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Le concept de transgénérationnel ?

Transfert, Transformations, Transculturel, Transgénérationnel...

Le « Trans » s'avère décidément inépuisable et aussi fondamental que le « Re » lui-même si essentiel aux psychanalystes. Mais de quoi avons nous véritablement hérité avec ce concept de transgénérationnel? S'agit-il d'un cadeau ou d'un piège, d'un thème de réflexion fécond ou d'un miroir aux alouettes dont la réflexion, justement, risque de nous aveugler et de nous abuser. S'agit-il enfin d'un concept dont la saisie peut-être proposée de manière réaliste à notre pratique et à notre théorisation, ou s'agit-il seulement d'une utopie se dérobant sans cesse?

Pour les psychanalystes, la dynamique du transgénérationnel porte essentiellement sur du matériel inconscient travaillé par le Négatif ou qui, précisément, cherche à se dérober à la Transmission. Les théories de nos prédécesseurs à propos du transgénérationnel sont, elles, par définition conscientes -puisque formulées- mais comme telles, elles sont également porteuses d'une part d'insaisissable qui, selon ce que nous en ferons, transformera le legs en cadeau profitable ou en piège dangereux. Après avoir effectué une petite récension du legs ou de l'héritage, nous centrerons notre attention sur la question de l'accordage affectif (D. N. Stern) qui parait le maillon explicatif actuellement le plus pragmatique pour rendre compte de la transmission psychique transgénérationnelle (TTG).

Nous envisagerons enfin les liens qui existent entre les phénomènes de la transmission et le processus de subjectivation sans lequel aucun bébé ne peut devenir une personne. Le transgénérationnel, cependant, peut oeuvrer pour le meilleur ou pour le pire. En ce sens que, certaines identifications transmises, au lieu d'aider à la construction et à la liberté de l'individu s'avèrent au contraire paralysantes et mortifères. Et c'est bien là, l'une des cibles de notre action thérapeutique: savoir rendre au transgénérationnel sa mouvance et sa part de vie.

A. Recension du legs

I. Dès 1914, dans son article central: « Pour introduire le Narcissisme », S. Freud précise...

« L'individu effectivement mène une double existence : en tant que maillon d'une chaîne à laquelle il est assujetti contre sa volonté ou du moins sans l'intervention de celle-ci ». Et il ajoute : « La distinction des pulsions sexuelles et des pulsions du Moi ne ferait que refléter cette double fonction de l'individu ». Soit l'auto-conservation d'une part qui renvoie au corps et la sexualité d'autre part, qui renvoie à la relation et au groupe. Autrement dit, comme le souligne R. Kaes qui, en France a beaucoup travaillé la question groupale : "C'est ainsi que nous venons au monde, par le corps et par le groupe, et le monde est corps et groupe". Il nous faut d'ailleurs remarquer que l'écriture de Totem et Tabou (1912-1913) précède de peu mais précède quand même celle de l'article sur le Narcissisme comme si implicitement, S. Freud avait accordé une petite prévalence au groupe et au collectif quant aux origines profondes de notre différenciation intra-psychique, même s'il ne s'agissait en ce qui concerne Totem et Tabou que d'une « fiction historique ». Dans son travail sur "L'introduction au concept de transmission psychique dans la pensée de Freud", R. Kaes dégage en fait trois modèles de référence:

  • le modèle de la dégénérescence ;
  • le modèle épidémiologique et la barrière immunitaire ;
  • le modèle de la contagion mentale et la psychologie des foules.

À la fin de sa vie, dans L'homme Moïse et la religion monothéiste (1939), S. Freud souligne une fois encore que: "L'héritage archaïque de l'homme n'englobe pas seulement des dispositions mais aussi des contenus, des traces mnésiques relatives au vécu de générations antérieures. Du même coup, l'ampleur aussi bien que (la portée de ) l'héritage archaïque se trouveraient accrues de manière sensible". Ainsi donc, tout au long de son oeuvre, S. Freud a tenu conjointement les racines individuelles et les racines groupales de l'identité indiviuelle mais il est indéniable que le problème de la transmission intergénérationnelle (au coeur même de l'identité groupale) a toujours fonctionné pour lui de manière aporétique, soit comme une difficulté l'amenant à se replier itérativement sur une théorie phylogénétique des fantasmes originaires. Il faut dire cependant que, d'une certaine manière, la théorie phylogénétique des fantasmes originaires s'avère l'antinomie même du concept de TTG puisqu'il s'agit de la transmission de moules fantasmatiques communs (séduction, castration et scène primitive) et de ce fait dépourvus des thématiques fantasmatiques privées, propres à chaque filiation spécifique.

