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Hélène Brunschwig, Norme et transgression en psychothérapie analytique

Il m'arrive au cours de mes thérapies d'être submergée par une impression de ne rien maîtriser et de ne rien comprendre. C'est pourquoi, périodiquement et souvent pressée par mes amis... je me mets à écrire pour tenter de mettre de l'ordre dans mes pensées et surtout dans mon "vécu". Terrible métier que l' on fait avec ce que l'on ressent...

Dans notre travail, comment départager la part qui revient à notre choix théorique, celle qui revient à notre intuition, celle qui nous est imposée par notre contre-transfert , celle qui découle de la situation dite objective ? Conduisons-nous nos thérapies ou sommes-nous conduits par nos analysants ? L'obéissance aux normes de la chapelle que nous avons choisie, en même temps qu'elle est un garde-fou, nous musèle parfois. Mais alors, jusqu'où pouvons-nous aller dans la trangression ? Pour le savoir, au moins après coup, comment évaluer le résultat de notre traitement ? Je vais tenter de répondre à une partie de ces interrogations par un exemple.

Histoire de Camille

Camille est une jeune femme de trente ans qui fait partie du cercle de mes relations un peu éloignées. Elle sollicite un rendez-vous pour me demander un conseil. Lorsque je la reçois, elle me confie que son mari est alcoolique et qu'elle ne sait plus à quel saint se vouer. Après l' avoir écoutée, je lui conseille d'abord de se tourner vers les Alcooliques Anonymes, beaucoup plus compétents que moi. Mais en allant plus avant dans la conversation, il apparaît que Camille désire, en fait, un lieu de parole pour elle-même en dehors du problème de son mari. Elle a déjà rencontré une psychothérapeute qui lui a fortement déplu et elle souhaiterait travailler avec moi parce "qu'elle me connaît et qu'elle aura moins peur."

Naturellement la règle qui prescrit que l'on ne doit pas connaître son client avant d'entreprendre un traitement psychologique était présente à mon esprit. Je l'ai évoquée avec Camille qui ne l'ignorait pas. Lorsque, après discussion, nous avons décidé d'enfreindre cette règle, nous avons eu l'impression d'une "grande première"... Cette envie que nous avons eue de "risquer ce coup ensemble" était en contradiction avec l'établissement habituel du transfert et du contre-transfert. C'était une alliance basée sur un défi, sur une transgression. Pourtant j'avais la certitude intérieure que nous avions raison. Dans cette prise de décision sont intervenus plusieurs facteurs : l'impression très gratifiante d'avoir été choisie, le souhait peu charitable de réussir mieux que la thérapeute précédente....le désir d'entreprendre quelque chose de criticable, en tout cas de difficile, par envie de lutter contre un dogmatisme ambiant. Il me semblait que l'on pouvait dévier de la route habituelle à condition d'avoir de bonnes raisons de le faire et de mesurer au moins en partie ce que l'on fait.1 Une de ces "bonnes" raisons était que Camille n'entreprendrait rien avec quelqu'un d'autre à cause de sa peur de se "lancer" avec un(e) inconnu(e), elle était sûre que je que je pourrais lui venir en aide. Quant à moi je savais que je pourrais au moins l'aider à se mettre en chemin quitte à ce qu'elle continue ensuite avec quelqu'un d'autre.

