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Être soignant, le devenir ou le rester
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Les questions que nous posons ici prennent leur support et leur sens à partir de cette fonction clinique propre à toute équipe Mobile de Soins Palliatifs (EMSP) en milieu hospitalier : répondre aux équipes curatives qui demandent le passage de patients en Unités de Soins Palliatifs (USP). Exerçant en Unités de Soins Palliatifs, en Equipe Mobile de Soins Palliatifs et en service de soins aigus, nous vivons la complexité et la spécificité de chaque demande de transfert en Unité de Soins Palliatifs. Cest en effet de ce terme que lon désigne couramment lorientation dun patient en Unité de Soins Palliatifs. Ce transfert médical, ce déplacement objectif du sujet malade, est le symptôme dun autre type de transfert : celui qui, sur la scène psychique, actualise les affects conscients et inconscients les plus puissamment à luvre chez les soignants. Lexpérience clinique enseigne quêtre soignant ne se réduit ni à la technicité du savoir et des gestes, ni à un état de fait, mais relève dabord dun positionnement subjectif. Leffet psychique dun tel positionnement est quil sagit alors de devenir et redevenir sans cesse soignant, dans la relation au réel mouvant et incertain de latteinte somatique dun autre. Et cest bien ce qui explique que la prise en charge dun patient par une équipe médicale ne puisse seffectuer que lorsque les investissements psychiques du sujet malade et des sujets soignants convergent en un lieu imaginaire que nous appellerons contrat psychique de soins. La constitution dun tel lieu psychique est aussi la condition pour que léquipe médicale elle-même ait lieu, cest-à-dire se reconnaisse comme telle. Il permet également linstauration des limites du cadre dans lequel léquipe va soutenir un projet thérapeutique partagé. Cest enfin le contrat psychique qui fonde la relation soignant-soigné et qui détermine lévolution de cette relation. Certaines situations cliniques mettent particulièrement en danger le maintien du contrat psychique de guérison qui est généralement le contrat psychique de soins dorigine. Ainsi, dans les prises en charge curatives de patients souffrant datteintes létales, laggravation de létat somatique du patient rend réelles les limites techniques et psychologiques intrinsèques à toute prise en charge médicale. Face à lévolution de la réalité, le contrat psychique de guérison ne tient plus. La stratégie de soin devient inadaptée et sautonomise dans une logique technique qui sexternalise de plus en plus par rapport au patient. Afin de réadapter la prise en charge médicale à lévolution de la situation somatique du patient, les soignants vont devoir désinvestir le contrat psychique de guérison. Ils ont à le remanier sur un mode qui nentre pas dans la logique habituelle des représentations par lesquelles ils se reconnaissent compétents. Cest pourtant en référant leur compétence professionnelle à autre chose quà la guérison quils peuvent repositionner leurs responsabilités et sautoriser à dé-missionner dun contrat psychique devenu incompatible avec la réalité. Cette compétence au renoncement, jamais définitivement acquise et qui trouve elle aussi ses nécessaires limites, fait partie de la compétence des soignants en service curatif. En dautres termes, cest la mobilité psychique de chaque membre de léquipe qui est convoquée pour une renégociation narcissique de sa position subjective de soignant. Et engager ou soutenir lévolution du contrat psychique en ses différentes figures est une des fonctions de lEquipe Mobile de Soins Palliatifs. Une conséquence de lévolution du contrat curatif en contrat palliatif est la décision dorienter le patient en Unité de Soins Palliatifs ou de le garder dans le service dorigine. Or, pour une équipe médicale dont le travail est de soutenir des projets curatifs, remanier le contrat psychique de guérison en contrat daccompagnement palliatif se révèle parfois psychiquement si discordant que passer la main à une équipe comme celle de lUnité de Soins Palliatifs relève de la cohérence à plusieurs niveaux :
