"Les destinées se forment par les voyages et dans le désir de l'ailleurs peuvent se dessiner déjà la courbe d'une vie et l'aboutissement d'un destin." Faouzia Zouari, Destins de femmes in Destins de femmes réalités de l'exil, La Pensée Sauvage, 1994, p.23.
Cette citation sonne juste pour introduire un débat sur les conséquences de l'exil et initier une réflexion ethnopsychiatrique au sein de nos pratiques de soins dans leur diversité. Pour le psychothérapeute, l'invitation au voyage et sa myriade d'images sont familières ; l'exploration psychique une règle : périple vers l'autre, accueil de l'altérité, écoute de l'autre en soi, de soi en l'autre. Là, les allers-retours dans le temps et l'espace sont coutumiers.
En situation de migration, un patient issu de société non occidentale propose au clinicien un matériel culturellement autre. Ce dernier, privé d'un soubassement symbolique implicitement partagé avec son interlocuteur, peut puiser dans cette absence une impulsion créative. L'apparition de consultations ethnopsychiatriques originales et de formations en ce domaine s'inscrivent dans cette dynamique féconde.
Au delà de ces actions pionnières en terres psychiatriques et psychanalytiques, la tâche à accomplir pour proposer un cadre adapté aux migrants dans d'autres lieux de soins est complexe : accompagner le patient dans l'investigation de ses racines mais aussi être en mesure de questionner les systèmes culturels de pensées qui le portent avant même tout projet de migration. Cette orientation, en progression dans le domaine de la santé mentale, reste confidentielle dans le champ de la médecine dite "somatique".
Face à ce constat, il nous paraît opportun de témoigner de la rencontre dans un service de pédiatrie d'une travailleuse sociale formée à l'ethnopsychiatrie (FFK), d'une gastro-pédiatre (NB) et d'un psychothérapeute " périnatal " (SM) avec Islah et ses parents d'origine marocaine. En écho avec la citation de F. Zaouri, notre segment d'histoire commune dessine bien la singularité des courbes de vie où au désir de l'ailleurs vient souvent répondre la souffrance de l'exil mais aussi, parfois, une mise en sens métissée à la fois créatrice pour soignés et soignants.
A partir de l'observation thérapeutique des relations parents/bébé interrogeant l'intrication d'un symptôme pédiatrique -un reflux gastro-oesophagien (1) (RGO) chez une enfant de six semaines- avec le système culturel d'appartenance de la triade mis à l'épreuve de la migration, nous souhaitons amorcer ici, un débat clinique et théorique sur les conditions d'existence d'un cadre pluridisciplinaire "ethnopédiatrique".
1- De la pédiatrie à l'ethnopsychiatrie
a) une rencontre fortuite ?
Les données strictement pédiatriques telle que nous les avons reconstituées rétrospectivement à partir du dossier médical sont les suivantes. Islah, un mois et demi, est envoyée en consultation du service de pédiatrie de Versailles par le médecin de PMI pour suspicion de malaise, RGO et stridor (2). Le médecin qui la reçoit avec sa mère note : Islah est née par voie basse sans complication à 4O semaines d'aménorrhée, elle pesait 3540 g, avait un APGAR à 10. Mme Y. choisit l'allaitement au biberon. Dés sa naissance, Islah régurgite et vomit régulièrement après les repas. Après la sortie de la maternité, à J10, le pédiatre de PMI lui donne un traitement standard contre le RGO. Aucune amélioration n'est décrite depuis cette prescription inaugurale. Ponctuellement, lors d'épisodes de régurgitations nasales, l'enfant, affirme sa mère, devient pâle et hypotonique : "malaise?" inscrit le consultant dans le dossier.
Il négocie avec Mme Y. une hospitalisation de l'enfant pour éclaircir la situation de ces "malaises" préoccupants et demande en ce sens un enregistrement de Holter cardiaque (3). L'hospitalisation est conjointement définie comme une exploration du RGO : une endoscopie sera effectuée à la recherche d'une oesophagite ainsi qu'une radiographie (transit oesogastroduodénal) si les vomissements persistent durant l'hospitalisation. Enfin, face au stridor, un examen ORL est programmé pour déceler une éventuelle anomalie du larynx.
La lecture du dossier d'hospitalisation, rédigé par l'interne à l'issue de ses premiers contacts avec Mme Y. et sa fille, nous apporte de nouveaux éléments. Selon la mère, Islah présente des régurgitations après les prises de biberon, soit juste après, soit une heure et demie plus tard. Globalement, elle semble se tortiller et souffrir après la prise d'une première moitié de son repas "sans problème". Ponctuellement, des vomissements plus violents scandent les régurgitations : se produisent alors parfois des débordements par le nez et c'est dans ces conditions que des pâleurs avec hypotonie transitoire sont survenues.
