans une perspective fondamentalement mouvante et rythmique qui en fait par eux-mêmes le support d'une certaine fonction de représentation.

L'ouvrage se trouve en fait centré par un chapitre consacré aux rapports entre l'emprise et la seconde théorie des pulsions. J'en ai déjà dit un mot et je n'y reviens donc pas.

Les autres chapitres sont quant à eux consacrés à l'application des vues de l'auteur à toute une série de problé-matiques telles que la destruction, le masochisme (et la douleur), la séduction, la dépression et le deuil et enfin à l'analyse de la place de l'emprise dans le cadre de la situation analytique. Le dispositif de la cure-type vise par exemple à réduire au maximum le formant d'emprise sur le monde extérieur afin de laisser se déployer le formant de satisfaction qui sous-tend l'activité de représentation et donc de fantas-matisation, ce que le rêve accomplit également -à sa manière et spontanément-.

Il est impossible de rendre compte ici des multiples développements que nous propose P. Denis sans prendre le rsique de les simplifier ou de les caricaturer à l'extrême. Pour ma part, je retiendrai essentiellement la tentative de démarcation de l'emprise d'avec le sadisme et l'hypothèse selon laquelle l'investissement libidinal pourrait se faire dans trois directions possibles : celle des zones érogènes (axe de la satisfaction), celle de l'appareil d'emprise et enfin celle de l'appareil algogène (axe de la douleur). Il me semble qu'ici encore, P. Denis cherche à nous montrer comment la prise en compte d'un formant d'emprise interne à la pulsion elle-même peut nous permettre de faire l'économie du difficle concept de pulsion de mort.

Je voudrais maintenant consacrer les dernières lignes de cette note de lecture au contenu d'un des chapitres qui m'a le plus parlé, voire le plus touché et qui a trait à la place de l'emprise dans les relations entre l'image et la séduction (ch.9: Séduction de l'image, image de la séduction). L'idée principale qui s'y trouve exprimée et qui me semble très originale et stimulante est que la satisfaction, pour pouvoir être vécue comme telle, nécessite et présuppose un renoncement momentané à l'emprise sur l'objet. On le savait en fait dans le domaine de l'amour et du plaisir sexuel, mais Paul Denis nous convie ici à en tenir compte dans le domaine de l'art et de la créativité qui lui importe tant. Après quelques pages fort intéressantes sur les relations qui ont à se nouer entre les mondes représentationnels de l'artiste et du spectateur de par la charge fantasmatique de l'image, la réflexion de l'auteur sur les statuts respectifs de l'image, de la représentation et de l'hallucination l'amène à nous proposer une authentique théorie de l'acte créateur laquelle trouve son correspondant, chez le spectateur, dans la dynamique même de l'acte de contemplation. Du côté du créateur, il existerait au fond une "ambition de l'informel" et Paul Denis se réfère ici au "désir d'irreprésentation" décrit par Ch. David chez les artistes.

Je cite P. Denis : "Ce désir d'irreprésentation, dans ses deux dimensions à la fois destructrice et érotique, mettant en jeu l'idée de la mort, impliquerait (entre autres) le refus du peintre de se trouver réduit à la perception et à la figuration des formes apprises et sa volonté de rester au contact de ce qui n'a encore jamais été formulé. Il s'agirait pour l'artiste de rester "au fond de l'inconnu pour trouver du nouveau", de rechercher un état de désorganisation pour pouvoir créer. "J'aime ce qui ne fut jamais«  disait Odilon Redon ». On voit bien qu'il s'agit là d'un renoncement à l'emprise au risque d'une certaine désorganisation seule à même de promouvoir la satisfaction par l'accès interne à la représentation anticipée de l'objet à créer. Cette idée d'un renoncement à l'emprise au coeur même de l'acte créateur peut bien entendu nous amener à réfléchir utilement aux rapports qui existent, en dépit de tout, entre l'art abstrait et l'art figuratif et peut-être même à la "dé-figuration de l'objet" qui pourrait avoir sa place au sein de tout acte représentatif, et ceci quelle que soit son ambition figurative voire même hyperréaliste.

Du côté du spectateur, le processus est un peu analogue (oserait-on parler ici de symétrie spéculaire?) puisqu'il lui faut aussi lâcher prise, accepter une certaine perte de contrôle ou de maîtrise -et donc d'emprise- pour entrer dans le monde fantasmatique de l'artiste et par là finalement, dans le sien propre.

J'ai bien conscience de présenter ici de manière trop schématique les développements si subtils de la pensée de Paul Denis mais je voulais en quelque sorte tenter... de séduire le lecteur par l'idée de Paul Denis d'un pouvoir de séduction de l'image passant inévitablement par le chemin d'une certaine désorganisation psychique, aussi transitoire soit-elle.

Telle est donc ma lecture du livre de Paul Denis. J'espère avoir fait passer ici l'enthousiasme qui a été le mien en rencontrant ce travail que je n'ai pu entièrement résumer dans le cadre de ce compte-rendu. Travail d'autant plus passionnant que bien entendu, il ouvre à la possibilité d'une discussion. Certains regretteront par exemple que P. Denis soit resté trop proche du concept de pulsion dans sa version métapsychologique la plus classique. D'autres pourront éventuellement lui reprocher de ne pas avoir suffi-samment approfondi les liens entre sa théorisation et l'axe narcissique du fonctionnement psychique.

Pour ma part, et notamment dans la perspective d'un psychiatre-psychanalyste d'enfants qui ne souhaite renoncer en rien au corpus psychanalytique tout en réflechissant aux données récentes de la psychiatrie développementale, j'ai trouvé ici une voie de réflexion permettant de faire toute sa place à la théorie des pulsions -y compris dans le cadre de la prime enfance- et permettant peut-être également de repenser dans des termes nouveaux toute la polémique autour de la question de l'attachement. Mais il s'agit là d'un bénéfice latéral d'un ouvrage dont la portée est, on l'a vu, beaucoup plus large. Merci encore à Paul Denis de ce cadeau conceptuel qu'il nous a fait et du risque qu'il a pris à redonner à un concept oublié (l'emprise) toute son importance métapsychologique sans céder à la tentation des habituelles sirènes phénoménologiques (douze fois dénoncées dans le corps du texte!).

Pr Bernard Golse

 

 

 

 

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