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Bernard Golse, Éthique et débuts de la vie psychique du point de vue de la « césure de la naissance ». Parties nées, parties non nées

Je voudrais seulement dire ici quelques mots assez brefs sur un point essentiel : un point qui me paraît se situer à la source d'enjeux éthiques importants, un point qui peut alimenter la réflexion théorique mais qui surtout me semble s'enraciner dans le sens commun. Or c'est du sens commun dont nous avons, je crois, le plus besoin. Ce point de réflexion a trait à la naissance et nommément à ce qu'elle modifie de notre perception du déjà né, du né et du pas encore né. En effet, naissance physique et naissance psychique ne sont pas indépendantes mais elles ne sont pas non plus superposables et pendant tout un temps, j'y reviendrai, tout se passe comme si certaines parties du psychisme pouvaient être déjà nées et d'autres pas encore. Il est possible que mes propos paraissent trop simples, mais en tant que psychanalyste, je n'estime pas de mon devoir de compliquer les choses coûte que coûte et encore moins quand il s'agit d'éthique.

Ma réflexion part d'une citation de S.Freud dans "Inhibition, Symptôme, Angoisse" (1926) : “Il y a beaucoup plus de continuité entre la vie intra-utérine et la toute petite enfance que l'impressionnante césure de l'acte de la naissance ne nous donnerait à croire”.

I. l s'agit d'une citation que W.R. Bion avait déjà commentée en 1976 à Topecka lors d'un colloque sur les états-limites.

Avant de rappeler la position de W.R. Bion, je crois d'abord nécessaire de redire trois axes de réflexion qui paraissent essentiels aux psychanalystes en matière d'instauration de la psyché :

  1. Il existe un double ancrage corporel et interactif des processus précoces de symbolisation et de représentation. L'ancrage corporel renvoie par exemple au Moi-corps de S.Freud ou au Moi-peau de D.Anzieu. L'ancrage interactif renvoie à toute la question du détour par l'autre et notamment à la capacité de rêverie maternelle (W.R.Bion).
  2. Les processus originaires primaires et secondaires qui renvoient aux trois registres de la mise en forme, de la mise en sens et de la mise en énoncés (P. Aulagnier) correspondent à un système stratifié de traductions successives.
  3. Il existe enfin tout un gradient qui va de l'indice au signe, gradient dans lequel le psychisme de l'adulte tire en quelque sorte l'enfant en avant.

II. J'en viens donc au commentaire de W.R. Bion quant à la remarque de S.Freud citée ci-dessus.

L'argumentaire de W.R.Bion consistait au fond à remarquer qu'au-delà de la naissance, c'était la dimension archaïque du fonctionnement perceptivo-sensoriel du foetus qui continuait, la vie durant, de constituer le socle, les soubassements de l'activité traductrice de notre vie psychique ultérieure (fantasmatisation primaire et intellectualisation secondaire notamment). Autrement dit, l'acte de naissance vaudrait plus comme "césure" du point de vue de l'observateur extérieur que du point de vue du sujet -ou futur sujet- dont le travail, de part et d'autre de la naissance, c'est-à-dire à travers le passage de la vie amniotique à la vie aérienne, serait finalement d'organiser progressivement ses turbulences sensitives et sensorielles, ses remous émotionnels en contenus de pensée de plus en plus complexes mais toujours fondés sur le registre originaire qui en forme la véritable matrice organisatrice. Bien entendu, le rôle de la relation et de l’environnement va permettre, après la naissance, l'avènement progressif des registres primaires et secondaires mais le registre originaire, quant à lui passe en pont en quelque sorte entre l'en-deçà et l'au-delà de la naissance.

Dans cette perspective, la césure de la naissance ne pourrait être qu'une illusion d'optique et j'emploie ce terme à dessein pour faire la place, on le verra, à la question du visuel.

III. On peut alors se poser de manière très polémique et très passionnelle la question de savoir quand débute la vie.

Et bien entendu, ces débats conflictuels ont lieu et auront encore lieu, relayés comme il se doit par les diverses instances médiatiques, idéologiques ou politiques. Dans ce genre de discussion, on peut certes à loisir entretenir la confusion entre vie biologique et vie psychique dans la mesure où la vie biologique foetale existe sans conteste alors que la vie psychique du foetus est, quant à elle, davantage sujette à caution. Soit-dit en passant, on a là la même logique discursive qu'à propos de la définition de la mort et du coma avec la question que l'on sait : le maintien plus ou moins artificiel d'une vie somatique implique-t-il ou non ipso facto la préservation même partielle d'un fonctionnement psychique. Comme quoi une fois de plus la vie et la mort ont partie liée et les grandes questions existentielles se rejoignent toujours sur une sorte de détroit de Behring entre la fin et les origines.

