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Serge Lebovici |
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Dans l'uvre de Serge Lebovici, chaque orientation, avancée ou innovation théorico-clinique et méthodologique est contemporaine d'une activité institutionnelle, d'une responsabilité nouvelle, sans qu'on puisse établir de relation de cause à effet entre les unes et les autres. J'y verrai pour la manifestation de ce qu'on pourrait appeler l'esprit conquistador en reprenant ce terme à Freud qui, dans une lettre à Fliess de février 1900, se dépeint ainsi. J'y verrai aussi la manifestation de ce qui constitue pour Serge Lebovici la réalisation d'un idéal scientifique : la recherche et la théorie ne sont pas dissociables de leurs possibilités pratiques, de leur application dans les soins. Quand ces conditions de réalisation n'existent pas, il est aussi important de les créer, que de discuter et de transmettre la théorie et l'expérience réalisée. Ce sont là trois tâches essentielles. L'exigence scientifique de Serge Lebovici est considérable. Personnellement, je ne cesse d'être frappée à chaque lecture d'un de ses livres ou articles en constatant qu'ils commencent toujours par un état scrupuleux de la question, une recension et une discussion de tous les travaux antérieurs. La recherche n'est jamais une table rase ; elle s'inscrit dans une filiation, elle a son " arbre de vie ". Cette démarche peut paraître logique. Pourtant, elle n'a pas tellement d'équivalents dans le champ de la psychanalyse et des sciences humaines en général. Mais, par ailleurs, cette exigence ne serait rien sans l'humanisme qui la double, un humanisme qui puise en permanence à la source de la rencontre avec l'autre, dans la clinique, dans l'amitié, comme dans les arts. Jean Starobinski écrit que le poète est un médiateur entre l'obscurité de la pulsion et la clarté du savoir systématique rationnel. Il me semble que c'est en ce sens que Serge Lebovici se réfère à la littérature et à la musique.
C'est également la perspective intégratrice qui caractérise l'usage fait par Serge Lebovici de la relation objectale, en particulier dans le grand article qu'il lui consacre en 1960. Cet article, décisif par la synthèse qu'il propose et les perspectives qu'il ouvre, est aujourd'hui une référence. Reprenant la thèse freudienne qui articule la naissance de la pensée à l'absence de l'objet, Serge Lebovici montre comment la discontinuité de celui-ci est fondatrice de la continuité du sentiment d'existence du Moi. En intégrant notamment les travaux de René Spitz, il fait de l'affect et de l'éprouvé primaire l'élément structurant au stade préobjectal. "L'objet est investi avant d'être perçu" : la formulation est devenue aussi célèbre qu'elle est lapidaire et éclairante. Elle condense toutes les difficultés de la constitution mutuelle du sujet et de l'objet. Serge Lebovici ajoutera ensuite, en prenant en compte les interactions, que c'est ce qui permet à l'enfant de proclamer que sa mère est une mère.
Dès lors, c'est sur les interactions précoces, la naissance des représentations et la transmission intergénérationnelle que les travaux de Serge Lebovici vont essentiellement porter. Paru en 1983, Le nourrisson, la mère et le psychanalyste, intègre l'apport de l'éthologie et de la théorie de l'attachement à la psychanalyse, et présente les interactions dans toute la complexité de leurs dimensions fantasmatiques. Les fantasmes parentaux, qui interagissent avec le développement de l'enfant, conduisent à insister sur l'arbre de vie de l'enfant, c'est-à-dire le mandat transgénérationnel dont il est le porteur. Tous ces points sont fondamentaux ; ils conduisent à une révision de la métapsychologie freudienne, révision qui n'a d'ailleurs rien de déchirant et qu'on pourrait dire tranquille. Cette révision conduit à insister sur le narcissisme primaire, à introduire un soi, ou un self, antérieurement au moi, à intégrer la dimension intersubjective et les acquis des théories cognitives, tout en articulant les scénarios narratifs, et ce que Daniel Stern nomme "enveloppe prénarrative", au monde fantasmatique et à ses reconstructions successives.
Empruntée à Freud, qui la tient lui-même des théories esthétiques et psychologiques du XIXe, l'empathie désigne la capacité de sentir avec l'autre, en un mouvement de compréhension sensorielle et affective de ce qui, en l'autre, reste étranger à lui et à moi. Loin de se réduire à une vague communication d'inconscient à inconscient, l'empathie est un mouvement complexe, à la gestation lente, silencieuse, et corporelle même si les formulations surgissent immédiatement. S. Lebovici la caractérise comme empathie métaphorisante, puisque ce sont les mots qui diront ce que le corps aura ressenti dans un moment privilégié d'enactment ou d'enaction. Au-delà de l'empathie, la vitesse de la pensée, la rapidité de la réaction jointe au temps accordé à la maturation et à l'investissement affectif, cette double temporalité me paraît concerner toute démarche de Serge Lebovici. La capacité d'empathie de Serge Lebovici, avec les bébés comme avec les enfants ou les adultes, a frappé tous ceux qui ont eu le privilège d'assister à ses consultations. Les documents audiovisuels en gardent la mémoire, une mémoire qui est, comme il le dit, toujours affective. Il n'est pas seulement extrêmement émouvant que Serge Lebovici nous dise également qu'en vieillissant, son empathie avec les bébés s'est accrue : en l'homme est le bébé, mais dans le bébé est l'homme. La profonde leçon qui nous est transmise recrée le mouvement même de la vie. C'est aussi le travail de toute "une vie en psychanalyse", orientée par la tentative d'augmenter la liberté humaine tout en maintenant un regard lucide sur les limites qui nous sont imposées. Je voudrais dire pour ma part que cette mémoire ne cesse de m'accompagner. Françoise Coblence
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