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Correspondance 1914-1919.
Éditions Calmann-Lévy. Parution le 4 avril 1996.
À la suite de la publication, il y a moins de quatre ans, du premier tome
de la correspondance Freud- Ferenczi, celle du second tome doit être
saluée comme un véritable événement, tant au
regard de l'histoire de la psychanalyse, qu'au regard du lien exceptionnel
qui a uni pendant plus de vingt-cinq ans, le fondateur de la psychanalyse,
Sigmund Freud, à l'un des plus doués et des plus éminents
de ses disciples, Sandor Ferenczi.
La publication de cette partie de la correspondance couvre toute la période
de la Première Guerre Mondiale : elle s'étend de juillet 1914
-au lendemain de l'assassinat de l'archiduc héritier François-Ferdinand
d'Autriche à Sarajevo- jusqu'aux derniers jours de décembre
1919. L'abondance des lettres échangées (341) pendant ces
quatre ans et demi est due, pour l'essentiel, à la poursuite de la
relation très étroite qui unit les deux épistoliers
depuis leur première rencontre, six ans auparavant.
C'est en partie l'isolement de Freud dû à la « Grande Guerre »
qui conduit naturellement celui-ci à communiquer avec son ami et
correspondant hongrois d'autant plus fréquemment qu'il est difficile
durant toutes ces années d'échanger avec les psychanalystes
qui ne résident pas dans les pays de la Triple-Alliance (Allemagne,
Autriche-Hongrie, Italie).
De fait, pendant ces quatre années de guerre, ils ne cessent d'échanger
et de partager leurs soucis à propos de leurs parents, et plus particulièrement
des fils de Freud qui sont au front, ainsi qu'à propos de leurs relations
communes, qui tous, voient leur destin uni aux aléas de cet interminable
conflit. A l'évidence, la guerre favorise et renforce une certaine
forme d'identification filiale de Ferenczi à l'égard de Freud,
puisque, comme les fils de Freud, engagé en tant que médecin-militaire,
il prend une part active au conflit. A l'angoisse de mort réveillée
quotidiennement par les nouvelles qu'ils reçoivent par voie de presse
ou autre des différents fronts, se superpose souvent pour les deux
épistoliers, l'annonce de la disparition d'un parent, d'un ami, d'un
collègue, d'un ancien patient, etc.
Par ailleurs les rencontres amicales et privées se multiplient :
Freud rend visite à Ferenczi, à Pàpa, en septembre
1915; à l'occasion de ses permissions, Ferenczi se rend à
Vienne pour de courts séjours chez Freud. De même réalisent-ils
des projets de voyage ou de vacances en commun : ainsi, pendant l'été
1917 et 1918, Freud, Martha Freud, Gizella Pàlos et Ferenczi passent
plusieurs moments ensemble.
Cette période -sombre et déprimante à bien des points
de vue- n'empêche cependant pas Freud d'avoir une activité
créatrice et une productivité époustouflantes - il
suffit de penser à ses articles métapsychologiques-, dont
il fait partager , sans restriction, les avancées à son jeune
ami, lequel en retour lui fait part de ses projets d'écriture et
lui adresse ses articles.
Cet étayage permanent, nécessaire pour les deux, les conduit
aussi à caresser un projet de travail en commun sur l'ontogenèse
et la phylogenèse, dans lequel s'inscrit un projet de livre sur Lamarck.
Ce travail ne verra jamais le jour, mais il permet à Ferenczi de
poser, à partir de 1915, les premières bases de son grand
"Essai bio-psychanalytique" qui paraîtra, en 1924, sous
le titre de « Thalassa ».
A ceci s'ajoutent les échanges au sujet des projets de publication,
dans les périodiques et revues de psychanalyse aux destins desquels
ils président, échanges doublés de ceux qui concernent
l'évaluation des articles reçus. De même est-il souvent
question des projets de traduction et des traductions en cours, notamment
en langue hongroise des oeuvres de Freud, telle "l'Interprétation
des rêves".
