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L'entretien semi-struturé multi-registre

Introduction

L'Entretien Semi-structuré Multi-Registres (ESM) est un entretien semi-structuré que nous avons conçu comme un outil de recherche clinique (Stoléru et Le Mer, 1995). Pourquoi un tel outil ? Depuis une quinzaine d'années, nous avons eu, à notre disposition en tant que chercheur en psychiatrie et en tant que clinicien psychiatre, deux types d'outils : d'une part, l'entretien clinique classique, d'autre part, des entretiens psychologiques ou psychiatriques très structurés ou des questionnaires avec des réponses fermées, de type choix multiples. Il existe un troisième type d'outil : les entretiens semi-directifs, basés sur une série de questions ouvertes. Ces outils correspondent chacun à des objectifs de recherche différents. L'entretien clinique classique nous paraît particulièrement adapté à l'exploration d'un champ nouveau, où son absence de systématisation est un atout essentiel. Les questionnaires et les entretiens psychiatriques structurés sont, inversement, très adaptés lorsque la recherche porte sur un domaine déjà bien étudié et que l'hypothèse est très précise. Les entretiens semi-structurés se situent en position intermédiaire.

On pourrait donc penser que les outils existants couvrent bien les besoins de recherche. En fait, tel n'est pas le cas, comme j'essayerai de le montrer avec l'exemple suivant. Le problème que nous nous posons dans notre recherche sur la Fécondation in Vitro (FIV) et ses aspects psychologiques est le suivant : existe-t-il des facteurs psychologiques susceptibles d'influencer le résultat de la FIV ? Ce domaine appartient-il aux domaines que l'on peut considérer comme déjà bien explorés ? Ou bien s'agit-il, au contraire, d'un domaine nouveau ? Dans le premier cas, il faudrait plutôt utiliser des questionnaires fermés; dans le second, un entretien psychologique ouvert. Une revue bibliographique nous a rapidement montré qu'il existait une douzaine de travaux sur cette question spécifique, et que leurs conclusions étaient contradictoires.

Nous avons donc tenté d'élaborer un outil qui satisfasse deux types de critères :

  1. Les critères de scientificité habituels : fiabilité du recueil d'un interviewer à l'autre, le but étant que plusieurs interviewers, convenablement formés à la conduite de l'entretien, obtiendrait un matériel psychologique analogue avec le même patient, s'il était possible de l'interviewer plusieurs fois sans que son état psychologique ne change; fiabilité de l'analyse du matériel psychologique : le but est que plusieurs chercheurs, devant le même entretien retranscrit, parviennent à un consensus à propos d'une série de catégories psychopathologiques préalablement définies; validité : le but est que le recueil et l'analyse du matériel psychologique parviennent à des « mesures » reflétant réellement les variables que l'on se proposait d'étudier avec l'entretien.
  2. L'autre type de critère que nous souhaitions satisfaire est celui de l'ouverture à la nouveauté et à l'imprévu : en effet, contrairement aux questionnaires à réponses fermées, l'entretien clinique classique est ouvert à l'émergence d'un matériel totalement inattendu. C'est là une qualité que nous souhaitions intégrer dans l'instrument élaboré.

L'instrument a été construit sur la base de la théorie psychanalytique. Il repose en particulier sur trois piliers conceptuels : les concepts de pulsion, d'affect et de représentation. L'une des originalités de l'ESM est de chercher à explorer, à la fois systématiquement et d'une manière ouverte, le monde mental des sujets interviewés en les interrogeant sur ces trois aspects de leur phénoménologie psychique : leurs pulsions, leurs affects et leurs représentations.

Description de l'entretien Semi-structuré Multi-registres

L'ESM est basé sur l'exploration de cinq domaines, sur trois types d'interventions fondamentaux et sur un algorithme permettant de savoir à quel moment il convient d'utiliser tel ou tel type d'intervention. Les cinq domaines explorés sont : le registre des affects; le registre des angoisses (l'angoisse est en réalité un affect spécifique, mais étant donné son importance clinique, nous lui avons réservé une place spécifique dans l'entretien); le registre des désirs; le registre des souvenirs; et le registre des associations d'idées.