Rappelons d'ailleurs que le terme de TTG est un terme d'origine systémique et que les psychanalystes crient souvent à l'hérésie par rapport à ce concept si on le manie en le dépouillant de la question de l'interaction fantasmatique.

C'est ici qu'il faudrait dire un mot des travaux d'un auteur comme Ivan Boszormenyi-Nagy et des notions de légitimité (constructive ou destructive), de loyauté, de loyauté invisible, de conflit de loyauté, de loyauté clivée qui sous-tendent ses modèles de thérapie intergénérationnelle dialectique (dite thérapie contextuelle depuis 1979).

II. À partir de là, en France, les psychiatres d'enfants et les psychanalystes ont exploré deux voies différentes pour tenter d'approfondir cette question

1.

Les uns, à partir du travail d'A. de Mijolla sur "les visiteurs du Moi" et des conceptions de N. Abraham et M. Torok sur les notions de « crypte » et de "fantôme" ont cherché à préciser les conditions métapsychologiques de la transmission inter-générationnelle à partir du matériel rétrospectif de cures en laissant de côté l'hypothèse phylogénétique mais en prenant en compte la dynamique de la filiation sur les trois générationss nécessaires pour constituer un sujet (ou un psychotique). Nous citerons seulement les travaux de J. J. Baranes, J. Cournut, D. Dumas, M. Enriquez, H. Faimberg, J. Guyotat, C. Nachin, S. Tisseron...

Le travail du Négatif a été particulièrement développé par certains de ces auteurs, à propos notamment de la transmission directe d'affect, d'objet bizarre (W. R. Bion) ou du signifiant brut, soit la transmission d'objets transformables ou non transformables.

2.

es autres se sont appuyés sur l'observation directe des bébés (selon la méthode d'E. Bick), telle G. Haag, et sur l'étude des interactions précoces pour préciser les mécanismes de la transmission émotionnelle et fantasmatique et pour tenter de rendre compte d'une ontogénèse individuelle des fantasmes originaires, ontogénèse qui puisse éviter le recours à une hypothèse phylogénétique.

III. S. Lebovici a fait — comme on le sait — du concept de « mandat transgénérationnel », l'un des pivots de sa réflexion et de sa pratique clinique.

1/ Selon lui, "l'arbre de vie" d'un individu, soit son "génogramme psychique renvoie en fait à quatre types différents d'enfants dans la tête de la mère :

-L'enfant imaginé essentiellement préconscient, élaboré pendant la grossesse.

-L'enfant du fantasme essentiellement inconscient, qui renvoient aux racines infantiles du désir d'enfant.

L'enfant mythique porteur de l'ombre culturelle et passée de la mère et de son système imagoïque. L'enfant mythique correspond au fond à l'ombre de la mère projetée sur l'enfant et l'on sait depuis Richard Strauss et H. Von Hofmannstahl que "la femme sans ombre" ne peut être que stérile...

-L'enfant narcissique enfin, soit celui que

S. Freud dénomme « His Majesty the baby » dans son article de 1914.

Ces quatres types d'enfants interviennent dans la transmission du mandat intergénérationnel fondé sur le « maillage » du narcissisme parental et de la construction du Soi de l'enfant. L'ensemble se jouant naturellement sur la trame du fonctionnement triadique et nous distinguons ici la triade, la triadification et la triangulation (M. Lamour) :

-Si les adultes ont dans leurs représentations mentales le schéma d'être à trois (triangulation), ils créent spontanément dans leurs interactions physiques différents espaces (triadification) qui sont nécessaires pour que le nourrisson accède à la construction d'un schéma d'être à trois.

-Que les parents organisent l'espace physique de manière à ce que l'enfant prenne place dans la triade représente une condition nécessaire mais non suffisante pour que l'enfant ait subjectivement le sentiment d'être à trois.

