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Originalité des processus communicationnels en jeu dans la cure psychanalytique

Psychologue clinicienne, ma formation et ma pratique professionnelle se trouvent, tant par choix théorique qu'éthique, étroitement liées à la psychanalyse. A l'origine du travail exposé ci-dessous, il y a, parallèlement à ce choix, un intérêt très ancien pour la linguistique et la découverte de différents champs théoriques que je regrouperais, par commodité, sous le vocable générique de linguistique pragmatique.

La linguistique pragmatique est une linguistique qui quitte la langue pour s'intéresser à la parole et qui ainsi, tient compte des éléments « pragmatiques » du langage en discours que sont les locuteurs et le contexte.

Elle commence à voir le jour au début du siècle, dans les préoccupations des logiciens philosophes (Frege, Russell) et a gardé une tradition vivace dans la culture anglo-saxonne. Par contre, dans la culture latine et plus particulièrement française, elle a subi une éclipse importante du fait de l'hégémonie des théories structuralistes durant les années cinquante/soixante-dix. Néanmoins, les études sur l'énonciation (Benveniste, Jakobson) ont permis de reprendre contact avec ce courant théorique par le lien qu'elles effectuent avec la pragmatique de premier degré.

Il est, en effet, classique actuellement de distinguer plusieurs niveaux de linguistique pragmatique : 1) premier degré : les déictiques (ou symboles indexicaux -selon les terminologies); 2) deuxième degré : sens littéral et non-littéral (en particulier les présupposés et les implicatures); 3) les actes de langage. L'analyse des conversations peut être considérée comme un quatrième degré (comme le fait Levinson dans son livre Pragmatics) bien qu'elle ne tire pas son origine de la même tradition théorique. L'analyse conversationnelle est, en fait, issue de l'éthnométhodologie qui représente un courant sociologique né aux États-Unis dans les années soixante en opposition à la sociologie quantitative régnante à l'époque. Néanmoins l'analyse conversationnelle, par ses affinements méthodologiques successifs, a emprunté bon nombre de concepts à la pragmatique (en particulier celui d'acte de langage) et a, de plus, interrogé et remis en cause certaines conceptions de cette première discipline.

A l'heure actuelle le champ disciplinaire de la pragmatique est totalement interactif et s'y retrouvent pêle-mêle : philosophes, linguistes, sociologues et psychologues; sans parler de cette race de mutants que sont les cognitivistes de tous bords.

En explorant ce nouveau paradigme, il m'a semblé qu'une « conversation » pouvait s'ouvrir entre pragmatique et psychanalyse et que ces disciplines pouvaient s'enrichir mutuellement : l'une parce qu'elle ouvrait de nouvelles perspectives sur le langage en dégageant la linguistique de l'idée restrictive de compétence pour l'ouvrir sur la notion de performance, l'autre parce que la pratique de la cure constitue un mode de communication extrêmement original qui, par son originalité même, peut nous apprendre des choses sur ce que j'appellerais des modes de communications « naturels ».

C'est ainsi que, prenant appui sur le constat de Widlöcher et Hardy-Baylé quant à l'absence de travaux sur la communication psychanalytique (1990), j'ai décidé d'entreprendre une étude sur les processus communicationnels en jeu dans le dispositif psychanalytique, étude dont la problématisation fut étayée grâce aux travaux de Daniel Widlöcher (1986, 1993).

Afin de réaliser cette étude, j'ai dans un premier temps, repris la littérature consacrée par les conversationnalistes à la situation psychothérapique en générale.

Dans le cadre d'une lecture critique, j'ai insisté sur le fait qu'il n'était pas possible d'évacuer la théorie de référence des cliniciens comme le faisaient si facilement les conversationnalistes et qu'il était donc nécessaire, pour entreprendre une quelconque réflexion sur les processus communicationnels à l'oeuvre dans chaque dispositif, de s'appuyer sur les concepts majeurs qui fondent chacun d'entre eux.

Revenant alors au dispositif psychanalytique, j'ai donc fait appel aux deux concepts qui le rendent, de mon point de vue, irréductible à aucun autre : ceux d'Inconscient et de Transfert. Mon objectif étant alors de montrer en quoi le fait de présupposer l'existence de ces deux phénomènes (et le fait de faire reposer le processus thérapeutique sur eux) influencent de manière radicale les processus communicationnels en jeu dans les échanges patient/analyste.