Pour chacun de ces domaines, l'exploration commence par une question initiale, que nous appelons la consigne initiale. Par exemple, pour le premier domaine, cette consigne initiale est : "Le premier domaine que je voudrais aborder est celui des sentiments, c'est-à-dire le domaine de ce que vous ressentez. Je voudrais vous demander de me dire quels sentiments, quelles émotions vous ressentez en ce moment, que ces sentiments aient ou non un rapport avec la fécondation in vitro." En général, les sujets répondent à cette consigne en mentionnant une série, plus ou moins longue, de sentiments et en élaborant, de manière plus ou moins détaillée chacun de ces sentiments.

Nous appelons algorithme le schéma qui permet à l'interviewer de déterminer, en fonction du matériel psychologique spécifique apparu dans la réponse du sujet interviewé, laquelle il va utiliser parmi les trois interventions dont il dispose dans l'ESM. Nous ne détaillerons pas ici cet algorithme, mais donnerons quelques exemples permettant d'entrevoir sa structure. Premier exemple : lorsqu'un sentiment exprimé par le sujet a donné lieu à une élaboration minime, ne permettant pas à l'interviewer de ressentir de manière empathique l'expérience affective du sujet interviewé, l'interviewer utilise le deuxième type d'intervention, que nous appelons demande d'explicitation. La demande d'explicitation-type est formulée ainsi : "Comment ce sentiment [de joie, par exemple] se présente-t-il dans votre esprit ?" Deuxième exemple : lorsque la consigne portant sur les sentiments a donné lieu à l'expression de moins de cinq sentiments distincts et que l'exploration de ce domaine a commencé depuis moins de 15 minutes, l'intervieweur utilise le troisième type fondamental d'intervention, que nous appelons relance. La relance-type est formulée de la manière suivante, dans le registre des affects : "Essayez encore de me dire quels sentiments ou quelles émotions vous ressentez en ce moment ".

On voit donc que ce qui est structuré dans l'ESM, c'est son algorithme, c'est-à-dire le schéma indiquant à quel moment quelle intervention est appropriée. En ceci, l'ESM se distingue nettement des entretiens structurés classiques, où c'est le contenu des questions, c'est-à-dire leurs référents, qui est précisé et spécifique. Chaque domaine ou registre est exploré pendant 15 minutes. Dans certains cas, cette durée est moins longue, par exemple lorsque le sujet interviewé indique lui-même qu'il n'a pas d'autre élément à ajouter concernant tel ou tel registre. L'ensemble de l'entretien est enregistré au magnétophone. Ensuite il est retranscrit verbatim et intégralement.

Dans un temps ultérieur, l'analyse de la transcription est basée sur une série d'échelles de cotation. Dans notre recherche sur la FIV, nous avons, sur des bases théoriques, construit une série d'échelles portant, par exemple, sur l'intensité du désir d'enfant, sur l'intensité de l'angoisse d'infertilité, sur la capacité de percevoir des émotions, etc. Deux manuels ont été rédigés, l'un concernant la manière de mener l'entretien, qui détaille l'algorithme mentionné, l'autre concernant la manière de coter, de 1 à 9, les diverses échelles d'évaluation.

Actuellement, nous mesurons la fiabilité inter-cotateurs. Elle est excellente pour certaines échelles (telle que l'échelle évaluant l'intensité du désir d'enfant), bonne pour d'autres (telle que l'anxiété portant sur l'infertilité) et médiocre pour une seule d'entre elles (celle qui porte sur l'activité représentationnelle, c'est-à-dire la capacité d'élaborer et d'exprimer des représentations autres que celles qui caractérisent la pensée opératoire).

L'étude concernant la validité est en cours.

Dans la recherche concernant les aspects psychologiques de la FIV, une équipe d'environ 12 psychologues a mené des entretiens de type ESM. Il s'agit d'une technique parfois difficile pour des psychologues qui ont l'habitude de fonctionner avec leur technique d'entretien classique. Pour d'autres, au contraire, l'acquisition de la technique est facile et rapide. L'ESM a permis de faire émerger un matériel clinique extrêmement riche, dont certains aspects n'auraient pas été inclus dans un questionnaire fermé, si nous avions décidé d'en élaborer un spécifiquement pour cette étude. Par exemple, nous avons été frappés par la fréquence de l'émergence de thèmes de mort. Il arrive souvent, en effet, que les sujets fassent référence à des deuils, récents ou anciens. Bien sûr, a posteriori, cela n'est pas étonnant. En revanche, cette thématique de la mort n'est pas fréquemment mentionnée dans la littérature psychologique sur la FIV, à notre connaissance.