-C'est l'apparition de l'intersubjectivité (entre le 7ème et le 9ème mois) qui va permettre au nourrisson de passer de la triadification comportementale à la triadification intrapsychique qui préfigure la Triangulation Oedipienne et d'une certain manière, l'Oedipification correspond à l'introduction du transgénérationnel au sein de la triangulation.

2/ Par ailleurs, S. Lebovici insiste sur le fait que cette conception psychanalytique européenne de la transmission transgénérationnelle diffère quelque peu des conceptions anglo-saxonnes. Celles-ci sont en effet actuellement en relation directe avec les travaux de J. Bowlby sur l'attachement à partir desquels, le paradigme expérimental de la « Strange situation » (M. Ainsworth) et les recherches de M. Main sur la transmission inter-générationnelle des liens d'attachement (Internal working models) laissent certes une certaine place à la question de la représentation mentale mais privilégient sans conteste un modèle de type héritabilité génétique.

B. Le concept d'accordage affectif

I.

Le concept d'accordage affectif ou d'harmonisation des affects (Affective attunement) développé par D. N. Stern s'avère extrêmement heuristique pour rendre compte de la transmission d'affects entre la mère et l'enfant mais en outre, il permet de concevoir comment les microcomportements dyadiques peuvent servir d'ancrage à l'interaction fantasmatique à partir de laquelle vont être rendus possibles un certain nombre d'infléchissements identificatoires de l'enfant par l'adulte. Une des difficultés bien sûr, est de ne pas réifier ce modèle en le réduisant au vu et à l'entendu dans le hic et nunc et de savoir tenir compte de la théorie de l'après coup (S. Freud) et du filtrage inévitable par les refoulements de l'observateur et de la dyade elle-même (voir de la triade).

II.

L'école Genevoise, principalement autour de B. Cramer et de F. Palacio-Espasa a beaucoup approfondi la question des projections parentales sur l'enfant dont la nature conditionne en partie la faisabilité des thérapies brèves conjointes (mère et enfant).

Dans cette perspective -et tout particulièrement pendant la période du post/partum au cours de laquelle se met en place une nouvelle topique dyadique- B. Cramer a proposé le concept de "matérialisation" qui permet de rendre compte du fait que le très jeune enfant peut incarner dans son corps ou dans son théâtre comportemental toute une série de conflits intrapsychiques de la mère. D'où l'intérêt, au cours des thérapies conjointes de repérer ce qu'il appelle des "séquences interactives symptomatiques" (SIS) au cours desquelles le comportement observé chez l'enfant vient figurer, mettre en scène, dramatiser les thématiques fantasmatiques exprimées (de manière plus ou moins latente) par le discours maternel. Autrement dit, ces SIS traduisent une correspondance entre un thème maternel et un symptôme du bébé et elles vont ainsi servir de « focus » à l'intervention thérapeutique.

Cette forme de transfert maternel sur l'enfant constitue bien entendu un type de TTG qui rappelle un peu les "fantômes" de S. Fraiberg.

Quoi qu'il en soit, le point important est de pouvoir éclaircir les modalités interactives qui permettent cet effet de matérialisation et qui maintiennent ensuite l'ancrage symptomatique. Le style de l'accordage affectif, le type de holding, les spécificités des alternances entre rapproché et distanciation ou le rythme des engagements et des désengagements visuels représentent par exemple de bons candidats au rôle de messagers concrets du processus de matérialisation. Par ailleurs, dans leur dernier ouvrage, B. Cramer et F. Palacio-Espasa nous montrent également comment on peut essayer de repérer longitudinalement l'impact de l'organisation fantasmatique de la mère sur l'édification du monde représentationnel de l'enfant, tout ceci ne pouvant bien entendu avoir lieu et se comprendre que sur l'arrière-plan d'une certaine intersubjectivité.

III. La TTG peut cependant passer par bien d'autres canaux

1.

Chacun sait par exemple toute la dimension fantasmatique qui s'attache à l'acte de prénomination. Le prénom n'est certes pas un destin en lui-même mais toutes les associations de pensées -conscientes ou inconscientes- qui ont présidé à son choix par les parents auront, elles, très probablement des traductions ou des influences interactives dont l'effet peut se faire sentir au niveau des inductions ou des contre- inductions identificatoires au niveau de l'enfant.

2.