Après quatre jours d'hospitalisation, l'interne consigne les résultats des examens et les premières observations :
- le Holter est négatif, il n'y a pas de signes d'hypertonie vagale,
- la fibroscopie révèle une oesophagite congestive qui atteste d'une complication du RGO,
- l'examen ORL met en évidence une légère anomalie du larynx (une laryngomalacie modérée) qui explique le stridor,
- aucun malaise suite à des vomissements n'a été constaté par la mère et par le personnel depuis l'hospitalisation (un unique vomissement noté le deuxième jour),
- les régurgitations sont rares au début puis disparaissent ; la prise de biberon et la courbe de poids sont qualifiées d'excellentes,
- Islah est décrite comme éveillée, ouverte à la relation et d'un développement psychomoteur "normal". Sa mère est très présente. Rien n'est observé d'alarmant dans la relation mère/enfant.
Alors qu'une sortie semble naturellement être envisagée, apparaît, dans le dossier infirmier, une donnée capitale qui met bien en exergue le rôle essentiel des infirmières et des aides soignantes dans le repérage des clignotants psychosociaux : "la maman appréhende le retour chez elle car elle vit dans une chambre exiguë et se sent un peu dépassée". Ce témoignage est appuyé par la puéricultrice de PMI qui téléphone dans le service : Mme Y. est allée la voir et lui a confié ce même souci.
Dans le service, la visite de l'assistante sociale est proposée et acceptée par Mme Y. A l'issue de cet entretien, au sixième jour d'hospitalisation, l'assistante sociale est inquiète: Mme Y., paraît "très désemparée, voire confuse". Elle est démesurément soucieuse pour sa fille, en regard de l'évolution pédiatrique. Elle déborde et évoque pèle mêle : une fille d'un premier mariage âgée aujourd'hui de 6 ans et élevée par la grand-mère maternelle au Maroc ; un deuxième mariage au Maroc avec Mr Y. divorcé et père de 5 enfants ; un départ pour la France en 1992 où elle rejoint Mr Y. qui y travaille depuis 20 ans ; une relation conjugale actuellement conflictuelle ; des conditions de logement critiques : ils vivent tous les deux et maintenant trois depuis deux ans dans une chambre d'un foyer Sonacotra ce qui est a priori étonnant car le père a une bonne situation professionnelle et la mère travaille. Actuellement, Mr Y. est au Maroc, en visite dans sa famille.
L'assistante sociale a demandé que l'hospitalisation soit maintenue comme le souhaite Mme Y. Elles conviennent de se revoir pour évaluer plus avant la situation. Troublée par la vulnérabilité exprimée par cette femme et s'interrogeant sur la nature des liens avec son conjoint et sa fille, l'assistante sociale évoque avec Mme Y. la possibilité de rencontrer le psychologue du service (SM). Pariant de l'intérêt d'une approche "complémentariste" (32) dans cette situation, SM propose à FFK, qui effectue une recherche dans le service, de se joindre à lui pour rencontrer Mme Y. et Islah.
Lors des deux premiers entretiens, l'accueil d'Islah et de sa mère conforta notre association : elle s'imposa comme une promesse thérapeutique face à l'évidente souffrance existentielle de Mme Y. et la discrète, mais profonde, dysharmonie relationnelle dyadique. Le petit box pédiatrique, que l'asepsie réglementaire n'a pas empêché d'être confortable, permettra de recréer un espace d'étayage social, symbole minimaliste mais réanimant d'une enveloppe contenante traditionnellement présente, et ici, si cruellement absente.
Nous rencontrons une femme jeune (trente ans), habillée à l'occidentale. Sa coquetterie ne masque pas son inquiétude. Notre présence semble l'intimider. Après nous être présentés, nous adressons nos première paroles en direction d'Islah. Celle-ci nous tourne le dos ; elle est maintenue en position proclive ventrale à 30° (4), visage contre le matelas. Elle revendiquera vite son intérêt pour notre entretien en faisant de gros efforts pour se tourner vers nous. Sa mère encourage ce difficile exercice par de douces paroles en arabe. Nous restons debout, réunis dans cette mobilisation, autour du petit lit d'Islah.