Il est important de rappeler ici que les sujets qui se prêtent à cette étude ne sont pas des patients psychiatriques. Cette circonstance rend un peu plus difficile la conduite d'entretiens psychologiques classiques, en particulier parce que la demande clinique est réduite. L'ESM se révèle ici particulièrement utile, car les divers types fondamentaux d'intervention mettent en scène très concrètement et illustrent la demande d'exploration de la part de l'interviewer. Les sujets sont, bien entendu, totalement libres de répondre ou non aux interventions de l'intervieweur, et l'expérience montre que les interviewés se prêtent très volontiers à cette exploration, même si eux-mêmes n'avaient pas de demande basée sur une souffrance au préalable. Utilisation de l'ESM dans d'autres problématiques. On peut schématiquement considérer que l'ESM peut être un outil de recherche clinique dans deux circonstances : d'une part, pour étudier la façon dont sont vécus des « événements de vie particuliers », tels que la grossesse, la naissance d'un enfant mal formé, un deuil après une mort subite d'un nourrisson, la survenue d'un problème de santé ou d'une maladie plus ou moins grave affectant le sujet lui-même; d'autre part, l'ESM peut être utile en dehors de tout événement de vie particulier, pour explorer divers syndromes ou circonstances pathologiques, telles que les dépressions, les syndromes névrotiques et les états limites. En revanche, nous n'avons pas actuellement exploré de patient psychotique à l'aide de l'ESM.

L'ESM se révèle, en conclusion, être un outil d'exploration très utile en recherche clinique; nous avons souvent été frappés par sa puissance en ceci qu'il permet de faire apparaître un matériel psychologique profond. C'est dire aussi que la conduite de cet entretien nécessite une formation très approfondie, car entre des mains inexpérimentées, on ne peut exclure qu'il puisse susciter des réactions négatives chez les patients. Il est donc essentiel de respecter strictement la précaution éthique et méthodologique d'une formation approfondie à l'instrument avant de l'utiliser. Moyennant cette formation, nous pensons que l'ESM représente un instrument de recherche clinique qui permet à la fois une ouverture à un matériel clinique a priori inattendu et qui permet également d'aboutir à des mesures dont la fiabilité et la validité peuvent être testées.

Serge Stoleru

Référence. Stoleru, S., Le Mer, M.N., Problèmes de méthodologie de la recherche. Présentation de l'Entretien Semi-structuré Multi-registres. in Devenir, 1995, 7, 55-75.

Les personnes qui souhaiteraient recevoir une formation à l'ESM peuvent joindre S.Stoleru à l'adresse et au téléphone suivants :
Unité 292 INSERM, CHU Bicêtre, Secteur Pierre Marie,
Porte 26, 82 rue du Général Leclerc,
94276 Le Kremlin-Bicêtre cedex, France
Tél. (33) 01 45 21 23 33 — Fax (33) 01 45 21 20 75


Développement et propriétés de l'Entretien Semistructuré Multiregistres (ESM)
S. Stoléru et M.-N. Creach-Le Mer, U 292 de l'Inserm Le Kremlin-Bicêtre

Exposé présenté à la Sixième Réunion Conjointe du Comité d'Interface entre l'INSERM et la Fédération Française de Psychiatrie, Paris, mars 1999.

Introduction

L'entretien est un outil de recherche essentiel en psychopathologie. Cependant, il existe beaucoup de types d'entretiens qui diffèrent par leur degré de structuration et l'on distingue classiquement des entretiens structurés, des entretiens semi-structurés et des entretiens libres ou non structurés. Plus l'entretien sera structuré, plus seront définis à l'avance ce qui sera étudié et la manière dont seront formulées les interventions de l'interviewer. Chacun de ces types d'entretiens a ses avantages et inconvénients, de telle sorte que le chercheur est parfois confronté à un dilemme lors du choix de sa méthode.