J'étais nourrie des lectures de Winnicott (1) et son idée d'une similitude entre la sollicitude d'une mère envers son enfant et celle d'un(e) psychanalyste envers son patient me séduisait beaucoup. L'idée de favoriser des expériences positives chez mes patients me paraissait beaucoup plus convaincante que celle de la "neutralité bienveillante". Camille était une femme très touchante qui paraissait fragile, ceci a naturellement éveillé ma compulsion à vouloir aider autrui. Je me suis pourtant vite aperçue qu'elle était en réalité une femme extraordinaire et solide comme tout, seulement elle ne s'en rendait absolument pas compte. Son courage et son abnégation étaient stupéfiants. Elle passait des nuits à réconforter son mari qui la culpabilisait sans cesse, ne supportant pas sa gentillesse inaltérable. Son attitude n'était pas efficace en l'occurence et cela renforçait chez elle son sentiment d'infériorité et d'inutilité. Dans un permier temps Camille n'a parlé que de son mari, puis elle a commencé à percevoir l'admiration qu'elle suscitait en moi et s'est risquée à parler d'elle. Ce n'est pas le lieu de raconter tout le déroulement de cette thérapie que j'ai racontée plus longuement ailleurs (2) sous le nom de "La femme de sable". Mais je vais vous en donner quelques flashs.

Elle m'a d'abord raconté qu'elle avait vécu une éducation totalement incohérente entre sa mère et sa grand-mère paternelle. Leurs valeurs, leurs conceptions éducatives, leurs exigences, leurs objectifs, tout était contradictoire. Petite, elle était toujours prise en otage en cas de conflit entre les deux femmes. La mère travaillant, c'était la grand-mère qui se chargeait de Camille dans la journée. Le père ne savait où donner de la tête pendant les conflits entre "ses deux femmes" à propos de sa petite fille. Celle-ci se sentait de trop et souhaitait rentrer dans un trou de souris . Cette situation, combinée avec le souhait ardent de ses parents qu'elle soit toujours première l'a incitée à s'effacer le plus possible, à briguer toujours la place de deuxième rang, dévalorisée à l'avance, et à se faire remarquer le moins possible. Elle était d'ailleurs née la seconde... De plus elle avait tout le temps peur de déplaire, elle pensait qu'il fallait mériter l'amour qu'on lui portait, sinon il disparaîtrait.

Dès le début de la thérapie, elle a senti qu'elle n'avait pas besoin de faire des efforts pour être appréciée par moi, elle a ressenti que je la trouvais très intéressante, que j'admirais son courage, sa patience, sa bonté, son intelligence. Elle a commencé à réaliser qu'elle avait le droit d'exister sans "payer".

Après avoir expérimenté qu'elle avait en moi un appui inexpugnable et que j'étais pour un temps son environnement "suffisamment bon" (qui lui permettait de laisser ses ressources se développer), sa transformation intérieure s'est faite par le mécanisme de l'identification et de l'incorporation, et pas du tout par l'analyse du transfert, (en revanche j'étais attentive à mon contre-transfert). Je n'étais pas un lieu neutre de projections, j'étais comme un "modèle du moi" transitoire. Pendant plusieurs mois, je me suis beaucoup impliquée en lui livrant mes suggestions, mes hypothèses, mes associations, mes sentiments, pour pallier ce que je ressentais comme un vide dans son fonctionnement psychique, au cours de certaines séances. Je crois pouvoir dire que je lui "prêtais mon moi", non pas que le sien n'existât point, mais il était comme "effacé". Il me semble que notre travail l' a révélé à nouveau, comme on révèle un négatif de photo : quelque chose qu'on ne distingue pas bien apparaît clairement grâce à un traitement de la pellicule. Ce concept de moi effacé pourrait rendre compte d'une série de faits auxquels nous sommes confrontés dans notre travail.

Au cours de cette thérapie, je n'ai presque jamais donné d'interprétations, j'ai plutôt proposé des suggestions explicatives ou des associations qui me venaient à l'esprit. J'ai beaucoup plus re-situé son passé dans une autre perpective que fait ressurgir de souvenirs refoulés. J'ai plus travaillé à la réconcilier avec elle-même et avec sa famille que je n'ai provoqué d'insight.