Sur un autre plan, il est bien connu des cliniciens que la mère peut en quelque sorte transmettre à son enfant un certain nombre de mécanismes de défensespsychiques avant même qu'il ne rencontre les dangers pulsionnels contre lesquels ces mécanismes sont censés le protéger. On pourrait donc dire : de manière préventive et c'est par exemple le problème des mères obsesionnelles qui arment leur enfant à l'égard de l'analité à venir. Ceci n'est pas d'ailleurs sans évoquer les travaux des immunologistes qui ont montré de leur côté que l'organisme savait potentiellement fabriquer toute une série d'anticorps à l'égard d'antigènes dont la rencontre est seulement hypothétique mais en tout état de cause, il y a là aussi, me semble-t-il, une forme de TTG, comme en négatif, de la thématique fantasmatique correspondante.

C) Transmission transgénérationnelle et processus de subjectivation

I. La notion d'héritage tansgénérationnel joue en fait comme « entame narcissique » puisqu'elle s'inscrit en faux contre le fantasme d'auto-engendrement (P. Aulagnier).

Le sujet étant à la fois héritier du groupe qui le précède (par étayage, identification et incorporation) et en même temps "à soi-même sa propre fin" (selon la formulation de S. Freud), la marge de manoeuvre s'avère étroite et ceci nous est d'ailleurs largement démontré par certaines constellations psycho-pathologiques familiales (M. Enriquez). L'entre-deux se présente donc comme le fil d'une arête. Certes, il n'y a pas d'indépendance sans dépendance initiale, pas d'autonomie sans fusion ou symbiose préalable. Mais encore faut-il que cette fusion ou cette symbiose ne soient pas entravantes et qu'il y ait place pour une certaine "malléabilité" (M. Milner) sans laquelle les choses ne peuvent que se figer et le degré de liberté se réduire.

II. Le trangénérationnel dont nous avons essayé de montrer l'importance dans la construction du sujet paraît en fait pouvoir se jouer sur plusieurs plans différents et plus ou moins emboîtés.

1.

Il y a d'abord un transgénérationnel qui passe indéniablement par le corps. Il est certain en effet que le corps et ses caractéristiques (morphologiques par exemple) représentent une scène où peuvent s'actualiser certaines influences des générations passées, influences génétiques ou biologiques qui par leur surgissement immaîtrisable peuvent d'ailleurs parfois susciter un climat d'inquiétante étrangeté et pour celui qui en est le dépositaire et pour son entourage. Par là, le corps se trouve donc également impliqué comme lieu d'expression possible d'un processus transgénérationnel dont les effets psychiques peuvent être tout à fait importants.

2.

Il y a ensuite un transgénérationnel de nature plus directement psychique et qui se joue de manière différenciée :

  • soit au niveau de l'attachement ;
  • soit au niveau des liens ;
  • soit au niveau de la relation proprement dite.

a/ Nous distinguons en effet ces 3 niveaux car ils renvoient, nous semble-t-il, à des points de vue phénoménologiques extrêmement différents chez le bébé et chez l'enfant.

* Un point de vue autarcique ou syncrétique pour l'attachement avec son ombre portée d'indifférentiation ou d'omnipotence. C'est un point de vue monadique où peuvent se vivre des angoisses d'implosion, d'explosion, de lâchage ou au contraire d'intrusion.

C'est selon des termes de D. Anzieu, la thématique d'une "peau commune à la mère et à l'enfant" qui serait ici principalement en jeu.

* Un point de vue binaire pour les liens qui renvoient au registre du fusionnel ou du symbiotique et à des angoisses de type arrachage ou décollement.

* Un point de vue ternaire enfin pour les relations proprement dites qui incluent toujours un tiers, partiel ou global, réel ou fantasmé, avec dès lors une possibilité d'angoisse de type perte d'objet dans le cadre de la triangulation.

b/ En tout état de cause :

* Sur le plan de l'attachement, le transgénérationnel peut être conçu en termes de transmission de « patterns » qui peuvent ainsi rendre compte d'un certain nombre de répétitions diachroniques au fil des générations.

Il s'agit là, on l'a vu, d'un transgénérationnel qui se joue sur un mode quelque peu génétique ou cognitif et dérivé des travaux de J. Bowlby et de M. Main. C'est ce que montre bien un travail comme celui d'I. Bretherton.

* Sur le plan des liens, le transgénérationnel peut être intégré dans le cadre des interactions affectives et fantasmatiques et nous avons vu le rôle possible de l'accordage affectif comme mécanisme intime de ce niveau de la transmission transgénérationnelle.