Les avantages des entretiens non structurés sont leur ouverture quasi illimitée quant aux types de contenus qu'il peuvent recueillir puisqu'il n'y a pas de limite aux thèmes abordables par les patients. Autre avantage, ce type d'entretien donne accès à la séquence des pensées et des thèmes émergeant dans le discours, ce qui fournit une information sur les liens entre ces pensées dans l'esprit du sujet. Les cliniciens de formation psychanalytique utilisent préférentiellement ce type d'entretien, qui permet de repérer dans le discours des patients l'émergence de pensées et sentiments inconscients. En revanche, les inconvénients des entretiens non structurés sont également importants. La fiabilité inter-interviewers est, presque par définition, absente puisque les interventions des interviewers varient en fonction de nombreux facteurs, tels que leur expérience clinique et leur orientation théorique (Saghir, 1971). Lors de la phase d'analyse des données, il est très difficile de tirer des mesures valides et fiables et ce type d'entretiens aboutit souvent à des travaux monographiques.

Aujourd'hui, en recherche, surtout dans les pays Anglo-Saxons, les entretiens structurés sont les plus utilisés pour diverses raisons. Les questions posées de manière systématique à tous les patients et formulées de manière standardisée permettent de recueillir des données factuelles de meilleure qualité. Nous précisons " données factuelles " car cette qualité meilleure ne s'observe plus lorsque l'analyse porte sur l'expression des affects par les patients (Rutter et al., 1981). La standardisation minimise également la variabilité des données recueillies par différents interviewers. C'est ce souci de minimiser la variabilité entre interviewers qui fut l'une des principales raisons de la mise-au-point d'entretiens structurés. Le but était notamment de permettre à des cliniciens de parvenir à des diagnostics de manière fiable. Enfin, lors de l'analyse des données, il est beaucoup plus facile de coder l'information et de l'exploiter. En revanche, les inconvénients de ce type d'entretiens sont l'image inverse des avantages des entretiens libres, avec une limitation thématique au champ prédéfini couvert par l'entretien, une moindre exploitation de l'enchaînement des pensées, une moindre flexibilité en fonction des caractéristiques individuelles des patients ; enfin, la liste des questions étant immuable, des éléments d'information imprévus par le concepteur du questionnaire ne peuvent pas être recueillis.

On le voit, aucun format n'est exempt de critiques et, dès lors, l'une des manières de résoudre le dilemme du choix du format d'entretien est de bien préciser la nature exacte de l'information recherchée. Si cette information est factuelle, alors les entretiens structurés sont probablement supérieurs aux entretiens libres, ainsi que l'ont montré Rutter et al. au début des années '80 (Rutter et al., 1981). En revanche, si le chercheur est intéressé par l'activité mentale des patients, par leur expérience subjective, par la phénoménologie de cette activité mentale, alors la réponse de Rutter et Cox est moins claire et les 2 types d'entretiens ne purent être départagés. Dans le domaine de l'exploration de la phénoménologie de l'activité mentale, il y a donc lieu de développer des outils de recherche plus performants à la fois ouverts et valides. L'objectif de cette recherche, qui a duré six ans, a été de développer un outil de recherche, destiné à étudier la phénoménologie de l'activité mentale, qui conjugue les avantages des divers types d'entretiens, mais sans souffrir de leurs inconvénients respectifs. Le but a donc été de mettre au point un outil qui remplisse les critères suivants : (i) être aussi ouvert que possible quant au contenu de l'information susceptible d'être recueilli ; (ii) satisfaire les critères psychométriques habituels de fiabilité et de validité.

Modèle théorique

L'ESM se compose de deux modules, un module de recueil des données, qui consiste en une technique d'entretien particulière et un module d'analyse des données, basé sur une série d'échelle d'évaluation appliquée au matériel recueilli.

Les questions formulées par l'interviewer n'ont pas pour objectif de déterminer la présence ou l'absence de symptômes. Elles n'ont pas même pour but d'explorer les contenus mentaux ou les thèmes de l'activité mentale. Au contraire, les interventions de l'interviewer ont pour but d'étudier une série de ce que nous appelons modalités de l'activité mentale ou registres de l'activité mentale.