L'un d'entre nous (FFK) utilise alors ce que le bébé nous donne à voir, c'est-à-dire du corporel. Elle évoque le teint du bébé, son front où se dessine une tache brune puis le bracelet de fils noué autour du poignet. Devinant sa fonction de protection, FFK le formule à Mme Y. qui confirme. Elle-même porte à son cou une large main de Fatma où un oeil en relief défie quiconque de lui jeter un sort. FFK lui dit aussi que nous avons beaucoup parlé de sa fille, complimenté sa beauté, sa vivacité et sa curiosité et qu'elle sait bien, qu'au Maghreb, il n'est pas d'usage de féliciter un nouveau-né, au risque d'être soupçonné de déposer sur lui "le mauvais oeil", "l'oeil de l'envie". FFK ose, en Arabe, une parole de protection courante ; Mme Y. acquiesce : le ton de sa réponse témoigne de son étonnement mais aussi d'un réel apaisement qui tempère l'inquiétude qu'elle manifestait jusque-là.
Comme on le discerne dans cette séquence, le corporel, dans les sociétés traditionnelles africaines et au Maghreb est investi d'un symbolisme et dépositaire de rites, de pratiques spécifiques. Le corps de la mère et celui du nouveau-né font l'objet de soins attentifs respectueux d'une tradition séculaire. Ces échanges instaurent une relation de "portage" appropriée aux besoins fondamentaux postnataux de la mère, de l'enfant et du couple mère/enfant. En parlant "autour du corps", FFK tend la main aux schèmes culturels référentiels de la maman et ouvre un espace de communication où peut s'ancrer un processus dynamique. Bénéficiant de cet interface, FFK demande la signification du prénom du bébé : Islah, en arabe, signifie "réconciliation".
A ce moment, Mme Y. sort Islah de son berceau et s'assoit avec son bébé dans les bras ; tacitement, nous nous installons à notre tour. Islah participe, de ses petits gémissements de bien être et de ses longs regards curieux en notre direction, aux confidences de sa maman.
b) La petite princesse blessée
A l'occasion de ces contacts initiaux, nous apprendrons par Mme Y. qu'elle est la dernière d'une fratrie de 10 enfants. Quand elle a 10 ans, son père décède accidentellement. Ses frères aînés prendront le relais de l'autorité paternelle. Son enfance sera, selon ses termes, celle "d'une petite princesse" grandissant dans une solitude dorée. Elle se marie une première fois au Maroc, et de cette union naît une fille. Ce mariage, violemment désapprouvé par la belle-famille, sera finalement détruit par leur farouche opposition : le couple se sépare. Le divorce est prononcé avant la naissance d'Amel (espoir en français).
L'enfant est élevée dès sa naissance jusqu'à ce jour par la grand-mère maternelle. Avec émotion dans la voix, Mme Y. justifie aprés coup cette décision en expliquant qu'elle était trop jeune et inexpérimentée pour s'occuper de son bébé. Deux mois après son accouchement, elle épouse au Maroc Mr Y., de 21 ans son aîné. Il travaille en France. Tout l'entourage déconseille ce mariage jusqu'à l'ex beau-père de Mme Y. qui vient lui présenter des excuses et lui demander de ne pas épouser cet homme. En dépit de ces pressions, ils se marient. Mme Y. attend beaucoup de son départ en France. Ils vivent d'abord dans un pavillon puis, après un incendie, sont hébergés dans un foyer Sonacotra. Cette solution est insupportable pour Mme Y. ; son mari refuse tout projet de déménagement, invoquant de la part de la municipalité un devoir de relogement. Contrainte par son mari, à qui elle reverse tous ses revenus, Mme Y. accepte un emploi dans la cafétéria du foyer où ils vivent. Cet environnement, qui l'expose au contact des hommes, lui est très pénible.
Très vite après leur mariage, Mme Y. souhaitait avoir un enfant. A l'encontre de son désir, et à la demande de Mr Y., elle subit un avortement tardif. Ultérieurement, il acceptera cette seconde grossesse en la menaçant toutefois ensuite de ne pas déclarer l'enfant à naître. Mme Y. savait qu'elle attendait une fille mais gardera le secret jusqu'à la naissance. Au septième mois de grossesse, elle dit avoir été battue par son mari.
Au moment de l'hospitalisation présente d'Islah, Mr Y. est au Maroc depuis plus d'un mois. Il doit rentrer bientôt mais la date de son retour n'est pas précisément connue. Après concertation avec le pédiatre référent, la situation de Mme Y et de sa fille nous conduisait naturellement à vouloir le rencontrer afin d'envisager, avec les parents réunis, un projet de sortie. Soulagée par notre proposition, Mme Y. nous demande de transmettre à son mari notre volonté de le rencontrer. Avec un empressement mêlé de crainte, elle nous prie de l'aider à communiquer à Mr Y. leur "besoin d'amour et de tendresse".