* Sur le plan de la relation enfin, le transgénérationnel se fonde bien entendu sur la question des identifications qui se trouvent depuis fort longtemps au coeur même des réflexions métapsychologiques.

Qu'elles soient conscientes ou inconscientes, elles posent à l'heure actuelle encore de nombreux problèmes théoriques difficiles dans la mesure où elles impliquent toujours, non seulement une intériorisation de l'objet ou de certains aspects de l'objet mais surtout une intégration du système relationnel de l'objet et de sa vision du monde, en quelque sorte. Autrement dit, une certaine composante d'identification projective semble toujours à l'oeuvre au sein de tout mécanisme identificatoire qui se situe par nature davantage du côté de l'empathie que du côté de l'imitation, soit davantage dans le registre du tridimensionnel que dans le registre du bidimensionnel. Mais quoiqu'il en soit, les mécanismes qui sous-tendent concrètement les processus identificatoires demeurent encore largement énigmatiques.

III. On peut ainsi nous semble-t-il, — à titre de questionnement — dégager plusieurs types d'opposition à propos de la TTG.

1.

Peut-on tout d'abord opposer une TTG qui serait non conflictuelle à une TTG d'essence conflictuelle? On pourrait imaginer par exemple que la transmission des patterns d'attachement selon le modèle de M. Main n'implique pas fondamentalement la notion de conflit. En revanche dès qu'on se situe au niveau des liens et de l'accordage affectif, on a vu à quel point le concept même d'interaction fantasmatique s'organise autour des conflits intrapsychiques de la mère. Mais en outre, dès qu'on aborde la question de la triadification, la dynamique conflictuelle ne peut plus être évacuée en ce sens qu'être deux est parfois insoutenable. Dès lors, le troisième intervient souvent comme contextualisateur de la dyade et c'est avec tout le poids de « son arbre de vie » personnel qu'il va s'inscrire en tiers entre les conflictualités propres à chacun des autres pôles.

2.

Deuxième opposition éventuelle : existe-t-il une TTG paternelle et une TTG maternelle distinctes et différenciées? A notre sens, résolument non et il faut savoir que les mandats transgénérationnels de chaque enfant sont inévitablement et toujours la résultante de deux filiations transgénérationnelles maternelle et paternelle. Celles-ci pouvant d'ailleurs, là aussi, se montrer mutuellement conflictuelles.

3.

Troisième opposition possible : Y a-t-il lieu de distinguer un transgénérationnel imagoïque et un transgénérationnel en termes de relation partielles où ce qui est transmis ne se jouerait pas en fonction d'un support objectal totalisé mais en fonction de motions pulsionnelles partielles telles le masochisme, le sadisme, l'envie ou l'avidité par exemple. A l'heure actuelle, la question se trouve posée mais ne peut que demeurer ouverte.

4. Par ailleurs, il semble nécessaire d'évoquer également une autre opposition fort importante : existe-t-il une TTG en positif, "en plein", et une TTG en négatif « en creux »?

a/ Bien entendu la TTG en positif ne peut être minimisée. Elle est évidente en ce qui concerne le niveau corporel et biologique de la TTG, fondant ainsi tout le système des ressemblances plus ou moins diffractées dans le temps. Elle est présente également dans le schéma de M. Main.

b/ En revanche, la TTG en creux qui risque de passer plus inaperçue, apparaît en fait comme essentielle et sans doute plus opérationnelle au niveau des liens et des relations qu'au niveau de l'attachement proprement dit. Nous avons vu comment à travers les modalités de l'accordage affectif, le style interactif de la mère peut induire chez l'enfant des identifications qui visent en fait à lui éviter d'autres identifications jugées inconsciemment plus menaçantes du fait de l'interaction fantasmatique. De la même manière, aussi bien A. de Mijolla avec « Les visiteurs du Moi » que S. Fraiberg avec "Les fantômes de la chambre d'enfants" nous ont montré comment certaines identifications inconscientes visaient surtout à dessiner les contours du tiers absent. Nous ne reviendrons pas sur la notion de crypte de N. Abraham et M. Torok pour citer J.J. Baranes qui dit en substance que toute famille, tout groupe tire au fond sa cohérence d'un accord tacite sur la transmission de quelque chose qui n'est pas su.