Voici un exemple illustrant la distinction entre contenu et modalité de l'activité mentale. Une proposition exprimée lors d'un entretien peut-être caractérisée dans un système bidimensionnel : 1°) la proposition a un contenu ou référent, c'est-à-dire qu'elle porte sur un sujet donné ; 2°) elle appartient à une modalité de l'activité mentale. Par exemple, si un sujet dit "L'année dernière, j'ai été très déprimé au cours de l'automne", le référent est l'humeur du patient et la modalité de l'activité mentale est une forme spécifique de représentation mentale, à savoir la remémoration d'un souvenir épisodique. De même, si un patient dit "Je me sens anxieux", le référent est l'anxiété exprimée par le sujet, tandis que la modalité est une activité mentale spécifique, à savoir la perception d'un affect.

Le principe de l'ESM est d'explorer la phénoménologie de l'activité mentale non pas en orientant les sujets, comme c'est le cas dans beaucoup d'interviews semi-structurés, vers des contenus spécifiques de leurs expériences mentales, tels que leurs symptômes, leurs relations conjugales, etc., mais vers les modalités, ou registres, de leur activité mentale.

Nous explorons ainsi cinq registres au cours de l'ESM : les affects, les craintes ou anxiétés, les désirs, les souvenirs, et les associations d'idées.

Un avantage des questions dirigées vers les modalités de l'activité mentale est qu'elles sont limitées en nombre, exactement comme le sont les modalités elles-mêmes. Par contre, le contenu de la phénoménologie de l'activité mentale est quasi illimité, de telle sorte qu'un chercheur concevant un nouveau type d'entretien semi-structuré orienté classiquement vers le contenu de la phénoménologie de l'activité mentale est forcé d'opérer une sélection en partie arbitraire parmi ces contenus avant de les inclure dans l'entretien. De plus, dans le contexte des études de type exploratoire, un autre grand avantage de l'utilisation des questions orientées vers les modalités de l'activité mentale est que les sujets ne sont pas forcés de se concentrer sur des sujets présélectionnés ; au contraire, ils sont libres de préciser les contenus qui leur paraissent importants. Par conséquent, dans l'analyse ultérieure de l'entretien, le chercheur peut, non seulement identifier les contenus évoqués par les sujets, mais également ceux qui sont remarquablement absents.

En pratique, comme nous le détaillons ci-dessous, cinq modalités de l'activité mentale ou registres sont étudiés pendant l'interview : les affects en général, les peurs ou les craintes, les désirs, les souvenirs, et les associations d'idées. Chacun de ces registres fait référence à une modalité de l'activité mentale qui joue un rôle-clé tant dans le fonctionnement mental pathologique que dans le fonctionnement mental du sujet sain. On remarque que le deuxième registre, celui de l'anxiété, est en fait un sous-ensemble du registre des affects ; cependant, en raison du rôle majeur de l'anxiété en clinique, le registre de l'anxiété a été singularisé dans le but de s'assurer que l'anxiété serait explorée pendant l'entretien.

Cadre clinique et patients

La mise au point de l'ESM a été conduite au cours d'une recherche sur les facteurs psychologiques affectant potentiellement l'issue des tentatives de fécondation in vitro. Les patients étaient interviewés dans le service le jour précédant la ponction ovocytaire. Les participants étaient au nombre de 69 femmes et de 29 hommes. Dans cette étude prospective, l'entretien était conduit avant que l'interviewer et le patient ne connaissent le résultat de la tentative de FIV en cours.

Module de recueil des données

Nous allons présenter le module d'entretien de façon analytique, c'est-à-dire composant par composant. Quatre types d'interventions sont utilisés par l'interviewer. 1°) l'introduction de l'entretien, 2°) les consignes initiales introduisant chaque registre, 3°) les demandes d'explicitation et 4°) les relances.

Consignes initiales

Après une brève introduction qui explique au patient brièvement le fonctionnement de l'entretien, la première consigne est la suivante : "Le premier domaine que je voudrais explorer avec vous est celui de vos sentiments et de vos émotions ; je voudrais vous demander de me dire quels sentiments, quelles émotions vous ressentez en ce moment". Les consignes initiales introduisant les autres domaines sont du même type, par exemple l'étude du quatrième registre qui concerne les souvenirs épisodiques en général et les souvenirs épisodiques de l'enfance en particulier est la suivante : "Je voudrais maintenant passer au domaine des souvenirs. Quels souvenirs vous reviennent à l'esprit en ce moment ? Vous pouvez évoquer des souvenirs récents ou des souvenirs d'enfance". A titre d'exemple, voici la réponse d'une patiente à la consigne initiale sur les sentiments : "Je me sens bien .... Et je me sens pas bien ! Il y a les deux, il y a... C'est fort... Parce que... J'ai envie et j'ai peur en même temps ! J'ai envie de le faire et j'ai peur de l'échec derrière ! Donc c'est pas facile, franchement c'est pas facile ! C'est ce qui me préoccupe l'esprit depuis que j'ai commencé !".

