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Jean-Luc Donnet, Le divan bien tempéré |
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Éditions PUF, 1996.Tempéré condense tempéramentio, le tempérament et tempéramentum, la juste proportion, soit en d'autres termes, la force mobilisée depuis l'hypnose et la pondération de son sens transmis par l' interprétation de transfert. En effet loin de renier l'hypnose comme origine de la psychanalyse, Jean-Luc Donnet reconnaît cette force vive qui fait que dans la situation analytique se pressent « le réel d'une situation primitive » et que peut s'établir une correspondance entre l'hypnotiseur qui prescrit de dormir et le psychanalyste qui prescrirait le transfert. Oscillant entre le respect de cette force basale et la croyance au sens, il nous rappelle le parcours qui l'a conduit à vivre l'expérience du transfert et de l'interprétation : Une sorte de jeu de la force au service du sens, nécessitant de préserver l'écart économico-symbolique qui les différencie. Selon cette perspective, la psychanalyse n'apparaît plus comme le contraire de la suggestion mais comme résultant d'un clivage, nommé écart théorico-pratique. La logique qui en découle liée à la coexistence de ce couple d'opposés, produit un paradoxe central qui se révèle dans l'ambiguité de l'interprétation, à la fois moyen de libération et facteur d'aliénation, puisque la construction peut venir confirmer le tout pouvoir de l'interprète. Pour nous dégager de cette impasse, Jean-Luc Donnet nous invite à apprendre avec Winnicott à tolérer ce paradoxe. Ainsi pourrait se développer l'aire d'illusion du Trouvé/Créé nécessaire à la subjectivation, et s'éviter l'influence iatrogène de l'analyste incarnée dans le faux-self analytique du patient. Mais alors la problématique Dedans/Dehors ne peut plus rendre compte de cette aire d'illusion. Le Cadre se trouve lui même pris dans la dérive processuelle. D'extérieur, il devient ce qu'il y a de plus profond, de plus basal, de plus archaïque. La distinction du processus et du cadre même envisagée sous l'angle de leur dialectisation ne suffit pas à rendre compte de la situation analytique. Jean-Luc Donnet fait alors appel aux notions de Site analytique et de Situation analysante. Le site ça serait le déja là, une sorte de configuration spatiale, géographique et synchronique avec ses objets propres: Dispositif, conventions coutumières, principes de la méthode, contre transfert, théorisation analytique, représentations socio-culturelles de la psychanalyse...Ce site serait donc le lieu où va se jouer dans l'inter-transfert l'appropriation subjective et diachronique des objets qu'il propose: c'est la situation analysante. La situation analytique résulte de leur rencontre. Ainsi à partir de cette distinction de la force et du sens garantie par l'écart théorico-pratique, la recherche de Jean-Luc Donnet se développe selon trois axes :
Comme on peut le voir ces trois axes sont interdépendants ce qui crée une complexité d'autant plus aigue que la double référence inaugurale qui les différencie révèle aussi leurs paradoxes propres. Le cadre tout d'abord: sa théorisation le fait apparaître comme porteur d' une signification ambigue puisqu'il conjugue tout à la fois interdit -en articulant prohibition de l'inceste et menace de castration- et protection symbiotique au delà de toute symbolisation. Dans ces conditions se pose la question de son interprétation particulièrement dans les moments de friction avec le processus ou comme nécessaire à la fin de l'analyse. Ici Jean-Luc Donnet dialogue avec Bleger et répond que l'interprétation du cadre en volatilisant l'ambiguité qui le constitue ferait disparaître son caractère de condition de l'interprétation. Il rappelle en effet que l'interdit paternel fondateur qui permet la reconnaissance de la scène primitive origine de la symbolisation est un coup de force culturel qu'aucune interprétation ne peut justifier. L'interprétation du cadre en confondant acte et parole ne viendrait que barrer la référence à l'inceste et à la possibilité d'une issue symbolique. Le cadre qui permet donc de symboliser la symbolisation s'analyse dans le cadre par le biais des interprétations qui ne le concernent pas directement. Il ne peut apparaître que dans l'après coup de la cure, comme un réel laissé telle une coquille brisée, la trace vestigiale de ce qui s'est passé. L' interprétation ensuite: Jean-Luc Donnet s'y consacre après une exploration des particularités de l'Agir en analyse. L'Agir en effet même limité exclusivement à l'acte de parole qui caractérise la situation analytique - acte par rapport à la pensée, parole par rapport à l'acte - et qui s'exprime dans la répétition de transfert peut mettre en crise l'interprétation en ne suscitant aucune remémoration. La construction alors nécessaire pose le problème des motifs de son acceptation par le patient et renvoie à la suggestion. Or l'interprétation des composantes hostiles et érotiques du transfert renforce le transfert de base dont dépend l'acceptation de la construction.La construction renvoie ainsi à l'interprétation et celle ci au transfert de base qu'elle contribue à développer. A travers cette problématique de la construction et de l'interprétation se dégage un transfert pour interpréter et un transfert à interpréter qui sont dynamiquement liés. L'un se marque par le dire tandis que l'autre, tout comme le cadre, caractérisé par le renoncement de l'interprète, ne se dégage que négativement à travers la formulation du premier. C'est leur lien que Jean-Luc Donnet nomme interprétation de transfert. En d'autres