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Sybille de Pury, Traité du Malentendu

Les empêcheurs de penser en rond, Institut Synthelabo, 1998. 

Le terrain de Sybille de Pury, ethnolinguiste, avait été les Caraïbes et l'Amérique Latine; ainsi son premier livre s'intitulait-il "Sur les traces des indiens nahuatl, mot à mot". Mais après le village de San Bernardino Tlaxcalancingo, sous le volcan Popocatepetl, elle était venue choisir comme lieu d'étude... Saint Denis : Tobie Nathan lui avait demandé d'identifier les mécanismes actifs cachés derrière le recours à la langue maternelle et à la traduction au sein des consultations d'ethnopsychiatrie menées à l'Université Paris 8 au Centre Georges Devereux. Sybille de Pury nous définit l'ethnopsychiatrie comme "une psychologie qui veut que l'intervention clinique soit obligation à penser; une anthropologie où la pensée naît de l'obligation d'intervenir". C'est dire à quel point elle ne pouvait se contenter de simplement assister aux consultations, d'analyser les corpus video des séances: il lui fallait intervenir dans les entretiens, prendre une part active au processus de médiation. Elle décida donc de sortir du cadre de la consultation d'ethnopsychiatrie et de mettre en place un dispositif de médiation au sein de l'école. Là, s'adressant aux difficultés multiples rencontrées en classe par les enfants de familles migrantes, elle allait employer la traduction comme levier dans une recherche-action dont elle nous livre les résultats dans cet ouvrage.

Patricia, Thérèse, Jamel, Abou, Ousmane, Mesdames Kunzulu, Dianga, Thierno, Oualad : autant d'acteurs, autant de situations concrètes rapportées en quelques courts chapitres entre lesquels serpentent élaborations théoriques et conclusions que Sybille de Pury nous amène à découvrir, à construire avec elle. Elle fuit l'évidence, pourfend la facilité, mettant en valeur les tensions activées par le processus de médiation, soulignant les incompatibilités entre les mondes. "Moins on se comprenait, plus on communiquait" nous dit-elle: on ne peut mieux rendre compte de son souci de préserver l'opposition des systèmes de pensée, de ne jamais céder aux tentations d'une prétendue intercompréhension ou d'une idéologie de la facilitation du dialogue.

Car c'est une situation de traduction bien particulière que celle qui prévaut lors de telles médiations. Certes, il y a urgence à rendre compte des discours au fur et à mesure de leur fabrication, ceci en présence et sous le contrôle des locuteurs: nous sommes loin des contraintes du traducteur d'un texte écrit qui a tout loisir de se soucier du style comme du sens. Mais la nature de cette urgence diffère de celle qui pèse sur un traducteur " en simultané " qui se doit de restituer extemporanément une traduction la plus fidèle possible aux propos de l'orateur. Au cours de la médiation, des contraintes spécifiques à la situation conduisent à un autre type d'activité: il s'agit en fait, en interrogeant la langue dans le feu de l'action, de produire un nouveau discours, de créer.

En exemple, Sybille de Pury nous expose le cas de Patricia, petite zaïroise qui, à l'école, restait silencieuse. "Elle est mutique" dira la maîtresse: voila qui est bien compréhensible... pour nous, bien sûr, qui possédons les théories psychologiques qui sous-tendent le terme de « mutique »... Pour la mère? : à son attention, la maîtresse «  traduira  »mutique" en « elle ne parle pas »... Quand on lui demandera "chez vous, que dirait-on pour expliquer le trouble de votre fille?" l'encourageant à répondre en lingala, la mère de Patricia invoquera le « kimpi » , une des manifestations de la sorcellerie... S'arrêter sur le mot « kimpi », tenter d'en préciser le sens permit alors de partir à la découverte des théories qui prévalent dans le monde d'où provient ce mot, de faire surgir le groupe culturel, la conceptualisation complexe qui sous-tend la sorcellerie au Zaïre: "interroger la langue, c'est accéder au monde dont on parle". Il ne s'agissait plus du tout ni de porter un diagnostic, ni de rechercher des équivalents entre les langues qui permettraient d'enrichir un concept de départ correspondant à la réalité. Il ne s'agissait pas de trancher entre mutisme et sorcellerie pour expliquer le comportement de la petite, pas plus que de savoir si la mère croyait en la sorcellerie ou la maîtresse en l'universel de la psyché. Ce ne fut pas simplement la traduction, mais les passages successifs d'une langue à l'autre qui permirent de faire surgir les deux mondes, leur complexité, leurs contradictions, leurs incompatibilités. Ainsi, "plus les choses devenaient complexes et éloignées, moins elles bloquaient l'entretien, plus les mondes étaient distingués, plus les passages de l'un à l'autre s'opéraient avec facilité...".