Mise en confiance par ce "lien d'alliance" autour d'un cheminement et d'une attente partagés, Mme Y. nous livre son isolement en France où elle n'a ni famille, ni amis. Elle dit "ne pas aimer Mr Y. mais ne pas comprendre pourquoi elle reste avec lui". Elle se décrit comme contrainte "de l'extérieur" à rester à ses cotés. Elle pleure beaucoup et nous livre des manifestations d'angoisse jusque là restées secrètes : elle ressasse son refus d'allaiter Islah au sein "de peur que les mauvaises choses passent par le lait"; quand elle est confrontée au vide, "elle sent quelqu'un l'invitant à sauter avec son bébé ".
Informé par téléphone de notre demande par Mme Y., Mr Y. rentre du Maroc et se présente promptement dans le service. Notre rencontre avec lui confirmera ce que les propos de sa femme laissaient pressentir : la cinquantaine séduisante, d'une stature imposante, aimable et loquace, il met en avant son expérience de père de 5 enfants et dévalorise les compétences maternelles de son épouse : "elle ne sait pas faire face aux difficultés" assène-t-il. Il sera pourtant possible, dès cette première entrevue, de parler de l'isolement dont souffre Mme Y. à l'image de sa grande solitude pendant sa grossesse. Les réponses évasives et banalisantes de Mr Y. n'éluderons pas ce sujet mais permettrons de jeter les bases d'une négociation conjugale fructueuse. En invitant le couple à nous raconter comment est accueilli un nouveau-né au Maroc, une passerelle unissant les deux rives de la Méditerranée émergea et permit de mettre en mots les représentations culturelles agrégeant la triade. C'est une ambiance de réjouissance que le couple, unanime, évoqua. Nous comprendrons, rétrospectivement, combien l'absence d'envoi de photo d'Islah à la famille au pays résonnait, dans la bouche des parents, comme une mise en cause de l'inscription même de cette enfant dans la filiation : la légitimité et le sens de son existence étaient en péril.
Cette menace sur les fondations de l'identité d'Islah donna lieu, à l'issue de cette séance de plus de deux heures, à la co-construction d'une "théorie étiologique" (5) : avec son RGO Islah parle ; elle dit : "le RGO, c'est comme l'exil, ça met dehors du dedans". Considérer le RGO comme une métaphore (6), c'était anticiper les blessures passées de Mr et Mme Y., leur conflictualité conjugale et le prisme de l'exil comme mis en sens par l'expressivité corporelle d'Islah, la réconciliatrice. "Ecouter" son RGO, c'est pour les parents une confrontation à un constat et à une promesse : ils souffrent de ne pas contenir ni transmettre une culture nourricière structurante à leur fille, mais sa propre expressivité est une promesse de réconciliation.
Cette théorie étiologique s'enracinait dans un bon présage : l'évolution pédiatrique favorable des troubles alimentaires d'Islah. Elle illustrait simultanément le possible réinvestissement parental de leur rêverie commune de réconciliation et, en écho, la capacité d'Islah à mettre en scène la positivité de ce "mandat transgénérationnel" (7). A l'issue de cette longue séance, nous (FFK, SM et les membres concernés du service en notre nom) revendiquions notre souhait d'être témoins engagés de cet avenir prometteur et nous leur proposions de les recevoir à nouveau.
2- Le RGO : une métaphore de l'exil ?
a) Dedans/dehors
G. Devereux (8) a développé le premier un des concepts fondamentaux des théories ethnopsychiatriques en définissant la nature du lien qui gère le dedans et le dehors : "le fait culturel ne peut être appréhendé et analysé uniquement de manière externe, comme faisant partie du "dehors" mais doit être considéré comme étant susceptible d'être transformé en matériel ou en structure psychique, il devient alors interne, faisant partie du "dedans". Dans cette lignée, T. Nathan (9) définira la culture comme un "système qui rend cohérent l'espace social mais surtout le système interne des individus en leur permettant de clôturer leur espace psychique. Tout humain a un psychisme mais tout humain habite une culture et une langue. Il existe par conséquent dans chaque individu deux systèmes redondants, ayant une structure homologue : l'un d'origine interne "l'appareil psychique", l'autre d'origine externe : "la culture".
