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John Searle, Conscience, inconscient et intentionnalité. À propos de La Redécouverte de l'esprit

John Searle est l'un des plus célèbres philosophes nord américains. En 1969, il publia Les Actes de langage (Éditions Hermann, 1972), un livre important de philosophie du langage sur les actes de parole. Depuis une vingtaine d'années, il aborde aussi des questions de philosophie de l'esprit comme en témoignent la publication, en 1980, d'un article qui fit couler beaucoup d'encre, "Minds, Brains and Programs", en 1983, la publication de L'intentionnalité (Éditions Minuit, 1985) et la parution, en 1992, de son avant dernier livre, La Redécouverte de l'esprit (RE) (Éditions Gallimard).

Searle aime la polémique et dans RE il vise deux cibles : il attaque le "paradigme computationnel" en sciences cognitives et il attaque la thèse de la priorité de l'intentionnalité sur la conscience. La thèse fondamentale de Searle, c'est que les phénomènes authentiquement mentaux sont des phénomènes conscients ou potentiellement accessibles à la conscience. Searle nomme cette thèse "le principe de connexion". Il est relativement aisé de dire ce qu'est l'intentionnalité: c'est la propriété qu'ont certains états mentaux - dont les croyances - de représenter des choses et des états de choses de la réalité ou d'avoir un contenu propositionnel. Ma croyance que la tasse devant moi contient du café a l'intentionnalité car elle représente le fait que la tasse devant moi contient du café. Il est beaucoup plus difficile de dire ce qu'est "la" conscience car les mots "conscient" et "conscience" ont plusieurs sens et s'appliquent à différentes entités.

L'argument dit de "la chambre chinoise" de 1980 était destiné à montrer qu'une machine qui se contente de suivre les instructions d'un programme informatique ne peut pas être dite "comprendre" une langue naturelle. Avec Searle, distinguons l'intentionnalité originaire et l'intentionnalité dérivée : un livre ou un ordinateur ont l'intentionnalité dérivée que leur prête un individu doué d'un cerveau humain ayant l'intentionnalité originaire. Admettons que seul un système physique possédant l'intentionnalité originaire peut avoir la compréhension authentique d'une langue naturelle. La conclusion que Searle voulait tirer de l'argument de la chambre chinoise, c'est que le fait de suivre les instructions d'un programme n'est pas une condition nécessaire de l'intentionnalité originaire. Ce qu'il démontre en réalité, c'est que le fait de suivre les instructions d'un programme n'est pas une condition suffisante de l'intentionnalité originaire. Le lien entre RE et l'article de 1980 est donc le suivant: RE poursuit la polémique avec le paradigme computationnel en sciences cognitives et ajoute à l'article de 1980 la thèse de la priorité de la conscience sur l'intentionnalité: c'est la conscience qui confère l'intentionnalité réelle.

Dans le paradigme computationnel en sciences cognitives, illustré par les recherches sur le langage (inaugurées par le linguiste Noam Chomsky) ou par les recherches sur la vision (inaugurées par le théoricien David Marr), l'esprit/cerveau d'un individu est tenu pour un ensemble de capacités ou modules cognitifs spécialisés dans différentes tâches. Chacun de ces modules traite les informations qui lui sont présentées dans un format caractéristique. Les processus de traitement et de transformation de l'information propres à un module peuvent passer inaperçus des autres modules et a fortiori rester inaccessibles à la conscience de l'individu (dans lequel siège le module).

Il faut souligner que l'inaccessibilité de l'état d'un module cognitif à la conscience de l'individu est plus radicale que ne l'est l'idée freudienne que certaines croyances et certains désirs d'un individu sont inconscients. Les étapes précoces de la vision selon Marr ou les principes grammaticaux selon Chomsky sont voués à demeurer inaccessibles à la conscience de l'individu au sens fort parce que, à la différence des croyances et des désirs inconscients au sens de Freud, l'individu n'a pas les moyens d'en conceptualiser le contenu. Je peux conceptualiser le contenu de mes désirs inconscients d'épouser ma mère et/ou de tuer mon père parce que je dispose des concepts de mère, de mariage, de père, d'acte provoquant la mort. Mais je ne dispose pas semblablement des concepts de 0-crossing, d'esquisse 21/2 D, d'anaphore liée ou de c-commande, qui sont respectivement des concepts centraux de la théorie de la vision computationnelle et de la grammaire générative.

Que l'état d'un module cognitif puisse ou non être qualifié de "mental" me semble secondaire. Mais ce qui sépare Searle des tenants du paradigme computationnel, c'est qu'ils supposent que l'état d'un module cognitif d'un individu peut conjointement avoir un contenu représentationnel - posséder l'intentionnalité - et être inaccessible à la conscience de l'individu au sens fort.