Sybille de Pury nous évoque ces enfants qui ont perdu la langue de leur groupe d'origine. Parfois sous la pression de l'école, ils refusent de la parler avec leurs parents qui, eux, possèdent souvent une mauvaise maîtrise du français. Est-ce cet appauvrissement des échanges qui est responsable des difficultés que peuvent présenter ces enfants? Est-ce la nécessité pour eux, détachés de leur groupe d'origine par ignorance de leur langue, de recréer de nouveaux groupes qui conduit parfois ces "apatrides linguistiques" vers toxicomanie et délinquance? Quelle lourde responsabilité que de décourager, sous prétexte d'intégration, l'apprentissage et l'emploi par l'enfant de la langue de ses parents! Il ne s'agit pas, bien évidemment, de mettre en question la maîtrise parfaite du français: ces enfants vivent en France, sont français pour beaucoup d'entre eux. Mais les exemples fournis dans ce livre nous font mesurer toute la richesse cachée dans les processus d'aller-retour entre les langues: alors pourquoi mutiler ainsi ces enfants en les contraignant au seul usage du français ?

Ce livre nous démontre comment la traduction va non seulement conduire à créer de nouveaux discours, mais également permettre d'induire la créativité nécessaire pour évoquer dans une langue ce qui a été énoncé dans une autre. Bien entendu, ceci ne va pas sans contrainte : en particulier, la contrainte de ne pas céder à la pression d'une éventuelle difficulté de compréhension en s'abritant derrière les notions de « symbole », de "métaphore", de "façon de parler", ou en cherchant refuge dans les brouillards de l' "interprétation".

Sybille de Pury nous met clairement en garde contre ces véritables procédures d'arrêt de la pensée qui permettent de transformer les énoncés dont nous ne percevons pas immédiatement le sens en images pittoresques, en propos ne méritant pas d'être pris en considération avec sérieux. Tout au contraire: lorsqu'il n'y a pas intercompréhension directe, il faut prendre le temps d'interroger la langue, publiquement et avec le patient, se plaçant sous son contrôle d'expert, induisant ainsi tout naturellement la participation du patient au discours qui le concerne.

C'est à la fin du livre que surgit enfin le " malentendu ": Sybille de Pury nous démontre comment le passage d'une langue à l'autre permet de mieux le débusquer. En effet, le malentendu passe moins souvent inaperçu dans une situation multilingue : une fois le malentendu mis en évidence, on fait marche arrière à la recherche de l'origine du discours qui en est responsable, ceci contraignant une fois de plus à interroger la langue. "Le malentendu à l'origine de la compréhension" . Sybille de Pury nous illustre cette proposition avec le discours d'un griot mandingue au public d'un théâtre parisien, une comédie des erreurs à l'heure du thé chez les Garinagu du Bélize, la campagne de promotion d'Amerigo Vespucci annexant la découverte de l'Amérique, l'arrivée des "faîtiches" au Centre de Sociologie de l'Innovation de l'école des Mines ou encore la chasse au tabou par Thomas Cook en Polynésie. "L'intervention clinique comme une obligation à penser... la pensée naissant de l'obligation d'intervenir" : objectifs ambitieux, essentiels, que la lecture de ce livre nous aidera à atteindre... sans aucun malentendu.

Peter H. David

 

 

 

 

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