Demandes d'explication

Parfois, en réponse aux consignes initiales, les patients non seulement expriment des mentations correspondant au registre exploré, mais encore développent et explicitent ces mentations de manière spontanée. Par exemple, dans le troisième registre, la patiente peut dire qu'elle souhaite le succès le tentative de fécondation in vitro puis expliquer qu'elle souhaite que le bébé ait les cheveux de telle et telle couleur, ou tel et tel avenir. Mais, de manière fréquente, les patients se limitent à identifier brièvement leurs désirs en termes généraux ; par exemple, elle peut dire seulement qu'elle souhaite la réussite de la fécondation in vitro. Dans de tels cas, l'interviewer formule une demande d'explicitation.

La notion de mentation explicite est essentielle à l'ESM. Nous considérons qu'une mentation, quel que soit le registre où elle est exprimée, a été explicitée si l'interviewer juge qu'il peut former dans son propre esprit une mentation homologue, claire, détaillée, spécifique et aussi complète qu'il est possible. Par exemple, si une patiente dit "Je me sens anxieuse", cet affect n'est pas exprimé d'une façon détaillée ; l'interviewer ne sait pas, par exemple, si le sujet se sent anxieux à propos de quelque chose en particulier, ni quel est le degré de cette anxiété. L'interviewer va alors formuler une demande d'explicitation du type : "Comment ce sentiment d'anxiété se présente-t-il dans votre esprit ?". La patiente peut alors expliquer qu'elle a très peur de subir une anesthésie générale car elle n'est pas sûre de se réveiller ensuite. La même nécessité de spécification existe dans les autres types de mentation. Par exemple dans le registre des souvenirs, des souvenirs de plus en plus explicites sont : 1°) les souvenirs de réunions familiales ; 2°) les souvenirs de réunions familiales à Noël ; 3°) le souvenir de la réunion familiale à Noël 1987 lorsque mon oncle Jean a apporté une raquette de tennis à mon fils et que celui-ci en a été extrêmement heureux. C'est seulement le dernier souvenir pour lequel on peut penser que la mentation est claire, détaillée, spécifique et à peu près aussi complète que possible.

Les relances

Les relances sont utilisées pour permettre au patient d'exprimer cinq mentations dans chacun des cinq registres, s'ils ne l'ont pas fait spontanément et si le temps le permet. L'exploration de chaque registre est, en effet, limitée à 15 minutes. Voici quelques exemples de formulations des relances. Ainsi, pour le premier domaine, les relances sont formulées ainsi : "Veuillez, s'il vous plaît, essayer encore de me dire quels sentiments ou émotions vous ressentez en ce moment". Pour le quatrième registre, la relance est : "Essayez, s'il vous plaît, de me dire quels souvenirs vous reviennent à l'esprit".

Comme pour les demandes d'explicitation, il est important de noter que les relances ne sont pas exprimées sous la forme de questions auxquelles le sujet peut répondre par oui ou par non.

Les échelles d'évaluation

Le matériel de l'entretien au magnétophone, puis il est transcrit sur machine à traitement de texte in extenso. Une série d'échelles d'évaluation est alors appliquée au matériel recueilli. Le but des échelles d'évaluation est d'obtenir une évaluation quantitative du matériel selon une série de dimensions conceptuellesxd . Dans le contexte de la recherche sur les facteurs psychologiques affectant potentiellement l'issue des tentatives de FIV, une série d'échelles spécifiques a été mise au point. Elles concernent des dimensions psychologiques dont nous avons fait l'hypothèse qu'elles étaient pertinentes vis-à-vis du l'issue des tentatives de FIV. Pour chaque échelle, les cotations varient de 1, c'est-à-dire degré extrêmement bas, à 9, c'est-à-dire degré extrêmement haut. Chaque échelle d'évaluation est appliquée au matériel tout entier, c'est-à-dire et non pas à un registre spécifique. A titre d'exemples, dans la présente étude, voici quelques échelles que nous avons utilisées : Intensité du Désir d'Enfant ; Affects Négatifs Associés au Projet de Concevoir un Enfant ; Affects Négatifs Associés à la Procédure de FIV ; Affects Négatifs Associés à l'Infertilité.