C'est dire l'importance du Négatif dans la question de la transmission transgénérationnelle (refoulement, dénégation, déni, désaveu et forclusion). S. Freud disait déjà en 1914 que le narcissisme de l'enfant s'étaye sur ce qui manque à la réalisation des "rêves de désir" de ses parents. Mais les recherches contemporaines vont plus loin : "C'est à partir de ce qui est non seulement faille et manque que s'organise la transmission mais à partir de ce qui n'est pas advenu, ce qui est absence d'inscription et de représentation, ou de ce qui, sur le mode de l'encryptage, est en stase sans en être inscrit" (R. Kaes). Tout en sachant cependant que c'est aussi l'absence de l'interdit qui rend impossible la représentation, le jeu du fantasme, le plaisir et le travail de la pensée. D'où l'importance pour R. Kaes, dans son analyse du fonctionnement groupal, du pacte dénégatif à côté du renoncement pulsionnel et du contrat narcissique. Ceci revient à souligner le fait que le vif de la psychanalyse s'organise, me semble-t-il, autour d'une métapsychologie de l'absence ou du tiers exclu et non pas autour d'une métapsychologie de la présence qui inspire subrepticement, et de manière affadissante, une certaine psychanalyse contemporaine dite développementale.

5. Il apparaît en outre qu'on doit peut-être opposer -selon les termes d'un vieux débat, une TTG observée à une TTG reconstruite.

La TTG observée correspond à celle qu'on peut décrire au niveau interactif entre parent et enfants et dontnous avons déjà beaucoup parlé.

La TTG reconstruite correspond davantage à celle qui est décrite dans l'étude des sauts transgénérationnels c'est-à-dire à celle qui peut être invoquée dans le cadre de certaines hypothèses reconstructives élaborées à posteriori.

Il existe probablement le même écart dialectique entre les deux types de transmission que celui qui existe entre l'enfant observé et l'enfant reconstruit par la psychanalyse.

Vieux débat donc et parfois ô combien polémique!

6. Pour clore cette liste d'oppositions, nous en mentionnerons enfin une dernière à savoir celle qui sous-tendrait une oscillation entre TTG « de vie » et TTG "de mort", pour reprendre ici la distinction opérée par A. Green à propos du narcissisme.

On se trouve là au coeur des rapports entre TTG et processus de subjectivation puisque la TTG de vie favoriserait les identifications constructives alors que la TTG de mort susciterait au contraire des identifications aliénantes.

Tel est le reflet du conflit pulsionnel de base qui à travers le couple pulsions de vie/ pulsions de mort de la deuxième théorie pulsionnelle de S. Freud rend compte de toute une série de balancements analogues :

Narcissisme de vie/narcissisme de mort bien sûr, mais aussi séduction initiatique et séduction traumatique par exemple (et la transmission des signifiants "énigmatiques" de la mère à l'enfant -dans le cadre de la théorie de J. Laplanche sur la séduction généralisée- fait partie intégrante de la question de la TTG).

L'implantation plus ou moins forte de "l'arbre de vie" des deux parents de l'enfant, c'est-à-dire dans sa vie psychique et fantasmatique commande chez celui-ci la plus ou moins grande liberté qu'il a, ou non, de prendre du champ par rapport aux propres conflits infantiles de ses parents.

La transmission du mandat transgénérationnel s'effectuant essentiellement par le biais des projections parentales, il reste cependant à expliquer pourquoi certains bébés, certains enfants y sont plus ou moins réceptifs que d'autres.

On peut en effet se demander si ceci renvoie à des dispositions particulières et en quelque sorte "congénitales" de l'enfant (ce qui n'est pas sans évoquer les conceptions anglo-saxonnes quant à la transmission des procédures cognitives des liens d'attachement) ou s'il ne faut pas prendre en compte la nature qualitative des projections parentales dont certaines seraient plus « contraignantes » ou plus "annexantes" que d'autres selon la terminologie actuelle de B. Cramer et F. Palacio-Espasa.

Ces deux hypothèses ne s'excluent au demeurant pas mais comme on le voit, il nous reste du pain sur la planche, à nous chercheurs et cliniciens, pour comprendre pourquoi -en matière de TTG- certains enfants "s'en sortent" mieux que d'autres du point de vue de leur marge de liberté intrapsychique.