Lorsque ce travail de renoncement correspond à une perte narcissique trop lourde, il peut sidentifier à un abandon de sa position de soignant et donc un abandon du patient. Ainsi en a-t-il été de la prise en charge de Madame L. : à lâge de huit ans, Madame L. est retirée à sa famille pour carence de soins maternels. Elle est placée dans un foyer de lAssistance Publique jusquà sa majorité, après un passage de deux ans en sanatorium pour une tuberculose pulmonaire. Pendant toutes ces années, si elle garde contact avec sa mère, elle ne peut renouer de véritables liens affectifs avec elle. Devenue adulte, Madame L. apprend que sa mère souffre dun cancer pulmonaire quelle refuse de faire soigner. à son tour, Madame L. apprend quelle-même est atteinte dun cancer de lutérus et, comme sa mère, refuse toute prise en charge médicale. Lorsque sa mère meurt, Madame L., qui a alors 54 ans, se trouve définitivement abandonnée. Cest à cette période quelle trouve à nouveau refuge auprès de lAssistance Publique, demandant une prise en charge hospitalière pour son cancer et des douleurs somatiques importantes. Au fil des hospitalisations, une relation importante se noue entre Madame L. et léquipe de médecine qui pense pouvoir éradiquer son cancer. Madame L. accepte même un suivi psychologique qui lui permet dexprimer pour la première fois les souffrances morales qui ont jalonné sa vie. Elle tire de ce travail psychique un mieux être qui lui fait faire des projets davenir. La prise en charge globale de cette patiente sengage donc sur des effets qui consolident Madame L. et léquipe dans un coude à coude sur le chemin de la réparation. Six mois plus tard, la chimiothérapie demeure sans grande efficacité sur le cancer et les douleurs deviennent difficiles à soulager. Léquipe médicale se trouve prise dans la contradiction de pouvoir donner à Madame L. un traitement antalgique plus efficace, mais dont les effets secondaires invalideraient encore davantage la probabilité dune guérison. Cette guérison, si léquipe ny croit plus, elle ne peut en abandonner lidée. Car abandonner lidée de guérir Madame L. et passer à un autre type de soins, ce serait abandonner une prise en charge médicale offensive et donc lâcher la patiente elle-même, elle qui a déjà été tellement abandonnée. Devant linextricable de la situation, léquipe médicale se résout à demander un passage en Unité de Soins Palliatifs. Mais si Madame L. a donné son accord pour une telle orientation, il nen demeure pas moins quelle la vit aussi comme un abandon dont les soignants prennent sur eux toute la culpabilité. Cest sous la double pression des événements et du débordement émotionnel que léquipe a demandé lintervention de léquipe Mobile de Soins Palliatifs pour accompagner le passage de Madame L. en Unité de Soins Palliatifs. Pour léquipe mobile, cet accompagnement a principalement consisté à étayer la difficile évolution dun désir curatif qui ne lâche pas en projet palliatif. Si la qualité de la prise en charge en Unité de Soins Palliatifs atténuera le sentiment dabandon chez Madame L., il nen a pas été de même pour léquipe du service de médecine qui na pu se dégager de la mission imaginaire de la prise en charge globale, cest-à-dire davoir à assumer toute lhistoire de la patiente. Dans le déroulement dune prise en charge médicale peut ainsi sinstaller une diachronie importante entre la temporalité psychique qui structure la position subjective de soignant et le temps du réel de lévolution somatique du patient. Lorsque le projet médical, le contrat psychique afférent et lévolution somatique du patient se délient de manière insupportable, la capacité adaptative de léquipe se fige. Dune excessive diachronie peuvent alors surgir des manifestations dagressivité dépressive et un niveau élevé de culpabilité. Il arrive même que cette culpabilité refoulée entraîne un destin pervers de la diachronie par linstrumentalisation du patient par le soignant. Pour exemple, ces patients en fin de vie dont on fait taire chimiquement la plainte, ultime adresse à lautre, sous prétexte quils ont mal et ne doivent pas souffrir. Si, hors de toute médiatisation, le soignant ne peut identifier le renoncement narcissique quà la perte de son identité même de soignant, il arrime le patient à la seule place acceptable : celle où, réduit à une simple surface démergence de symptômes, le patient lui renvoie de manière écholalique la possibilité déradiquer jusquau bout tout symptôme de souffrance chez le malade. Le soignant y puise là lillusion antalgique quil reste jusquau bout et pour lui-même un vrai soignant. Une diachronie trop forte peut également engendrer un déplacement des responsabilités décisionnelles et une idéalisation du désir du patient. Ainsi en est-il de la situation de Monsieur C. : âgé de 40 ans, Monsieur C. est atteint dun cancer du poumon métastasé. Hospitalisé depuis 2 mois, il sexprime de plus en plus difficilement et sombre progressivement dans un coma calme. Devant laggravation de son état et sans autre possibilité thérapeutique quun traitement de confort, léquipe demande à léquipe Mobile de Soins Palliatifs dorganiser un transfert en Unité de Soins Palliatifs. Monsieur C. ne pouvant plus sexprimer, ses parents sont considérés comme les porte-parole de leur fils. Ils refusent catégoriquement le transfert de leur fils en Unité de Soins Palliatifs arguant quil aurait lui-même refusé à cause de son attachement au service. Un mois plus tard, Monsieur C. décède, laissant une équipe épuisée qui évoquait déjà depuis plusieurs jours laccélération de la fin de vie du patient. Pendant les semaines qui suivront cet