Cette présentation du désaccord entre Searle et le point de vue computationnel en sciences cognitives montre que, dans un premier sens, le mot "conscient" désigne la propriété d'un état cognitif (ou mental) S d'un individu en vertu de laquelle S est accessible à d'autres états ou processus de l'individu ou en vertu de laquelle l'individu peut être dit conscient de S. Appelons cette propriété de l'état S l'accessibilité à la conscience. Les croyances et les désirs d'un individu peuvent ou non être accessibles à la conscience de l'individu. C'est le sens du mot "conscient" qui est en cause dans le principe de connexion de Searle. Or il y a un autre sens du mot "conscient" qui s'applique non pas aux croyances mais aux états sensoriels : c'est le fait qu'un état sensoriel a une propriété phénoménale. Lorsque j'ai l'expérience visuelle d'une rose rouge ou l'expérience auditive du do de la troisième octave produit sur un violoncelle ou l'expérience olfactive d'une émanation de parfum Opium, mon expérience a une qualité particulière. Être dans un état conscient de ce genre, c'est, comme l'a souligné le philosophe Tom Nagel, éprouver une sensation. Appelons ce sens du mot "conscient" le sens phénoménal.

L'accessibilité à la conscience et la qualité phénoménale sont deux caractéristiques possibles d'un état mental. Or on dit aussi d'une personne qu'elle est tantôt consciente tantôt inconsciente. Une personne peut être intransitivement consciente (lorsque, par exemple, elle n'est ni endormie, ni droguée, ni assommée) ou elle peut être transitivement consciente (lorsqu'elle est consciente de quelque chose). Une fois qu'on a distingué le fait qu'un état mental peut être conscient (aux deux sens distingués précédemment) et le fait qu'une personne peut être consciente, on peut légitimement se demander si l'une des deux notions est plus fondamentale que l'autre. Ma propre inclination consiste à tenir la notion de personne consciente pour la notion primordiale et à essayer d'en dériver la notion d'état mental conscient: de ce point de vue, l'une de mes croyances sera dite consciente si j'ai transitivement conscience d'avoir cette croyance et inconsciente autrement. Être conscient d'avoir une croyance, c'est former une croyance sur une croyance, c'est-à-dire une représentation de représentation. Étant partisan de la priorité de la notion de personne consciente, en vertu de l'identification entre intentionnalité et représentation, je suis donc, contrairement à Searle, partisan de la thèse de la priorité de l'intentionnalité sur la conscience.

Deux défauts affaiblissent, selon moi, le livre de Searle.

Le premier défaut tient à l'emploi insuffisamment discriminatoire du terme "conscience": non seulement Searle omet de distinguer le fait qu'un état soit accessible à la conscience d'un individu et le fait qu'un état possède éventuellement une qualité phénoménale, mais surtout il a tort de ne pas distinguer la notion d'état conscient et la notion de personne consciente. Faute de cette distinction, il se prive, à mon avis, de la voie principale qui permet d'analyser la notion d'état conscient. C'est sans doute la raison pour laquelle il épouse (à tort) la thèse de la priorité de la conscience sur l'intentionnalité.

Ma seconde critique tient à ce que son principe de connexion n'est pas suffisamment spécifié. Selon ce principe, faute d'être potentiellement accessible à la conscience, l'état d'un module cognitif ne peut être qualifié de représentation. Soit. Mais à la conscience de qui? Si on admet que les théories computationnelles du langage et de la vision produites par Chomsky et Marr ont eu pour résultat de porter à la conscience de quelques chercheurs en sciences cognitives des représentations et des règles qui seraient, en l'absence de ces travaux, restés inconscientes, ne doit-on pas en conclure que le paradigme computationnel que critique Searle avec véhémence est compatible avec son principe de connexion? Si un linguiste, grâce à ses théories linguistiques, devient conscient d'une règle, cette règle est-elle potentiellement accessible à la conscience au sens requis par le principe de connexion?

Il incombe donc d'une part à Searle de préciser dans quelles conditions un état cognitif peut être réputé potentiellement accessible à la conscience. La recherche scientifique en sciences cognitives fait-elle partie des conditions dans lesquelles un état cognitif peut devenir accessible à la conscience?

Lorsqu'un être humain a une perception subliminale d'un stimulus visuel, il n'a pas conscience d'avoir traité ce stimulus: comme le montrent les expériences du psycholinguiste Anthony Marcel, si un mot est présenté visuellement à un sujet pendant 500 millisecondes, le sujet n'a pas conscience du mot. Pourtant, le fait d'avoir détecté le mot à un niveau non conscient peut influencer certaines tâches ultérieures du sujet. Si le même stimulus est présenté plus lentement au même sujet, celui-ci peut devenir conscient du stimulus. Ce fait rend-il le contenu de la perception subliminale potentiellement accessible à la conscience?

Il incombe d'autre part à Searle de spécifier quel type de créature doit avoir conscience d'un état pour que cet état soit réputé accessible à la conscience. Le fait qu'une créature ayant une architecture cognitive différente de la nôtre puisse être consciente d'un stimulus pour nous subliminal rend-il la perception subliminale potentiellement accessible à la conscience? Dans certains cas célèbres de lésion du cortex visuel dits de "vision aveugle" (découverts par Lawrence Weiskrantz), un patient dit n'éprouver aucune sensation visuelle consciente, mais son comportement montre qu'il est capable de certaines discriminations visuelles. Son système visuel traite une information ou représente quelque chose sans que le sujet en ait conscience. Le fait qu'un sujet non lésé éprouverait une sensation consciente s'il traitait le même stimulus rend-il l'état du système visuel d'un sujet atteint de vision aveugle potentiellement conscient ?

Searle nous doit une réponse à ces questions.

Pierre Jacob, CNRS, philosophie

 

 

 

 

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