Au centre de leurs préoccupations, se trouvent aussi pêle-mêle,
suivant les moments, les problèmes transférentiels et contre-transférentiels
que posent les patients, ou les proches, qu'ils prennent en analyse; les
problèmes liés et soulevés par la « formation »
des quelques jeunes collègues qui aspirent à devenir psychanalystes;
leurs enseignements respectifs, notamment celui que Freud fait à
Vienne à partir de 1915 ("Conférences d'Introduction
à la Psychanalyse"); les décisions liées à
la politique institutionnelle (politique des Associations - qui n'étaient
pas encore, à l'époque, des Sociétés- et des
Groupes locaux), décisions quelque peu réduites pendant les
temps troublés de la Grande Guerre, mais qui prennent de nouveau
une place importante, dans les échanges épistolaires, aux
lendemains de celle-ci; la renaissance, en 1918,
de l'Association Psychanalytique Hongroise, de l'Association Internationale
de Psychanalyse; l'organisation du Vème Congrès International
de Psychanalyse, qui se tient à Budapest du 28 au 29 septembre 1918
et pendant lequel Ferenczi est élu Président de l'Association
Psychanalytique Internationale, tandis que Anton (Toni) Von Freund en devient
le Secrétaire; sur les conseils de Freud, Ferenczi laisse cette présidence
à Jones, en septembre 1919; les problèmes posés par
Jung, le Groupe Suisse et les séquelles douloureuses de la scission;
les échanges rendus à nouveau possibles entre les membres
du comité (Jones en particulier), membres qui voient, fin 1919, le
remplacement de Anton Von Freund, trop malade, par Eitingon; les grands
événements politiques qui secouent l'Histoire, et notamment,
à partir de 1917 (la Révolution d'Octobre), les interrogations
que soulève le développement du communisme en Europe : par
exemple, fin mars 1919, la révolution Hongroise inquiète Ferenczi
mais lui donne la possibilité d'enseigner à l'Université
de Budapest, enseignement qu'il est contraint d'abandonner lors de
la contre-révolution (le gouvernement de Miklos Horty et la "terreur
blanche", en août 1919), qui entraîne des arrestations
arbitraires, des exécutions massives et un antisémitisme ouvert,
etc.
Mais, en fait, c'est surtout l'analyse de Ferenczi ainsi que ses conséquences,
tant dans la relation entre les deux hommes que dans la vie privée
de Ferenczi, qui forment l'un des axes principaux et l'un des intérêts
majeurs de ces quatre années et demi de correspondance. Celle-ci
se déroule, entre les années 1914 et 1916, en trois moments : trois semaines, en octobre 1914 à raison de deux séances
par jour; un peu plus de trois semaines, dans les mêmes conditions,
entre le mois de juin et de juillet 1916; puis, une quinzaine dejours, en
octobre 1916. Si Ferenczi, comme Freud, a pu reconnaître à
diverses occasions que cette expérience analytique fut loin d'être
négligeable, néanmoins il pensait, comme Freud, n'avoir jamais
véritablement pu en tirer les bénéfices escomptés.
Sans chercher ni pouvoir entrer dans les détails des multiples aléas
et rebondissements de l'analyse de Ferenczi, ce qui apparaît d'emblée
frappant à la lecture de la correspondance est le mode sur lequel
celle-ci fut soumise à la dissymétrie qui présidait
aux destins de chacun des deux protagonistes de la situation. Cette dissymétrie
-qui est non seulement liée à la différence de nature,
de force et de qualité des liens qui unissent Freud et Ferenczi-,
semble avoir surtout comme point d'appel et d'ancrage la difficulté
de Freud à supporter un transfert maternel, transfert qui s'exprime
et se renforce d'autant plus chez Ferenczi que ses problèmes d'ordre
matrimonial se mêlent étroitement à son analyse. Ces
problèmes dérivaient directement du douloureux épisode
que représentait pour tous les protagonistes de la situation (Gizella
Pàlos, la compagne de Ferenczi, Elma Pàlos, sa fille, Ferenczi
et Freud) l'épisode d'amour de transfert agi, entre 1911 et 1912,
par Ferenczi avec Elma Pàlos. Ces problèmes, pour l'essentiel
liés à son impossibilité d'assumer et de réaliser
son projet d'épouser Gizella Pàlos ( ce que Freud, lui, pour
sa part, souhaitait vivement), deviennent alors un enjeu dans l'analyse
et un enjeu de l'analyse : ils alimentent dès lors sa confusion,
son transfert négatif et sa haine inconsciente, dont on voit, ici,
à l'oeuvre, pour quelles raisons ils ne purent véritablement
être analysés.
Mais au delà des enlisements de l'amour de transfert et du transfert
maternel inanalysé de Ferenczi, la lecture du document exceptionnel
que représente cette publication permet de suivre, presque au jour
le jour, les méandres de l'amour pour la psychanalyse des deux protagonistes
de cette extraordinaire aventure analytique. C'est en cela que réside
un des aspects les plus émouvants et les plus importants de cette
correspondance, incomparable document historique, dont on attend dès
à présent la publication du troisième et dernier volume.
Thierry Bokanowski
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