IV) Toute cette problématique de la TTG se rejoue naturellement dans le cadre du transfert et du contre-transfert et également dans la dynamique de l'affiliation qui d'une certaine manière horizontalise la verticalité de la filiation (« La part transmise », C. Girard).

Finalement et pour reprendre notre question initiale : De quoi avons-nous hérité avec le concept de trangénérationnel? Il est clair que notre legs est fort précieux.

À nous cependant de savoir le faire fructifier en évitant plusieurs écueils, c'est-à-dire sans le chosifier, sans l'idéaliser et peut-être surtout sans en faire un fourre-tout vidé de sa substance mais rempli de nos propres incertitudes.

Pr Bernard Golse
Le concept de transgénérationnel du Pr Bernard GOLSE publié dans Carnet Psy, n°6, 1995.


1) ABRAHAM N. et TOROK M.: Introjecter-incorporer, Deuil ou Mélancolie, in: « Destins du cannibalisme », Nouvelle Revue de Psychanalyse, 1972, 6, 111-122.

2) ABRAHAM N. et TOROK M.: L'écorce et le noyau, Aubier-Montaigue, Paris, 1978.

3) AINSWORTH M. D. S.: Attachement: retrospect and prospect, 3-30, in:"The place of attachment in human behavior" (C. M. PARKES et J. STEVENSON-HINDES, eds), Basic Books, New York, 1982.

4) ANZIEU D.: Le moi-peau, Dunod, Paris, 1985.

5) AULAGNIER P.: La violence de l'interprétation - Du pictogramme à l'énoncé P.U.F., Paris, 1975

6) BARANES J.-J.: Vers une métapsychologie transgénérationnelle? Adolescence, 1984, V, 1, 79-93.

7) BARANES J. J.: Devenir soi-même: avatars et statuts du transgénérationnel, 170-190. In: "Transmission de la vie psychique entre générations" Dunod, Paris, 1993.

8) BICK E.: Notes on infant observation in psychoanalytic training. Int. J. Psychoanal., 1964, 45, 558-566. Trad. par D. ALCORN: "Remarques sur l'observation des bébés dans la formation des analystes". Journal de la fla psychanalyse de l'enfant, 1992, 12, 14-35.

9) BION W. R.: Transformations-Passage de l'apprentissage de la croissance (1965) P.U.F., , Paris, 1982 (1ère éd.).

10)BOSZORMENYI-NAGY I. et SPARK G. M.: Invisible loyalties, Harper and Row, New-York, 1973.

11)BOWLBY J.: Attachement et perte, P.U.F., Coll. « Le fil rouge », Paris, 1984 (3 volumes).

12) BERTHERTON I.: Communication patterns-internal working models and the intergenerational transmission of attachment relationships. Infant Mental health Journal, 1990, 11, 3, 237-252.

13) COURNUT J.: D'un reste qui fait lien, in:« liens », Nelle Revue de Psychanalyse, 1983, 28, 129-149.

14) CRAMER B.: Fonctionnement mental précoce et interactions mère-enfant, in"voies d'entrée dans la psychose", Topique, 1985, 35-36, 151-172.

15) CRAMER B. et PALASIO-ESPASA F.: La pratique des psychothérapies mères-bébés - Études cliniques et techniques, P.U.F., Paris, 1993 (1ère éd.).

16) DUMAS D.: L'ange et le fantôme, Introduction à la clinique de l'impensé généalogiqu e. Les 2ditions de minuit. Paris, 1993.

17) ENRIQUEZ M.: Le délire en héritage, Topique, 1986, 38, 41-67, repris in "Transmission de la vie psychique entre générations" (ouvr. coll. R. KAES), 82-112, Dunod, Paris, 1993.

18) ENRIQUEZ M.: Incidences du délire parental sur la mémoire des descendants. 1988, Topique, 42, 167-184, repris in "Transmission de la vie psychique entre générations" (coll. de R. KAES), 130-149, Dunod, Paris, 1993.

19) FAIMBERG H.: À l'écoute du télescopage des générations : pertinence psychanalytique du concept. Topique, 1988, 42, 223-238, repris avec quelques remaniements in: "Transmission de la vie psychique entre générations" ( coll. de R. KAES), 113-129, Dunod, , Paris, 1993.