Le setting analytique ne vise pas en effet à discuter avec le patient de ses états intentionnels comme c'est le cas pour d'autres dispositifs psychothérapeutiques. Il vise à lui proposer un lieu d'actualisation de ses rapports intra et inter-subjectifs. cette préconisation d'une actualisation transférentielle est liée au fait que, selon cette théorie, une grande part des intentionnalités sous-jacentes à l'activité d'un sujet ne lui sont pas directement accessibles (on retrouve là le concept d'Inconscient) et que seul le détour par l'actualisation transférentielle peut en permettre l'émergence et l'élaboration.

De ce fait, le transfert et son actualisation dans la cure peuvent être définis comme une mise en acte, adressée à l'analyste, des rapports inter -et intra- subjectifs qui structurent le patient comme sujet. Mais cette notion de mise en acte, qui n'est rien d'autre que la traduction proposée par Laplanche et Pontalis (1967) de la notion freudienne d'agieren, paraît pourtant pour le moins paradoxale puisque chacun sait que ce dispositif proscrit justement toute forme d'action. Interdit posé dès l'énoncé inaugural de la règle fondamentale : "dites tout ce qui vous passe par la tête (mais ne faites rien)".

Comment alors les psychanalystes résolvent-ils cette contradiction majeure ? Comment s'y retrouvent-ils entre une incitation à agir (à « transfaire » dirait J. Cosnier) et un interdit à agir ?

En détournant à leur profit, me semble-t-il, une seconde contradiction du dispositif. En effet, la consigne de la règle fondamentale « tout dire et ne rien faire » est, de fait, battue en brèche par l'adage austinien "quand dire, c'est faire" (1970) qui est à l'origine de la notion d'acte de langage. Ainsi, la règle fondamentale, en stipulant « un tout dire », inciterait en fait le patient à agir « verbalement » ses modalités transférentielles (Viderman 1982).

Mais la spécificité de la situation psychanalytique ne vient pas de la présence en elles-mêmes d'actions verbales puisqu'elles fondent toute communication humaine. C'est, en revanche, du sort que ce dispositif réserve à l'agir du patient qu'il tire toute son originalité. Ainsi d'une place d'allocutaire à laquelle le discours du patient l'assigne, l'analyste se déplace pour occuper ce que j'ai appelé une place de "tiers-locutaire", qui, en dégageant le discours du patient de tout bornage inter-subjectif (ou co-subjectif) permet à celui-ci de n'être plus vectorisé que par le transfert.

En ce sens, on peut considérer que la communication psychanalytique est, comme le soulignera Lacan, une communication qui échappe à l'inter-subjectivité ou, plus exactement, qui tente d'y échapper. C'est toute l'éthique de l'analyste que de ne pas se laisser prendre au piège inter-subjectif que lui tend en permanence l'analysant. En ce sens, la communication analytique et l'ouverture vers la libre-association résultent en fait davantage d'une ascèse de l'analyste plutôt que d'une injonction faite à l'analysant. C'est peut être bien dans le fait que l'analysant fait sienne, à un moment, cette ascèse que se signale « une cure finissante ».

Ceci dit, la communication analytique ne peut constituer un simple délitement de ce qu'on entend habituellement par communication, c'est-à-dire du rapport inter-subjectif; celui-ci doit bien réapparaître à un moment, sous peine de faire de la situation analytique un phénomène de "folie à deux". Ce rapport inter-subjectif réapparaît dans le jeu interprétation/perlaboration qui forme, de mon point de vue, le second versant de la communication analytique. Phase du travail analytique où le sujet -cartésien- doit se saisir et accepter l'intentionnalité que le premier processus a permis de mettre au jour sous forme propositionnelle.

Sur cette base générale, j'ai tenté de modéliser, grâce à une terminologie pragmatique, les processus à l'oeuvre dans la communication analytique.

Pour ce qui est de l'évitement d'une position inter-subjective (processus que j'ai qualifié de vertical), je me suis servie des travaux de Searle et Vanderveken (1985) sur les actes de langage et surtout de la conceptualisation dialogique qu'en ont proposée Trognon et Brassac (1992) et Ghiglione et Trognon (1993). Il s'agissait de montrer que dans la communication psychanalytique, l'analyste refuse de se laisser assujettir aux contraintes de co-action verbale auxquelles le patient le convoque à chacune de ses énonciations et qu'ainsi, il astreind ce dernier à faire de ces actions des représentations d'action. L'intérêt d'une telle démarche est double : elle évite l'accomplissement de l'action et de plus, permet de faire émerger, sous forme propositionnelle, les états intentionnels sous-jacents.

