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Bernard Golse, Du corps à la pensé |
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Éditions PUF, 1999.Une décade après Insister-Exister, B. Golse publie un printanier Du corps à la pensée. À partir de communications et d'articles de ces dernières années, il nous propose de l'accompagner dans son périple d'acteur en vue de la scène pédopsychiatrique. Comme le suggèrent les "Repères chronologiques" (p.346), qui situent dans le temps ces écrits successifs, le lecteur pénètre ici dans un flux épistémologique individuel relevant plus du cheminement d'un carnet de bord ou d'un journal scientifique, que d'un livre artificiellement linéaire et lisse. À qui affirmera -nostalgique, ronchon ou envieux- que de nos jours, les multiples activités des cliniciens hyperactifs sont incompatibles avec l'écriture d'un ouvrage traditionnel, le recueil de B. Golse apporte un démenti original : en découvrant les singularités et les récurrences des différents exposés, le lecteur visite de près, à son plus grand profit, l'appareil à penser de l'auteur et découvre à loisir son mobilier conceptuel. Bercé par les leitmotive de la partition de l'auteur (la nature groupale de l'appareil psychique de R. Kaës, l'originaire de P. Aulagnier, la séduction généralisée de J. Laplanche, l'identification intra-corporelle de G. Haag, le mandat transgénérationnel de S. Lebovici, l'écart différentiateur des satisfactions de G. Rosolato, la triangulation généralisée à tiers substituable de A. Green, l'accordage affectif de D. Stern, l'illusion anticipatrice de R. Diatkine), le lecteur en assimile paisiblement la complexité. Cette rare hospitalité au long cours dans la capitainerie, garantit une louable transparence méthodologique et, surtout, une empreinte très didactique. De fait, les qualités de clarté et de synthèse de l'enseignant B. Golse sont bien connues de ceux qui en ont bénéficié comme auditeur. Par écrit, les répétitions théoriques, qui accompagnent la diversité des sujets abordés, fournissent une trame contenante pédagogique : le lecteur, comme un bébé bien pouponné, est soumis à un emboîtement tempéré de « pareil » et de "pas pareil", cher à G. Haag, et bien intégré par B. Golse. Un bon vieil index aurait été le complément naturel de ce holding bienveillant ; parions sur sa présence lors de la deuxième édition. Refrain princeps, le double ancrage corporel et interactif des processus précoces de symbolisation charpente l'ensemble de l'ouvrage et constitue le cur de la plaidoirie de l'auteur : la psychanalyse et la pédopsychiatrie s'enrichiront en relevant le défi de l'accueil de l'originaire qui anime d'emblée le destin insécable de la matrice corporelle et du détour par l'autre chez le petit d'homme. Avec la ténacité d'un chercheur d'or, B. Golse tamise inlassablement la clinique infantile pour en récolter les pépites de l'archaïque. En amont des processus primaires, sa source inépuisable de prédilection, c'est l'observation du corps, "qui draine toujours derrière lui -qu'on le veuille ou non- son cortège de scandales mais qui -et c'est là notre thèse- vaut pour l'enfant comme passage obligé de ses systèmes de symbolisation et de signification (p.132)". Dans la filiation de W. Bion et en compagnie de D. Anzieu, D. Houzel et B. Gibello, B. Golse aboutit, in fine, à l'affirmation paradigmatique de la primauté des contenants qui préexistent aux contenus. Dans cette préséance, "l'activité de pensée des bébés ne fait plus aucun doute si l'on inclut le corps (et le comportement) non seulement en tant que source profonde, mais aussi comme le lieu même de son extériorisation (p.132)." Il nomme « image motrice » cette hirondelle psychique que le clinicien peut observer, non pas comme "un reflet périphérique de processus de pensée", mais comme de la pensée et de l'activité représentative en soi (p. 132). Pour lui, les représentations ont pour mission la "réparation symbolique" (D. Houzel, p. 149) de la discontinuité des objets externes par la continuité des liens avec les objets internes. Au sujet du temps inaugural de cette conquête, il fait une proposition qui méritera d'être discutée par pour tous ceux que l'assise narcissique intéresse : "sur un fond nécessaire d'intersubjectivité" (p.173), l'activité naissante de la représentation connaîtrait un temps « auto », "dépourvu de toute perspective communicative (ce qui se rejoue d'ailleurs peut-être