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François Richard
Sur une ligne de crête
Je chercherai, à partir d’un cas clinique, à montrer comment la notion de subjectivation est susceptible de rendre compte de la dynamique de la cure psychanalytique dans sa dimension de levée des clivages défensifs.
C’est le transfert qui est au coeur de cette dynamique de réappropriation subjective, à condition qu’il soit suffisamment repéré et interprété. A défaut de quoi l’élaboration ne touche pas le conflit pulsionnel œdipien constitutif du sujet. On retrouve ici l’hystérie des débuts de la psychanalyse : les interprétations des contenus inconscients ne peuvent être utilisées par le patient que si elles sont reliées aux affects transférentiels, ce qui suppose bien sûr un éclairage du contre-transfert, mais pour dégager l’espace de ce travail il faut souvent en même temps soutenir des capacités de représentation fragiles. Par exemple dans le cas de la patiente que j’évoquerai, un fonctionnement névrotico-normal de surface cache non seulement une détresse dépressive d’origine infantile mais aussi une difficulté subjective à se confronter à la reliaison entre affects et représentations dans la prise de conscience du conflit pulsionnel. Les affects et les représentations liés à la relation transférentielle incarnent cette difficulté, c’est donc par un travail analytique portant sur eux que l’on peut espérer la surmonter, dans une structure de rencontre entre deux sujets.
Sur une ligne de crête entre conversions somatiques de type hystérique et modes opératoires véritablement psychosomatiques, cette patiente gère des angoisses issues de clivages infantiles précoces par une production d’images visuelles et de métaphores langagières oniriques entrant en dialogue avec mes interprétations, en un système d’avancées et de reculs entre reconnaissance de son investissement du travail analytique et retour à son vécu dépressif. Deux pas en avant, un pas en arrière, le rythme de la subjectivation se heurte à une scène primitive où les figures parentales sont mal différenciées, dans un style de transfert adolescent chez une jeune adulte, entre besoin de dépendance et peur de l’actualité des désirs œdipiens.
Le dispositif du divan apparaît ici comme paradigmatique, précisément parce que dans ces moments où il faut recourir à une technique de soutien des représentations psychiques, il protège cet espace silencieux du vrai Self dont parle Winnicott. L’élaboration de la position dépressive dans le transfert lève le clivage entre l’infantile et le génital grâce au cadrage d’une parole qui sait nommer et instituer la bonne mutualité de l’échange analytique. J’en donnerai quelques aperçus à partir d’extraits précis de séances.
Le processus de subjectivation, hésitant, inachevé, pluriel, incite à penser différemment diagnostic et indication. Les traumatismes de l’enfance et de l’adolescence, les somatisations, les angoisses dépressives, auraient pu orienter vers le face à face ou le psychodrame. Mais la notion de subjectivation permet d’inclure le jeu (face à face, psychodrame, groupalité) dans le procès d’élaboration théorisé par Freud dans l’imperfection même de l’articulation de ses deux topiques. Des avatars de l’introjection du conflit pulsionnel à l’interprétation du transfert, le travail analytique peut se lire comme prégnance de la seconde topique en même temps que comme retour à la première. L’hystérique de toujours, avec sa dépression primaire infantile et son passage adolescent chaotique, dans un style atypique à la fois névrotique et «ni névrotique ni psychotique», éclaire singulièrement, en sa position phobique foncière, ces limites extrêmes où se précipitent au contraire tant de sujets saisis par la confusion de l’état actuel de la psychologie collective.
Bibliographie (F. Richard)
- « Temporalité, psychose et mélancolie à l’adolescence», Adolescence n° 50, 2004-4, p. 688.
- A. Green, Psychanalyse et temporalité. Entretien avec François Richard», adolescence n° 5, 2004-4, p. 725.
- Le travail du psychanalyste en psychothérapie , Paris, Dunod, 2002, p. 102 (Réédition prévue 2005)
- Le processus de subjectivation à l’adolescence , Paris, Dunod, 2001
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