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Patrick Mahony, Les hurlements de l'homme aux loups

Éditions PUF, Paris, 1995.

Avec ce livre sur "L'homme aux loups", Patrick Mahony, qui est psychanalyste et professeur de littérature anglaise à l'Université de Montréal, nous propose une remarquable vue d'ensemble sur le plus célèbre patient de Freud, en réunissant trois approches différentes, clinique, historique et textuelle. Ce livre critique richement documenté vient prendre sa place parmi les travaux actuels qui se donnent pour tâche de réévaluer l'oeuvre freudienne. Parcourant l'abondante littérature que n'a cessé de susciter le texte de Freud, publié en 1918, P. Mahony nous rappelle qu'exceptionnelle fut la quantité de soins que Sergueï Pankejeff -alias l'homme aux loups- reçut des psychiatres et des psychanalystes les plus renommés de son époque. De Kraepelin puis de Freud certes mais à la suite de ceux-ci, de Ruth Brunswick, de Muriel Gardiner, de Kurt Eissler, directeur des Archives Freud qui enregistra 180 entretiens demeurés inédits avec le patient de Freud.

P. Mahony nous rappelle d'ailleurs à ce propos que de nombreuses correspondances restent à ce jour non publiées entre l'Homme aux loups et M. Gardiner, avec K.Eissler, Marie Bonaparte, E. Kriss ou R. Sterba.

Comme la correspondance en partie non publiée de Freud qui fait actuellement l'objet d'une polémique, ces textes sont naturellement importants pour comprendre l'évolutionde la clinique et de la théorie psychanalytique.

Le plus célèbre patient de Freud bénéficiera donc d'une remarquable suite de traitements et de soins professionnels pendant près de 3/4 de siècle et ce jusqu'à sa mort à Vienne en 1979, à l'âge de 92 ans. Au cours de ces années, quelques 150 pertinentes études furent publiées par des analystes de courant fort différents, études qui toutes s'inscrivent dans le fil du célèbre travail clinique de Freud publié en 1918, "Extraits de l'histoire d'une névrose infantile".

Que nous apprend et nous rappelle

P. Mahony? La relecture attentive et synthétique du texte freudien laisse apparaître un certain nombre d'erreurs et de contradictions dans le compte rendu des événements reconstruits par Freud (comme l'épisode de la malaria, l'âge de la survenue de la gonorrhée, de la séduction par la soeur, etc.). Le texte de Freud est en effet un véritable « labyrinthe » et P. Mahony relève un certain nombre d'hésitations voire de contradictions dans la reconstruction des événements qui ont marqué l'enfance de l'homme aux loups.

Le travail de Freud est de fait un texte polémique qui voulait réfuter les thèses de Jung et d'Adler. Or, malgré l'intention qu'avait Freud de présenter l'histoire du cas comme une pièce de démonstration scientifiquement irréfutable, "ses incohérences et ses improbabilités sont partout présentes" écrit P. Mahony. Ainsi, le travail de Freud avec ses impasses de démonstration indique-t-il surtout une volonté de convaincre.Cependant l'imprécision de la narration a de ce fait l'immense avantage de nous faire saisir le caractère relatif du travail de reconstruction opéré par Freud pendant la cure. Celui-ci n'ouvre pas sur des certitudes biographiques irréfutables, mais sur des mises en sens toujours remaniables par le sujet lui-même au cours de son analyse, comme de son existence. S. Viderman fut en France parmi les premiers à souligner l'importance de la construction de l'espace analytique en nous mettant en garde vis-à-vis d'une conception naïvement réaliste et événementielle de l'Histoire.

