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Psychologue Communal, une nouvelle perspective de prévention

Depuis 6 ans, un poste de travail tout à fait original m'a été proposé par une des 7 communes de la ville nouvelle de Saint-Quentin-en-Yveline. La municipalité soucieuse d'une politique de prévention active pour les jeunes, s'est dotée d'un appareil très extensif de travailleurs sociaux spécialisés, animateurs socioculturels, assistante sociale, éducateurs et ... un psychologue. L'objectif du travail était très vaste : "assurer une prévention psychologique globale sur la ville". Le principe fondamental étant : le dépistage et l'orientation des enfants et des jeunes en difficulté.

Au fil des années, j'ai dû créer un style de travail en référence avec les apports du terrain. Petit à petit, mon rôle et ma fonction se sont précisés. Mon action se situe selon 3 secteurs interdépendants :

  1. Le réseau scolaire
  2. Le réseau éducatif et psychosocial
  3. Les consultations.

I. Le réseau scolaire

Écoles maternelles et primaires

Les comportements singuliers de certains enfants suscitent des vives interrogations chez les instituteurs. Si un enfant ne suit pas, qu'il est rêveur, agité, triste ou agressif, il n'est pas qualifié comme autrefois de "paresseux" ou "d'idiot" et relégué au fond de la classe. De nos jours, les maîtres tentent de le comprendre. La vulgarisation de la psychologie a transformé le cancre en une victime du système affectif et social. Poussée à l'extrême, cette intellectualisation devient culpabilisante. Toutefois, ces efforts de compréhension et d'adaptation pédagogiques sont souvent inopérants. L'enfant reste accroché à ses symptômes gênants. La bienveillance de l'instituteur, teintée de surprotection voire d'intrusion, se transforme alors en rejet. Les réactions émotionnelles sont intenses et débordent largement le cadre du cursus. J'interviens alors au détours de cette relation "Maitre-Elève" sur la demande des enseignants.

Cette rencontre tente d'éclaircir certaines situations conflictuelles et de juguler des comportements jugés déviants. C'est un travail de distanciation et d'élaboration. L'instituteur essaie de rééquilibrer la situation. Il utilise sa position symbolique, sans frénésie omnipotente, et la dynamique du groupe classe pour enrayer les processus de marginalisation de l'élève. Il accepte alors, de supporter les erreurs et l'échec comme un passage, une étape nécessaire du processus d'apprentissage, de restaurer les qualités d'éveil, l'appétit de pensée.

Cette articulation du psychologue et du pédagogue dépassionne les conflits et modifie le regard stigmatisé sur l'enfant "à problèmes". Mais cette élaboration commune et de nouvelles stratégies éducatives ne suffisent pas toujours, je propose alors une consultation. Cette modalité est souvent souhaitée par les parents qui réclament à l'enseignant des solutions.

Ce travail psychopédagogique semble correspondre aux visées préventives des structures spécialisées de l'Education Nationale appelées : Réseaux (autrefois GAPP). Mais pour ces équipes constituées de psychologues scolaires, rééducateurs et instituteurs spécialisés, la réalité de la couverture d'intervention est très difficile.

Pour ne pas confondre les rôles de chacun, j'ai instauré dès mes premiers contacts une procédure bien différente de celle des réseaux. Je n'ai jamais observé l'enfant sur le terrain scolaire ni proposé une évaluation du comportement et, encore moins, psychométrique. L'événement déclenchant une proposition de consultation provient essentiellement des familles. Les parents alertent souvent l'enseignant. Ils sont impuissants face à leur enfant et attendent une réponse magique du "Maître". Dans ces situations, la position infantile des parents est caricaturale. L'instituteur devient ou redevient un symbole social et maternel hypertrophié. Il est alors démuni face à cette demande avide. La réassurance paternaliste qu'il utilise classiquement ne suffit plus. L'angoisse s'élargit à la mesure de la persistance du symptôme de l'enfant. L'inquiétude qui bouleverse les parents fait vaciller la position de maîtrise de l'enseignant. Dès lors, l'enfant n'est plus une créature en souffrance mais le responsable de la déstabilisation des adultes qui l'entourent. Cette position renforce la toute puissance destructrice et bien entendu, les symptômes. Face à cette spirale de dramatisation, mon intervention offre une possibilité de "consultation transitionnelle" qui déplace, dans un lieu approprié, la scène du conflit.