termes, le psychanalyste accepte le rôle qui lui est attribué dans le transfert mais simultanément rappelle sa fonction par le seul fait d'interpréter. Son énonciation désigne donc le transfert du transfert et délivre l'un de l'autre, patient et analyste. Cela revient à une sorte d'effacement de l'analyste derrière sa fonction, condition du trouvé/créé qui évite la problématique de l'empiètement ou de la blessure interprétative et permet l'introjection pulsionnelle. Jean-Luc Donnet compare ce mouvement au don d'absence de la mère qui accepte pour son enfant de laisser jouer l'illusion et lui permet de découvrir que l'agressivité peut créer la réalité sans conséquence destructrice réelle puisque l'autre survit à son effacement. La théorie enfin: comment lui éviter d'être gouvernée par l'arbitraire personnel ou de n'être qu'une suggestion insufflée par l'idéologie groupale? Voici d'un côté le métier, la pratique et de l'autre le groupe et ses échanges théoriques. Le jeu de la force et du sens se déplace du côté de l'interprète et c'est sa propre analyse qui est interrogée à travers les ambiguités de la deuxième règle fondamentale. Celle-ci qui tente de dégager l'analyste de la suggestion hypnotique risque de l'y enraciner par sa dimension prescriptive d'analyse totale. A la différence de Férenczi, Freud échappe à ce dilemne et maintient l'ambiguité de la règle en soulignant l'indéfini du devenir analyste grâce à l'ouverture simultanée sur le métier et les échanges institutionnels. Jean-Luc Donnet développe cette conception et montre que cette double ouverture correspond à la possibilité de l'appropriation subjective du contre-transfert: L'analyse de l'éventuel futur analyste aurait pour but de rendre apte au contre-transfert. Se différencie alors d'un côté ce qui gène l'analyste dans sa pratique et de l'autre ce qui gène le groupe et limite la psychanalyse. Le contre transfert se diffracte donc en un contre-transfert restreint et un contre transfert généralisé, un contre transfert à interpréter et un contre transfert pour interpréter. Mais l'un et l'autre s'articulent car la représentation des limites de la psychanalyse est nécessaire à l' interprétation du contre transfert restreint. Et c'est l'échec de celle-ci qui conduit à la théorie comme expression du contre-transfert généralisé. Mais la théorie n'entraine pas le consensus comme en témoignent les échanges interanalytiques et ce qu'elle engendre oscille entre le trop d'accord idéologique et le clivage ruineux. Ainsi la théorie qui se voulait dégagement d'une subjectivité envahissante apparaît profondément subjective. A l'opposé, à trop chercher l'objectivité, elle risque l'amalgame du modèle qu'elle propose et de l'objet dont elle veut rendre compte : en d'autres termes se faire paranoïaque. La théorie se doit donc de préserver l'écart avec son objet et la problématisation de sa relation au sujet qui la formule. C'est cette problématisation du sujet par la théorie et de la théorie par le sujet qui fait dire à Jean-Luc Donnet que la théorie n'est pas la théorie à propos d'un objet, ni la théorie d'un sujet, mais une théorie-pour-un-sujet, formule qui au plan théorique vient aussi matérialiser l'écart théorico-pratique. La théorie ne peut valoir pour une interprétation. Le processus théorisant repose donc sur un hiatus et introduit dans la théorie la castration qu'elle théorise. C'est ce qui permet au contre-transfert généralisé d'être interprété à travers les échanges interanalytiques et à la théorie de trouver son autolimitation . Dans sa recherche, Jean-Luc Donnet nous montre que la conjonction de la force et du sens engendre le paradoxe central de l'analyse, celui de l'affranchissement et de l'aliénation. En choisissant de ne pas s'y bloquer ni de le supprimer mais de le tolérer, il nous confronte à la nécessité de l'écart théorico-pratique et du cadre. A chacun de ces niveaux celui du cadre, de la pratique, et de la théorie, le paradoxe inaugural se retrouve et produit l'ambiguité des objets en question. Celle-ci se résume dans des formules belles et prodigieusement condensées :
Chacun de ces objets se marque d'un renoncement, comme un don d'absence :
Mais ces renoncements sont à la fois la condition de l'interprétation de transfert et sont confirmés par son énonciation . Renoncement et interprétation permettent ainsi l'introjection pulsionnelle et l'appropriation subjective du trouvé/créé. Mais le trouvé/créé est aussi une formule paradoxale qui comme telle peut se fétichiser et pousser à se complaire dans le paradoxe ce qui reviendrait à l'omnipotence. Alors qu'est-ce qui détermine ce choix du renoncement comme expression de l'écart nécessaire à la tolérance du paradoxe. Est-ce une fonction tierce? Mais une telle fonction apparaît plus la conséquence que la cause du processus de symbolisation qu'elle complexifie et généralise. Cette fonction est en effet fragile, vicariante, instable, d'autant plus fragile que pèse sur elle un radical endogamique incestueux irréductible. Reste alors le transfert sur l'analyse, le désir de l'analyste comme amour du transfert interprétable, amour du transfert du transfert. C'est lui qui pourrait rendre compte de ce renoncement, un renoncement susceptible de s'opposer à la compulsion de répétition et d'ouvrir sur le devenir. Passer la virtualité du témoin et aimer ce passage, y trouver son compte symbolique, se ressaisir en s'effaçant... L'écriture de Jean-Luc Donnet condense cette force symbolique pour produire ce superbe texte de psychanalyse contemporaine. Jean-Louis Baldacci
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