Freud ressentait une dette profonde vis-à-vis de son célèbre patient. Une dette théorique tout d'abord si l'on considère que l'analyse de ce patient influença le développement de la théorie freudienne elle-même et permit l'élaboration de nombreux concepts. On connaît certes la "scène primitive" déduite à partir du rêve que l'homme aux loups fit à l'âge de quatre ans. Mais il faut ajouter la notion de fantasmes originaires, organisateurs de la psyché, la notion controversée d'héritage phylogénétique, l'érotisme anal et ses relations avec le complexe de castration, le rôle de l'homosexualité latente dans l'organisation de la névrose, la question du clivage et de la forclusion etc. C'est dire que la cure de l'Homme aux loups joua un rôle déterminant dans le déploiement de la pensée freudienne dont de très nombreux travaux portent la trace. Freud, rappelons-le, appelait l'homme aux loups « un morceau de psychanalyse ».

Ainsi, c'est l'évolution de la théorie freudienne elle-même qu'il est intéressant de suivre avec la biographie du patient. Avec les successeurs de Freud, l'angoisse de castration et le conflit oedipien deviennent d'une importance secondaire alors que les troubles narcissiques et la destructivité primaire du patient prennent la première place. De sorte que si Freud a intitulé son récit " à partir de l'histoire d'une"névrose infantile" on se demande questionne P. Mahony, si le terme de « psychose infantile » n'eut pas davantage convenu.

Deux camps s'affrontent, en effet, parmi les commentateurs de l'analysibilité de "l'homme aux loups". Ceux qui comme Freud, M. Gardiner, K. Eissler pensaient que sa névrose obsessionnelle était analysable, ceux d'autre part qui doutent de son analysabilité en mettent en avant les graves troubles narcissiques du patient, ses épisodes psychotiques, quoique évitant une désorganisation irréversible. Pour ces derniers, ce sont les troubles narcissiques de la personnalité du patient qui en définitif ont empêché la réussite du traitement psychanalytique.

La longue dépendance que l'homme aux loups a gardé toute sa vie vis-à-vis de ses thérapeutes, la fixité de ses symptômes paraissent en effet aux yeux de certains, suspectes.

L'homme aux loups a-t-il été "victimisé" par la psychanalyse, ou bien a-t-il été largement "dédommagé" par elle? (p.150).

Il est de fait que ni la première, ni la seconde analyse faite avec Freud en 1920, n'ont protégé l'homme aux loups de graves épisodes hypocondriaques, de dépression voire d'épisodes persécutifs. L'entretien avec Karin Obholzer nous montre qu'à la fin de sa vie, Serguei Pankejeff souffrait encore de ses tendances dépressives de ses doutes compulsifs, de son masochisme et de ses demandes de réparation narcissiques.

Il faut bien avouer cependant, écrit P. Mahony, que quelques soient les "défauts" des analyses menées par Freud et Brunschwick, il n'est guère probable "qu'une thérapie mieux conduite aurait pu suffisamment réhabiliter l'organisation psychique et la structure narcissique défectueuse de l'homme aux loups". De même les défauts repérables par P.Mahony, de l'analyse du cas ne doivent cependant pas nous rendre aveugle aux qualités cliniques et au talent d'exposition dont fait preuve le texte de Freud. Le style "kaléidoscopique" du texte freudien est particulièrement brillant et P. Mahony reconnaît à Freud écrivain un certain génie à la composition de ses textes. De même rend-il justice au remarquable travail de N.Abraham et M.Torok sur la « cryptonymie » ou le Verbier de l'Homme aux Loups, travail passionnant sur le multilinguisme du jeune russe et son cauchemar trilingue. L'homme aux loups élabore son analyse avec Freud en allemand à l'intérieur de la triangulation d'un roman familial linguistique fait de la langue de sa mère,le russe, de celle de sa gouvernante anglaise et de celle de son percepteur allemand, langues qu'il mélange subtilement de manière sémantique et phonétique.

Freud, il est vrai, lui-même polyglotte savait quant à lui déchiffrer la plus étrange des langues, celle des rêves et de l'inconscient. Freud savait, écrit quant à lui

P. Mahony, « que dans les coulisses de l'inconscient, le rideau reste baissé et que l'analyse est interminable. »

Jean-François Rabain

 

 

 

 

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