Depuis la création de mon poste l'Éducation Nationale a mis en place une couverture très importante de postes G (Rééducateurs et Instituteurs Spécialisés) et un psychologue scolaire à temps plein sur un secteur jugé initialement comme "non prioritaire".

Ces tentatives de cohérence de prise en charge auprès de tous les interlocuteurs de l'enfant peuvent apparaître excessives. Le risque est de sombrer dans le psychologisme, où tout élément de l'histoire de l'enfant ferait signe. Enfant décortiqué, dépossédé de son être au monde qui devient la proie d'une vivisection aux colorants psychanalytiques. Mais l'école n'est-elle pas l'aire de jeu qui permet de passer d'une destinée interne à l'adaptation sociale?

Ainsi la concertation avec les réseaux permet parfois d'aborder des questions aussi épineuses que la compétence pédagogique de l'enseignant qui majore ou minore les troubles de l'enfant. Il s'agit donc de trouver des pistes de travail en respectant les possibilités de l'enfant et son environnement. Ces éléments pourront restaurer l'estime de soi de l'enfant et modifier la trajectoire pathologique qu'entérinait le système familial et scolaire.

Les collèges

Le passage de l'école primaire au collège est une rupture totale. Aux fluctuations troublantes du corps, de la sexualité, de la relation à soi et aux autres s'ajoute le déséquilibre du cadre scolaire rassurant. Ces changements internes et externes demandent une adaptation permanente. En ce qui concerne le soutien psycho-social des enfants les moins structurés, la différence est d'autant plus radicale. Les réseaux d'aide et de soutien ont quasiment disparu. Au collège, les seules références spécialisées sont la conseillère d'orientation et l'assistante sociale qui ont un secteur d'intervention immense comprenant plusieurs milliers d'élèves. Pour les enfants en difficulté le manque est d'autant plus accru que l'exigence de la maturation sociale est développée sur tous les fronts : parents, enseignants, aînés : Il faut grandir! et, vite! Certains enfants sont perdus, engloutis par la prégnance des attentes de ce nouvel environnement.

Curieusement, pour certains enfants le dépistage de pathologies criantes au collège, n'a pas été effectué en primaire. Les professeurs ont alors ce sentiment de recevoir un legs empoisonné de la part des instituteurs ; ce qui n'est pas sans attiser certaines rivalités.Les enseignants sont confrontés à des groupes d'adolescents plus ou moins homogènes, tant pour l'efficience intellectuelle que pour la maturité biologique et affective. Pour certains jeunes, les réactions pulsionnelles dominent l'ensemble du cursus. A l'échec scolaire, s'ajoute des régressions dans tous les registres qui surprennent, voire, effraient les professeurs. Les déplacements du conflit objectal parental sont classiques.

Le risque de modification de la dépendance et la séparation qu'inclut la symbolique du collège majore ces réactions. Avec la puberté la sexualisation a envahi la pensée de l'adolescent. C'est une source d'inquiétudes et d'angoisses mais aussi une possibilité de développement et de remaniement de la pensée de la latence infantile linéaire et constructive.

Pour l'enseignant il ne s'agit plus "des petits" sur qui l'on garde une maîtrise omnipotente. Le statut maternel de l'institution scolaire se transforme en une image sexualisée qu'on séduit ou qu'on attaque.

C'est autour de ces interrogations, ces ressentis que s'est organisée ma permanence tous les 15 jours entre 12 et 14 heures en salle des professeurs. Ici pas de réunion institutionnelle, de "conseils psychopédagogiques de classes", mais une permanence ouverte où les enseignants passent et dialoguent. Au fil du temps les observations s'affinent. Les professeurs se soucient moins des manques de performances que de la souffrance du jeune. Ces échanges se complètent souvent de consultations. Depuis 6 ans j'ai ainsi rencontré plusieurs adolescents et tenté d'enrayer des difficultés de communication, des conflits éducatifs, des conduites marginales, de préparer des démarches de soins ou même d'élaborer des stratégies pédagogiques avec le jeune, la famille et les professeurs.