dans le cadre de la cure où la déflexion transférentielle ne serait que seconde." (p.148). Cet enracinement corporel et social de la symbolisation bénéficie du soutien d'un large faisceau de convergence où B. Golse exploite un art consommé de la diplomatie épistémologique. Dans un syncrétisme, synonyme d'ouverture heuristique aux différents paradigmes théoriques, il n'hésite pas à revendiquer la synergie là où l'odeur de poudre est encore souvent présente : entre défenseurs de l'enfant observé (E. Bick) et promoteurs de l'enfant reconstruit dans la cure, entre métapsychologues de l'absence et de la présence, entre neuroscientifiques et psychanalystes, et, surtout, entre héritiers de J. Bowlby et freudiens attachés aux théories de la pulsion et de l'étayage, encore et toujours, il tente inlassablement de tisser des liens. Véritable casque bleu des querelles insufflées par les clivages existants, B. Golse nous convainc de la légitimité de son discours fédérateur en nous suggérant avec force, sa potentialité thérapeutique. Sa conception étiologique de l'autisme est un point d'orgue emblématique de cette position où cognitivistes, neurobiologistes et psychanalystes sont invités à négocier ensemble la psychopathologie du prochain millénaire : "je plaide ici pour un modèle étiologique, polyfactoriel et dynamique, fondé sur le concept de "séries complémentaires" (S. Freud), avec une dimension de complexité rétroactive et circulaire qui exclut tout déterminisme linéaire simpliste du type lien de cause à effet" (p. 206). L'autisme, « voie finale commune », peut correspondre à mille et une équations étiopathogéniques personnelles où le primum movens "peut-être aussi bien le fait de particularités neurobiologiques ou organiques du bébé que le fait d'une dépression maternelle par exemple" (p. 206). La maestria diplomatique n'exclut pas chez B. Golse, la vivacité de la critique. Confronté aux troubles dits psychosomatiques de l'enfant, j'ai personnellement apprécié sa liberté à l'égard de l'orthodoxie, parfois rigide en la matière. Dans cet esprit, il nous livre une esquisse théorique des "îlots psychosomatiques" qui oxygène le débat (p.261) et mériterait de plus amples développements. Travaillant en maternité et amateur de clinique prénatale, je reste par contre sur ma faim en matière de prévention anténatale des avatars de la parentalité. Le spectre thérapeutique de la psychiatrie périnatale en est réduit d'autant. Sur le plan théorique, la réflexion extrêmement stimulante de B. Golse sur les précurseurs de la triangulation, aurait, par exemple, mérité une exploration de ce que je défendrai volontiers comme une prototriadification à l'uvre en prénatal. Mais au fond, cette position est révélatrice de l'état des lieux actuels en France, en ce domaine : les recherches-actions transdisciplinaires en anténatal sont plus souvent souhaitées qu'entreprises. Cette pénurie, l'auteur est bien d'accord pour la dépasser (p.239) et notre collaboration, autour de M. Soulé, sur les enjeux psychologiques de l'échographie obstétricale va bien dans ce sens. Plus globalement, il fait bon adhérer à la défense de B. Golse de la modernité de la psychanalyse comme métapsychologie du cadre. Sur le terrain non encore cartographié de l'originaire, le psychopathologue du bébé (et du bébé dans l'adulte) a sans doute particulièrement besoin de mettre en sens cette fonction de contenance et de transformation inhérente à son espace thérapeutique. La psychanalyse, véritable "coquille anti-dispersion" (W. Bion p.344) lui permet de s'engager dans cette voie avec une boussole bien utile. A l'issue de cette note de lecture, c'est la malléabilité de la pensée de B. Golse que j'aimerais finalement mettre en exergue. Ce dernier a d'ailleurs fréquemment recours à ce concept "d'objet malléable" de M. Milner. Jusqu'à présent, pour définir la différenciation, le point de vue adopté était exclusivement celui du sujet. En réaction, M. Milner accorde une place novatrice aux caractéristiques de l'objet dont, justement, la malléabilité favorise l'épanouissement du sujet. Du corps à la pensée -livre/objet- est habité par l'efficience de B. Golse à être suffisamment plastique dans la mise en scène de sa psyché pour permettre au lecteur -sujet- d'en faire harmonieusement son miel. De cette générosité, il est juste de souligner la rareté et la saveur. Sylvain Missonnier
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