Il y a quelques années, j'ai travaillé aux USA avec des thérapeutes de familles (3),(4), qui se servaient beaucoup de cette dimension de la réconciliation pour permettre non seulement une déculpabilisation, mais une véritable reconstruction de soi-même. C'est une dimension dont on parle peu en France, sinon dans les milieux de la Gestalt (5) ou des conseillers conjugaux. Ce serait pourtant une piste d'aide thérapeutique importante à introduire plus souvent dans nos reflexions. Mais cette notion suscite de la méfiance à cause de la possiblité de moralisation qu'elle peut comporter. Il faut l'entendre à un niveau très profond, celui de la récupération de l'amour de soi, avec comme corollaire toute la gamme des conséquences positives sur les relations avec les autres

Si l'on voulait caractériser globalement ce mode de thérapie, on pourrait dire que j' ai accouché de Camille. J'ai contribué à l'émergence de son self qui était comme une "ombre de self", perpétuellement au second rang. Tout l'ensemble de ses relations avec autrui en a été profondément modifié. Elle s'est affirmée comme un être existant à part entière.

Dans la dernière partie de notre travail, nous avons été confrontées au problème de la conquête de l'autonomie par rapport à moi. Il ne s'agissait pas d'avoir sorti le moi de Camille de l'ombre pour qu'il reste dans la mienne...Pendant un certain temps la renaissance de son self passait par nos rencontres et cela entraînait par conséquent une dépendance par rapport à moi. Or à ce moment de notre travail j'ai été appelée à vivre à l'étranger, nous avons dû changer le rythme de nos rencontres. Je revenais à Paris une semaine toutes les trois semaines, nous avons donc travaillé avec une grande intensité lorsque j'étais là, puis je me réabsentais. Au cours de mes absences Camille a dû "faire face" comme elle disait, sans mon appui direct. Elle s'est aperçue qu'elle y arrivait très bien, ce qui a considérablement augmenté sa confiance en elle et diminué dans les mêmes proportions sa crainte de me quitter.

En tout, nos rencontres se sont déroulées pendant un an, ce qui est assez bref. Nous avons souvent eu l'impression que cette thérapie avait quelque chose d'insolite, que nous étions un peu des pionnières. Ceci provoquait en nous un certain orgueil dont nous avions conscience! Si j'essaie d'évaluer cette thérapie, je vois bien qu'elle n'est pas passée par les canaux habituels, l'analyse du transfert, les interprétaions suscitant l'insight, l'expression de l'agressivité, entre autres. Elle est passée par des canaux beaucoup plus archaïques, l'incorporation, l'identification, le prêt du moi, la réconciliation, la renaissance du self.

Durant tout ce temps j'avais des phares théoriques et cliniques pour me guider, pour me garder de faire n'importe quoi. Je veux dire tous ceux qui se sont intéressés à la conquête du moi dont j'ai parlé au cours de cet article, d'autres que je cite à la fin, (de 6 à 9) et d'autres que j'oublie... Mais le guide le plus précieux a été Camille elle-même.....

Hélène Brunschwig


Bibliographie

1-D.W.Winnicott, De la pédiatrie à la Psychanalyse, Payot, Paris, 1969.

Processus de Maturation chez l'enfant, Payot, Paris, 1970.

Jeu et Réalité, Gallimard, Paris, 1975.

Fragment d'une Analyse, Payot, Paris, 1975.

Lettres vives, Gallimard, Paris, 1989.

2-H. Brunschwig. Passions de Familles, Payot, Paris, 1992.

3-N. Paul et Betty Byfield Paul. Un casse-tête conjugal : analyse transgénérationnelle et conseil conjugal, Éditions Erès,1995.

4-H. Stierlin. Conflict and Reconciliation, Science House, New York, 1969.

5-S. Ginger, La gestalt, une thérapie du contact, Hommes et groupes, Paris 1979.

6-R.Diatkine, L'enfant dans l'adulte ou l'éternelle capacité de rêverie, Delachaux, Paris, 1995.

7-A.M. Sechehaye, Journal d'une schizophrène, P.U.F., Paris, 1978.

8-M. Kahn, Le Soi caché, Gallimard, Paris, 1974.

9-H.Searles, Le Contre-transfert, Gallimard, Paris, 1979.

 

 

 

 

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