accompagnement difficile, léquipe du service demandera systématiquement un transfert en Unité de Soins Palliatifs de tous les patients en fin de vie. Si une prise en charge ne subit pas ou peu la discordance dune déliaison entre ses différents niveaux médico-psychiques, elle demeure cohérente, cest-à-dire ajustée et reliée à la réalité mobile du patient. Et cest bien dans ce type daccompagnement que ce dernier peut puiser la possibilité de rester en lien psychique avec lui-même. Il semble que là, réside la continuité essentielle à sauvegarder. En effet, si au travers des difficultés et des aléas de sa situation (douleur morale et physique, arrêt du curatif, passage en Unité de Soins Palliatifs), le patient sexpérimente lui-même comme pris en charge de manière suffisamment unifiée et unifiante, il conservera davantage le sentiment de sa propre continuité dêtre. Cette perception intrapsychique quen dépit daltérations graves et irréversibles, il demeure une seule et même personne, cest notamment le maintien dun lien entre lévolution du contrat psychique de soins et lévolution de sa situation somato-psychique qui la favorise. Et lorsquun patient somatiquement très altéré garde le sentiment de son intégrité psychique, la séparation davec son équipe curative sidentifie moins, pour lui aussi, à un lâchage. Tout comme le transfert objectif dun patient en fin de vie dans une Unité de Soins Palliatifs se détermine sur la dimension contre-transférentielle de léquipe curative, le travail de coordination clinique de léquipe Mobile de Soins Palliatifs devrait se fonder sur la préservation dune articulation symbolique entre les différents niveaux de la prise en charge (que le patient aille en Unité de Soins Palliatifs ou reste dans le service). Mais ne serait-ce pas là aussi au principe même de la pratique de tout psychologue en milieu hospitalier ? Dans la clinique des soins palliatifs, que lon décide pour un patient du changement ou de lunité du lieu de soins, du changement ou du maintien de léquipe soignante, le but visé est celui de la continuité des soins. La continuité des soins nest pourtant pas garante de la préservation de la cohérence interne de la prise en charge. Elle nest pas plus garante dun étayage du sentiment de continuité dêtre du patient en fin de vie. Il en va de même pour la personnalisation de chaque prise en charge, en service curatif ou en Unité de Soins Palliatifs : particulariser le soin du patient ne se confond pas avec la prise en compte de la dimension subjective dans la relation soignant/soigné. La cohérence interne de la prise en charge médicale repose sur lévolution en ses différentes figures du contrat psychique de soins, mouvement de désinvestissement / réinvestissement dont la possibilité se joue sur la capacité des soignants à modifier leur position subjective de soignants. Laccès à cette mobilité intra-psychique engage plus directement la dimension de la castration. En effet, cest dans lécart quopère la subjectivation de leur propre rapport à eux-mêmes que les soignants puiseront la possibilité de laisser au patient sa place de sujet. En ce sens, les mêmes risques de rigidification défensive se retrouvent en Unité de Soins Palliatifs comme en service de soins aigus. Le chemin invisible à parcourir pour (ré)concilier la prise en charge médicale à la prise en compte de la singularité de celui qui va mourir ne sarrête pas aux portes de lUnité de Soins Palliatifs. Sauf à nier que les soins palliatifs sont aussi des soins médicaux ou médicalisés. La partie inconsciente du Moi-soignant, dans sa propension autoconservatrice à rester du côté du même et à se croire immortel, se heurte au réel de la mort organique de lautre et nous renvoie à ce sur quoi a pu se fonder notre accès à la temporalité et à laltérité. Une prise en charge médicale qui, malgré ses aléas, demeure relativement cohérente, au sens où nous avons défini la cohérence, réalise ainsi un enjeu relationnel majeur. Cet enjeu est de sexpérimenter dans la continuité psychique davec son identité de soignant, continuité telle quelle demeure en lien dialectique avec la possibilité laissée au patient moribond de garder une place de sujet. Pour ce dernier, demeurer sujet dans la relation au soignant est la condition pour rester en lien avec son propre sentiment de continuité dêtre. Lapparent paradoxe est que cest en se laissant aller à ce mouvement croisé de continuités que lon affronte le plus la perte, la cessation, la mort. Et cest là le travail du manque, travail de création psychique, à luvre dans tous les lieux de soins médicaux et que lapproche de la mort réelle pousse à son acmé. Cest enfin ce que notre travail auprès des patients en fin de vie a mis au cur de notre réflexion éthique. Véronique Segonne, psychologue clinicienne, psychanalyste, Service de médecine interne, Hôpital
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