À la suite des cotations, une analyse factorielle des cotations a été effectuée pour dégager les facteurs qui sont sous-jacents à cet ensemble de 12 échelles.

Caractéristiques psychométriques

Nous présentons maintenant les caractéristiques psychométriques de l'ESM. En ce qui concerne la fiabilité inter-cotateurs, nous avons évalué le coefficient de corrélation intraclasse entre les cotations effectuées par deux évaluateurs cotant indépendamment une série d'une quarantaine d'entretiens. Tous les coefficients sont au dessus de 0,60, qui est considéré généralement comme le seuil acceptable pour une échelle d'évaluation.

Après la fiabilité inter-cotateurs, nous avons étudié la validité conceptuelle des échelles appliquées dans le cadre de notre étude sur la fécondation in vitro. Nous avons corrélé les différentes échelles que nous avons utilisées avec des scores obtenus par les mêmes patientes à différents questionnaires qui leur étaient présentés dans le cadre de cette même recherche. Nous avons ainsi obtenu un certain nombre de corrélations significatives, plus ou moins élevées, qui traduisent la validité conceptuelle des ces échelles.

Enfin, nous voudrions vous donner les premiers éléments concernant la validité prédictive de l'ESM. Nous avons effectué une analyse factorielle des échelles et trouvé deux facteurs essentiels : un premier facteur qui regroupe essentiellement l'échelle de Désir d'Enfant et une autre échelle que nous avons intitulée Affects Positifs liés au Projet de Concevoir, ainsi qu'un deuxième facteur pour lequel les échelles les plus liées sont l'Anxiété Associée à la FIV et la Vulnérabilité Psychosomatique, c'est-à-dire la présence de troubles fonctionnels ou organiques pendant la tentative de FIV elle-même ou indépendantes de la tentative de FIV. La comparaison du groupe des femmes qui aboutiront à la grossesse et du groupe sans grossesse a montré une différence pour le second facteur, c'est-à-dire le facteur anxiété, avec des scores d'anxiété plus élevés dans le groupe n'aboutissant pas à la grossesse. Pour vérifier que ce résultat n'était pas lié à des facteurs de type somatique, nous avons effectué une régression logistique permettant de tenir compte de la qualité du sperme et du nombre d'ovocytes ponctionnés ; les scores factoriels continuaient à prédire le succès de l'implantation, c'est-à-dire la survenue d'une grossesse, même après ajustement sur ces facteurs somatiques.

Nous terminerons cette présentation de l'ESM et de ses propriétés par les perspectives d'applications futures. Nous avons le projet d'appliquer l'ESM et de tester son utilité dans d'autres domaines de la psychopathologie que le domaine bien précis de la fécondation in vitro. Le module d'entretien de l'ESM a déjà été appliqué, par des étudiants ou des collègues chercheurs, dans d'autres domaines que celui de la FIV : la dépression du post-partum, le vécu de l'annonce du SIDA, le vieillissement, la pédophilie et des études de qualité de vie chez l'enfant atteint de maladie grave. Nous commençons actuellement à l'appliquer dans le cadre d'une recherche sur la dépression. D'autre part, nous envisageons le développement d'une version plus légère de l'ESM, c'est-à-dire d'une version dans laquelle il n'y aurait plus besoin de faire un enregistrement magnétophonique, ni même une transcription de l'ESM, ce qui permettrait évidemment de gagner beaucoup de temps et d'appliquer l'ESM dans des domaines autres que celui de la recherche, c'est-à-dire dans le domaine de la clinique.


Références

Rutter, M., Cox, A., Egert, S., Holbrook, D. & Everitt, B. (1981). Psychiatric interviewing techniques. IV. Experimental study: fourcontrasting styles. British Journal of Psychiatry 138, 456-465.

Saghir, M. T. (1971). A comparison of some aspects of structured and unstructured psychiatric interviews. American Journal of Psychiatry 128, 180-184.

 

 

 

 

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