IV. Mais revenons à nos foetus

Les débats sur l'existence ou non d'une vie foetale - avec bien entendu les enjeux éthiques qui s'y attachent- me paraissent condamnés à une impasse si l'on ne conçoit pas la vie comme la résultante d'une dialectique constructive et dynamique entre contenant et contenu.

A. Pendant sa vie amniotique, le foetus est contenu matériellement dans l'utérus maternel — et ceci dans son actualité — mais le psychisme maternel ne peut encore, faute d'interrelations plus directes et notamment visuelles, que contenir et rêver le bébé imaginaire de demain. À ce moment-là, les interprétations parentales et surtout maternelles, ne peuvent guère concerner le foetus d'aujourd'hui en l'absence d'éléments relationnels suffisants, ce à quoi l'haptonomie cherche sans doute en partie à suppléer (on sait d'ailleurs à quel point cette technique rend d'une certaine manière, le foetus plus tôt vivant dans la tête de ses parents). D'un certain point de vue également, mais plus ponctuellement et dans certaines conditions, les échographies (répétées) peuvent concourir à une humanisation anticipée.

Car finalement, la vie psychique du foetus dépend au sens fort de l'idée qu'on s'en fait ou de l'idée qu'on peut s'en faire, c'est-à-dire en dernier ressort de la possibilité qu'on a ou qu'on n'a pas, d'interpréter les éprouvés sensitivo-sensoriels archaïques de celui-ci. Autrement dit encore, les parties non nées du foetus sont probablement celles qui n'ont pas pu être encore contenues par aucun autre psychisme.

B. Avec la naissance, le foetus quitte le contenu physique utérin, devient visible et va pouvoir dès lors être contenu psychiquement -dans son actualité et son devenir- par ses parents et par ses soignants (dans les cas qui nous occupent aujourd'hui). Sa vie psychique, d'emblée, ne fait plus de doute, car sa visibilité permet l'activité interprétatrice des adultes. Mais s'il est en grand danger physique (prématurité, anomalies...) la question change alors de bord et devient celle de sa viabilité somatique, c'est-à-dire celle de savoir quelles sont ses fonctions corporelles qui ne se trouvent pas encore suffisamment nées pour être autonomes.

C. Comme on le voit, ce sont finalement — avec une sorte de bascule — les fonctions de contenance et d'auxiliarité qui s'avèrent sollicitées de part et d'autre du temps de la naissance.

  1. Avant la naissance, la question centrale est : y-a-t-il une vie psychique possible du foetus ? car la contenance et l'auxiliarité biologique sont assurées par la mère alors que sur le plan psychique, elles sont aveugles, incertaines et seulement projetées dans l'avenir.
  2. Après la naissance et en cas de détresse, la question centrale devient : y-a-t-il une vie physique possible du nouveau-né? car la contenance et l'auxiliarité psychique sont désormais possibles en temps direct et dans le registre du visuel alors que sur le plan biologique, l'immaturité est telle que la contenance et l'auxiliarité biologique sont en grande précarité.
  3. Ces remarques fort générales, n'ont pas la prétention de pouvoir guider des décisions médicales telles que des arrêts de réanimation néonatale par exemple. Elles peuvent cependant aider à comprendre pourquoi, pour un même âge gestationnel, certaines mesures délétères sont prenables tant que le foetus est encore foetus, c'est-à-dire non accessible à la contenance psychique directe d'un tiers, alors qu'elles ne le sont plus dès que le foetus est devenu nouveau-né, à l'air libre et sous nos regards.

Conclusions

Pour conclure, je dirais volontiers que du point de vue du fonctionnement psychique, S. Freud a sans doute raison de penser qu'il y a une nécessaire continuité entre la vie foetale et la vie extra-maternelle. Dès lors, si césure il y a, celle-ci se situe davantage au niveau de la fonction de contenance de la part des adultes.

Ce qui permet de saisir pourquoi penser la vie psychique du foetus non seulement suscite l'énigme et le mystère, mais encore nous reconfronte à un mouvement profond de dépression primaire : celui-là même qui s'origine dans la vie foetale et qui s'actualise au coeur des problématiques autistiques ou psychotiques précoces, c'est-à-dire celui qui renvoie au vécu de turbulences chaotiques, sensitives et sensorielles en quête d'une introuvable contenance.

Pr Bernard Golse


Bibliographie

[1]  W.R. Bion. À propos d'une citation de Freud. Revue Française de Psychanalyse, 1989, LIII, 5 ("Bion"), 1263-1270.

[2]  S. Freud. Inhibition, Symptôme et angoisse. Éd.PUF, Coll. Bibliothèque de Psychanalyse, Paris, 1975 (5ème édition).

 

 

 

 

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