II. Réseau éducatif et psycho-social local

Je travaille également auprès d'un service très actif de la ville : le "Service Municipal Jeunes". Le Service est composé d'animateurs et d'éducateurs spécialisés qui s'occupent des jeunes de 10 à 25 ans en milieu ouvert sur deux maisons de quartier. A l'issue de mes consultations, il m'arrive d'orienter des jeunes vers ce service où ils peuvent trouver un cadre éducatif structurant et convivial. A l'inverse, certains jeunes me sont adressés par l'équipe. J'ai alors l'occasion de rencontrer des adolescents, ordinairement rétifs, qui sont plutôt dans l'acte que dans la parole. Ces premiers contacts avec un "psy" sont souvent importants. Ils permettent de redécouvrir la communication, trop fréquemment rompue par des comportements difficiles (toxicomanies, dépressions, violences...). La plupart de ces patients sont en rupture de liens familiaux ou affectifs et dans l'impossibilité de construire un projet professionnel.

Cette articulation psycho-éducative permet de soutenir les projets du service et de dépister des pathologies que j'oriente vers des services de soins spécialisés ou des consultations privées.

Il faut préciser que pour les jeunes adultes, l'orientation est souvent plus délicate, les secteurs publics ont des possibilités très limitées, seuls les "cas lourds" bénéficient d'une prise en charge. Les autres restent parfois en attente et ne sont malheureusement orientés qu'en urgence vers des prises en charges "musclées" (hôpitaux, prisons ....).

De plus, je rencontre régulièrement les Assistantes Sociales de la DDASS pour des synthèses sur des situations qu'elles m'adressent.

III. La consultation

Les consultations ont lieu tout au long de la semaine essentiellement le soir et sont gratuites. Le bureau, situé à l'écart de la Mairie dans une annexe polyvalente est sans connotation curative et permet l’anonymat.

J'ai eu l'occasion de rencontrer plus de 400 situations ceci représente en terme familial environ 10% de la population de la ville. Il va de soi que toutes ces consultations ne nécessitèrent pas une orientation spécifique, tout juste parfois un éclairage ou un conseil. Néanmoins cette proportion montre combien la peur du "psy" s'estompe dans une ville où la prévention spécialisée privée ou publique est très active. Je ne pratique ni examen psychologique à l'aide de tests, ni prise en charge psychothérapeutique.

Pour les enfants d'âge "primaire" la demande manifeste des parents est la préoccupation scolaire. Comme je l'indiquais précédemment la symptomatologie de la défaillance scolaire est souvent la face apparente de dysfonctionnements internes et familiaux. Il n'est pas rare de découvrir des troubles précoces du développement : sommeil, langage, alimentation, agressivité... qui sont banalisés et recouverts par la préoccupation scolaire.

Il est possible d'étayer la demande en installant, avec l'aval de la famille et de l'enfant, une relation au sein de l'école. Le lien entre établissement scolaire et consultation est assez délicat. Il faut à la fois respecter le secret des entretiens et assurer une continuité de prise en charge globale de tous les intervenants psychopédagogiques. Comme je le signalais plus haut, les parents investissent l'enseignant comme une figure maternelle réparatrice. Il est celui à qui on peut tout dire. Il se retrouve parfois dépositaire de secrets de famille (maltraitance, alcoolisme, inceste ...) et risque d'être piégé. Il lui a été confié ce qui aurait dû être tû. Alors les défenses paranoïdes se mettent en place et il devient un objet de haine. Ces mouvements régressifs primaires engendrent des clivages dont les troubles de l'enfant sont le contrepoids.

Mes consultations ont pour objectif de dédramatiser ce genre de conflits, de dépister des pathologies, mais surtout de préparer des démarches de soins.

Les indications, même judicieuses, sont souvent difficiles à entendre pour les parents qui se sentent blessés dans leur narcissisme face à une filiation défaillante.

Le pouvoir magique de restauration narcissique que l'on prête à l'enfant s'annule par le symptôme décevant. Face à cette impuissance, cette désillusion qui mène à la consultation, les résistances aux traitements proposés sont nombreuses.

Les parents ne peuvent plus projeter ou combler leur Idéal du Moi par la réussite scolaire. L'écho de leurs impuissances les force à venir me voir. C'est pourquoi une préparation de démarche de soins psychologiques peut prendre plusieurs mois.

Durant cette période, l'idée initiale d'efficacité dans l'urgence par une psychothérapie peut se modifier . Il faut pouvoir élaborer avec la famille cette angoisse d'arrachement ou de castration que génère la crise de l'enfant et surtout accepter et favoriser l'étendue des capacités d'évolution et de créativité chez l'enfant qui bousculent le narcissisme professionnel.