Pour ce qui est du travail sur les représentations à proprement parler -processus que j'ai qualifié d'horizontal et que j'ai rapporté au travail de perlaboration, c'est quand le patient accepte comme siens les états intentionnels qui ont émergé au cours du travail sur ses actions que les représentations conscientes peuvent prendre le pas sur les représentations inconscientes et, ce faisant, permettre au processus thérapeutique d'aboutir. Ce second aspect du travail thérapeutique renvoie en fait à des processus de mobilisation et de modification des croyances du sujet rendus possibles grâce au premier type de travail. Le croisement de diverses notions issues de la sémantique, comme celles de Monde Possible et d'Univers de Croyance (Martin 1983, 1987), permettent de modéliser ces processus et de montrer, dans des analyses empiriques d'extraits de séance, comment ils se déploient au cours de l'interaction verbale.

Certains courants théoriques tentent outre-atlantique (Schafer 1987, 1990), mais également en France (Viderman 1982, Gori 1994), de réduire la psychanalyse à la clinique qui lui est rattachée sans plus grande considération pour ce qui la fonde comme théorie, en l'occurrence la métapsychologie. Un abord pragmatique de la relation psychanalytique, tel qu'il vient d'être présenté ici, pourrait sembler soutenir ce type de choix épistémologique. Je pense qu'en fait il n'en est rien, et qu'au contraire, ce type de travaux devrait permettre de relancer le débat sur des questions aussi importantes que la vérité de l'interprétation (Stoloff 1993) ou du statut de la métapsychologie (Widlöcher 1993). Il devrait permettre en particulier de montrer comment, en jouant sur les règles du bien-communiquer, le dispositif psychanalytique fait émerger des phénomènes cognitifs a priori inaccessibles au rapport inter-subjectif. Phénomènes cognitifs dont le prototype est probablement le rêve, et son analogon artéfactuel, la libre-association.

Nadine Proia

NB. Cette recherche s'inscrit dans un programme plus vaste dont l'objectif est une étude comparée des processus conversationnels en situation psychothérapeutique, avec, comme hypothèse de base, l'idée qu'à chaque dispositif correspond une forme particulière d'interaction verbale. Ce programme est soutenu par un groupe de travail qui rassemble des cliniciens (psychologues et psychiatres) spécialisés dans telle ou telle forme de thérapie (psychanalytique, systémique, cognitive, ). Ce programme ne constitue d'ailleurs lui-même qu'un des multiples axes de travail du Groupe de Recherche sur les Communications de l'Université de Nancy 2, groupe qui s'est donné comme objectif l'étude des conversations : Conversation "conçue comme l'ensemble des moyens inventés par les individus humains pour ajuster leurs messages et réaliser l'interface du cognitif et du social".


Austin, J.L. (1970). Quand dire, c'est faire. Paris, Seuil.

Cosnier, J. Discussion : du côté du non-verbal. Les processus associatifs dans les groupes RPPG 17.

Ghiglione, R., Trognon, A. (1993), Où va la pragmatique?. Grenoble, Presses universitaires de Grenoble.

Gori, R. (1994). La question de la causalité en psychanalyse. Cliniques méditerranéennes. 41/42, 17-42.

Laplanche, J., Pontalis, J.B.(1976). Vocabulaire de psychanalyse (première édition 1967), Paris, PUF.

Levinson, S.C. (1983). Pragmatics , Cambridge, Cambridge University Press.

Martin, R.(1983). Pour une logique du sens. Paris, PUF.

Martin, R.(1987). Langage et croyance. Bruxelles, Mardaga.

Schafer, R. (1988). L'attitude analytique. Paris, PUF.

Schafer, R. (1990). Un nouveau langage pour la psychanalyse. Paris, PUF.

Searle, J.R., Vanderveken, D., (1985). Fondations of Illocutionary Logic. Cambridge, Cambridge University Press.

Stoloff, J.C. (1993). L'interprétation. Paris, Bayard Editions.

Trognon, A., Brassac, C.(1992). L'enchaînement conversationnel. Cahier de linguistique française. 76-107.

Viderman, S.(1982). La construction de l'espace analytique (première édition 1970), Paris, Gallimard.

Widlöcher, D.(1986). Métapsychologie du sens. Paris, PUF.

Widlöcher, D. (1993). Intentionnalité et psychopathologie. Revue internationale de psychopathologie, 10, 193-224.

Widlöcher, D., Hardy-Baylé, M.C.(1990). L'entretien psychanalytique. Psychologie Française. 35/3, 175-183

 

 

 

 

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