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Jan Goldstein, Consoler et classifier. L'essor de la psychiatrie française |
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Les empêcheurs de penser en rond, Institut Synthélabo, 1997.Cet ouvrage est l'histoire d'une profession, ou plutôt de sa naissance, de la manière dont elle s'est constituée, depuis la fin du XVIIIème siècle jusqu'au début du XXème siècle, par rapport à d'autres (les magistrats, les prêtres) et par rapport à l'État. Ce n'est pas seulement une histoire institutionnelle, mais celle des pratiques, des définitions de la maladie mentale, des thérapeutiques replacées dans leur environnement social et culturel. Un vaste projet donc, qui prolonge et reprend sous un autre angle toute une réflexion engagée depuis les travaux de Michel Foucault sur la Naissance de la clinique et l'Histoire de la Folie, l'archéologie et la généalogie du domaine psychiatrique. La pratique clinique d'aujourd'hui gagne toujours à cette distanciation qu'offre l'hisoire. Elle montre bien que les débats d'aujourd'hui sont sinon la répétition, du moins la reprise sous une autre forme de débats qui existent depuis longtemps, en tous cas depuis que science et rationalisme ont envahi le monde occidental. Le livre est donc d'abord la description d'un mouvement d'institutionnalisation de la Médecine, et secondairement de la psychiatrie. Celle-ci naît mythiquement du geste de Pinel libérant l'aliéné de ses chaînes, mais ce qui a été parfois un peu oublié c'est qu'il s'accompagne également de la mise en place d'une nouvelle thérapeutique, d'inspiration démocratique, voire « populiste » comme le dit l'auteur, le traitement moral, favorisé par une conjoncture politico-historique, la stabilisation de la Révolution française. Il est intéressant de voir que l'intégration par Pinel de cette forme de "psychothérapie", faite de consolation, de théâtralité, de ruses paradoxales, dont l'auteur fournit quelques cas, trouve explicitement son fondement dans la pratique des « charlatans » et des concierges et dans l'expérience populaire. Sur ce point l'infirmier Pussin fut, pour Pinel, un collaborateur précieux. Alors qu'aujourd'hui on s'interroge, au nom des Lumières, sur l'intérêt qu'il y a à importer dans la pratique psychiatrique et psychanalytique, les techniques traditionnelles fondées sur la magie, les rituels thérapeutiques, on ne pourra que souligner cette phrase extraite de l'article « charlatan » de L'Encyclopédie, cette cathédrale des Lumières : "La manie est l'une de ces maladies où les médecins les plus habiles échouent ordinairement, tandis que les charlatans, les gens à secret, réussiront très souvent". Comme quoi les Lumières ne sont pas toujours ce que l'on croit qu'elles furent... L'auteur n'hésite pas d'ailleurs à affirmer : "Avec Pinel, non seulement la reconnaissance de l'efficacité des traitements charlatanesques de la folie se poursuivit, mais elle fut menée un pas plus loin : divers aspects du chartalanisme devaient être délibérément récupérés par la médecine officielle et transformés par elle plutôt d'ailleurs au niveau de leur statut que de leur contenu". Pinel ne voyait-il pas dans les charlatans "des hommes qui, étrangers aux principes de la médecine et seulement guidés par un jugement sain ou quelque tradition obscure, se sont consacrés au traitement des aliénés et...ont opéré la guérison d'un grand nombre"? Et on ne manquera pas de relever cette exhortation de Benjamin Rush, éminent médecin de Philadelphie : "Dans la poursuite du savoir médical, laissez-moi vous conseiller de converger avec les infirmières et les vieilles femmes (...) Même les nègres et les Indiens sont parfois tombés sur des découvertes en médecine. N'ayez pas honte à vous informer auprès d'eux". C'est bien l'actualité des débats évoqués dans cet ouvrage historique qui est souvent frappante. Ainsi en est-il par exemple du débat philosophique sur la nature de la maladie mentale. Pour les « physiologistes » représentés par Pinel et surtout par Cabanis "le cerveau digère en quelque sorte les impressions (et) fait organiquement la sécrétion de la pensée". Les « psychologistes » comme Royer-Collard ou Maine de Biran sont plus attachés à l'introspection et à une logique du « sens intime ». On croirait lire, mutatis mutandis, à presque deux siècles de distance, un échange entre Jean-Pierre Changeux et Paul Ricoeur ou André Green, à propos du sens, du libre-arbitre, etc. Tout ceci montre assez l'intérêt d'un ouvrage historiographiquement très complet et qui s'achève avec l'arrivée de la psychanalyse. Exclue de l'étude, celle-ci ne se trouve-t-elle pas pourtant aujourd'hui confrontée à un débat comparable sur l'institutionnalisation comme en témoigne la question de l'Ordre des psychanalystes soulevée par Serge Leclaire il y a quelques années ? Déplorons pour finir qu'un travail aussi dense et informé soit dépourvu de tout index. François Giraud
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