Cependant, ce cheminement n'est pas toujours possible et la nécessité de soins psychothérapeutiques s'impose. Les symptômes ne cèdent pas, l'enfant a déjà vu de multiples spécialistes et une dépression familiale s'installe.

Au cours de cette longue exploration, le danger est de se faire "piéger" par des investissements affectifs trop massifs. Aussi, une analyse rigoureuse du contenu des consultations s'impose. Une formation de clinicien et de psychothérapeute d'enfant me paraît être indispensable. Cette identité thérapeutique solide doit rester suffisamment souple pour s'adapter à la demande, aux possibilités et aux désirs variés des patients. Il est utile de se rappeler que le désir de soigner "à tout prix!" et les orientations thérapeutiques dites "judicieuses" sont souvent vécues comme des attaques qui blessent l'individualité des patients. Les orientations intempestives maintiennent l'enfant dans la passivité. L'échafaudage de spécialistes devient une sorte d'agglomérat autour d'une structure molle à la manière des montres de Salvadore Dali. La dimension de sujet se dissout parfois dans l'objet du soin.

L'analyse du contre-transfert est d'autant plus utile dans ma position isolée. Je reste quelquefois la seule référence de soins possible et l'orientation que je propose est alors vécue comme un abandon. Néanmoins, une fois l'enfant pris en charge à l'extérieur, les parents ont la possibilité de revenir me voir. Le lien est maintenu et le suivi plus efficace.

Cette position de consultant ressemble à celle pratiquée dans les Dispensaires d'Hygiène Mentale (CMP, CMPP) avec lesquels je suis en contact fréquent. Mais malheureusement ceux-ci sont surchargés de demandes et les listes d'attente découragent les parents. Ma position pratique de proximité, beaucoup moins connotée, permet de lever bien des à-priori et de préparer des démarches de soins vers ces dispensaires.

En ce qui concerne les adolescents, la symptomatologie est toujours plus bruyante. Les consultations initiales se décident souvent dans l'urgence. Avec eux, il est plus complexe de faire mûrir la demande. Elle est souvent compulsive et réclame une attitude d'écoute et de guidance ferme.

Un cadre thérapeutique préliminaire de 3 ou 4 rencontres, aide à maintenir un projet de soutien et garantit les risques de rupture. Il ne s'agit ni de banaliser les troubles ni d'être séduit. Le lien avec les parents est un garant essentiel pour préparer un éventuel suivi.

Dans ce travail auprès d'adolescents, il est nécessaire de considérer l'ensemble des bouleversements biologiques -psychologiques et sociaux de cette période. Il s'agit de supporter les fluctuations dynamiques, de verbaliser le désir sans qu'il soit menaçant, de restaurer l'appétence intellectuelle en intégrant les échecs du passé. Ces prises en charge sont courtes (6 mois / 1 an) et souvent émaillées de césures brusques qu'il importe d'intégrer dans le processus évolutif.

Mes rencontres avec des enfants, des adolescents et de jeunes adultes vont du simple éclairage éducatif au placement en institution. Cette variété de pathologies m'a amené à enrichir ma formation et à diversifier mon intervention de consultant.

Le poste de Psychologue Communal semble affiner une réelle politique de prévention d'hygiène mentale. Cette action permet de dépister et d'orienter des pathologies bénignes ou graves, d'enrayer des situations conflictuelles individuelles ou familiales, de construire des projets thérapeutiques en re-situant l'individu dans sa dimension psycho-sociale et d'établir un lien positif avec les institutions locales publiques ou privées.

C'est un travail complexe qui doit assurer un maillage relationnel très soutenu avec tous les partenaires médico-sociaux-éducatifs d'un secteur d'intervention élargi regroupant souvent plusieurs communes. Cela nécessite une grande mobilité et une adaptation à tous les systèmes de soins et d'éducation. C'est surtout un travail très riche d'expériences et de contacts qui modifie la position classique des psychologues sans en entraver l'éthique.
J'espère que ce témoignage ouvrira de nouvelles perspectives d'intervention à la profession et que cette création de poste original stimulera bien des initiatives municipales.

Philippe Hofman, psychologue communal à la mairie de Voisins-le-Bretonneux

 

 

 

 

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