20) FAIMBERG H.:Le mythe d'Oedipe revisité, 150-169, in: "Transmission de la vie psychique entre générations" (coll. de R. KAES), Dunod, Paris, 1993.

21) FRAIBERG S., ADELSON E., SHAPIRO V.: Fantômes dans la chambre d'enfants, La Psychiatrie de l'enfant, 1983, XXVI, 1, 57-98.

22) FREUD S.: La naissance de la psychanalyse (1887-1902), P.U.F., Paris, 1979 (4è éd.).

23) FREUD S.: Totem et tabou (1911) Payot, Paris, 1968.

24) FREUD S.: Pour introduire le narcissisme (1914), 81-105, in "La vie sexuelle", P.U.F.,. Paris, 1982 (6è éd.).

25) FREUD S.: Moïse et le monothéisme (1939), Gallimard, Paris, 1980.

26) GIRARD C.: La part transmise-Éléments pour une théorie de la transmission de la psychanalyse, Revue Française de psychanalyse, 1984, XLVIII, 1, 19-238.

27) GREEN A.: Narcissisme de vie, Narcissisme de mort. Éditions de Minuit, Paris, 1983.

28) GUYOTAT J.: Mort/Naissance et filiation - Études de psychopathologie sur le lien de filiation. Masson, Paris, 1980.

29) HAAG G.: La mère et le bébé dans les deux moitiés du corps, Neuropsychiatrie de l'enfance et de l'adolescence, 1985, 33, 2-3, 107-114.

30) HAAG G.: Nature de quelques identifications dans l'image du corps-Hypothèses, Journal de la psychanalyse de l'enfant, 1991, 10, 73-92.

31) KAES R.: Quelques fondements institutionnels de la vie psychique dans l'équipe soignante, 71-80., in "Les groupes thérapeutiques" direction de BLEANDONU G.), Césura Lyon Édition,Lyon, 1987.

32) KAES R.: a) Le sujet de l'Héritage, 1-16; b) Introduction au concept de transmission psychique dans la pensée de Freud, 17-58, in: "Transmission de la vie psychique entre générations", Dunod, Paris, 1993.

33) KAES R. Le groupe et le sujet du groupe-théorie psychanalytique du groupe, Dunod, Paris, 1993.

34) KAES R. La parole et le lien-Processus associatifs dans les groupes, Dunod, Paris, 1994.

35) LAPLANCHE J.: La pulsion et son objet-source; son destin dans le transfert, 9-24, in "la pulsion, pour quoi faire?", Paris, 1984.

36) LAPLANCHE J.: De la théorie de la séduction restreinte à la théorie de la déduction généralisée, Études Freudiennes, 1986, 27, 7-25.

37) LAPLANCHE J.: Nouveaux fondements pour la psychanalyse, P.U.F., Paris, 1987.

38) LEBOVICI S.: La théorie de l'attachement et la psychanalyse contemporaine, La psychiatrie de l'enfant, 1991, XXXIV, 2, 309-341.

39) LEBOVICI S.: L'homme dans le bébé, Revue Française de Psychanalyse, 1994, LVIII, 661-680.

40) MAIN M. et HESSE E.: Parent's unresolved traumatic experiences are related to infant disorganized attachment status: is frightened ou frightening parenal behavior the linking mechanism?, 161-182, in "Attachment in the preschool years: theory, research and intervention", University of Chicago Press, Chicago, 1990.

41) de MIJOLLA A.: Les visiteurs du Moi, Les Belles Lettres, Paris, 1986.

42) MILNER M.: Le rôle de l'illusion dans la formation du symbole. Les concepts psychanalytiques sur les deux fonctions du symbole, Journal de Psychanalyse de l'enfant, 1990, 8, 244-278.

43) NACHIN C.: Perturbations ds l'unité duelle, inclusions au sein du Moi et travail du fantôme dans l'inconscient, Dialogue, 1985, 90, 30-36.

44) NACHIN C.: Le travail du fantôme dans l'inconscient, 31-36, in: "Mémoires,Transferts", Echo-Centurion, Paris, 1986.

45) STERN D. N.: Le monde interpersonnel du nourrisson - une perspective psychanalytique et développementale, P.U.F., Paris, 1989.

46) TISSERON S.: Tintin chez le psychanalyste, Aubier-Archimbaud, Paris, 1985.

 

 

 

 

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