L'observation clinique de la famille Y illustre bien la vulnérabilité psychologique inhérente aux avatars des "enveloppes culturelles" (10) induits par la migration. La mère étant confrontée à l'ébranlement des contenants psychiques et à l'absence d'étayage de "l'enveloppe groupale"(11), le portage du contenant maternel ne sera pas synonyme pour le nourrisson de "peau commune"(12) à la dyade. En ce sens, nous percevons le RGO d'Islah comme sa réponse au holding et au handling défaillants d'une mère ne pouvant pas offrir à son enfant une "préoccupation maternelle primaire" (13) donnant au bébé l'illusion que le nourrissage et les soins en général sont une partie de lui même. Dans ce contexte singulier de résonances traumatiques maternelles, la "défaillance maternelle" (14) ne succède pas à une période où la mère "s'est d'abord montrée capable de donner les possibilités suffisantes d'illusion" (15) mais représente, a contrario, la modalité relationnelle dominante en post-partum.
L'approche ethnopsychiatrique a visé une recontextualisation de la relation intrafamiliale dans l'enveloppe culturelle d'origine : l'évocation et la réanimation des contenants culturels tente de restituer un sens dont la privation est source de réactivation récurrente et stérile des traumatismes parentaux. En travaillant de concert sur la correspondance entre rupture psychique du cadre externe et confusion du cadre interne, nous recevons le RGO d'Islah comme un symptôme fonctionnel signant un dysfonctionnement précoce du portage postnatal parental incarnant leurs "identifications projectives pathologiques" (16). Mme Y., elle-même privée des enveloppes conjugale, groupale et culturelle ne peut garantir à sa fille ce que nous intitulerions avec W. Bion (17) une fonction alpha permettant de détoxiquer les "projections besoins"(18) du bébé. Dans cette conceptualisation, le RGO de Islah serait hypothétiquement compris comme l'empreinte somatique de son impossible introjection de la fonction alpha maternelle. Le RGO viendrait sanctionner un échec de l'incorporation d'une interface nécessaire à l'organisation de relation contenant/contenu, fondation de "l'appareil à penser les pensées" et d'une délimitation dedans/dehors permettant la conquête de l'individuation. Privée de l'expérience sereine de la réplétion alimentaire (19), Islah peut difficilement s'identifier à cette fonction contenante d'un objet extérieur transmettant cette première représentation d'une mère nourricière "qui fantasmatiquement contient la pulsion orale" (20). Islah ne peut incorporer, introjecter une fonction de contenance efficiente dans son corps propre : elle mime un rejet maternel : elle régurgite, rejette, c'est-à-dire projette, au sens psychanalytique d'expulsion hors de soi, des sentiments, des désirs qu'elle méconnaît ou refuse. Sujette d'une discontinuité dans la "transmission intergénérationnelle" (21), Islah n'est pas suffisamment contenue fantasmatiquement, narcissiquement et cognitivement par une parentalité "suffisamment bonne"(22).
b) Migration et périnatalité
En situation migratoire, la grossesse, l'accouchement et le post-partum sont des périodes de vulnérabilité durant lesquelles les femmes opèrent une réédition identitaire mobilisant l'enracinement groupal. A ce moment, l'étayage culturel de la mère est notamment concrétisé par un réseau social féminin garant d'un étayage identificatoire et matériel efficients (23). Comme le décrit avec justesse J. Odongo (24), "la naissance est une migration. Elle l'est pour la mère qui passe du statut de contenant interne en tant qu'utérus à celui de contenant externe. Elle l'est pour l'enfant qui quitte l'état de contenu interne et passe à celui de contenu externe." Dans les sociétés traditionnelles africaines et nord africaines, le caractère périlleux de ce passage est authentifié et le couple mère-enfant, l'objet d'un accompagnement à la mesure des enjeux en présence. Ainsi, dès sa naissance, l'enfant trouve deux enveloppes culturelles imbriquées : la mère qui va le porter, le protéger et le groupe de femmes qui préserve la mère.
En situation transculturelle, la mère ne bénéficie pas de ce soutien. Elle ne peut donc plus à son tour assurer correctement le rôle de contenant pour elle même et son bébé. Ne trouvant plus les repères extérieurs nécessaires pour diminuer son désordre entre monde interne et externe, la mère est exposée à la confusion et à la dépressivité. Pendant la période périnatale, la commémoration des conflits infantiles et la réactivation des traumatismes endurés viennent sculpter la vulnérabilité singulière de chaque femme devenant mère. La fracture de l'exil, en synergie avec l'effraction corporelle périnatale, viennent potentialiser l'inertie de ces traumatismes plus anciens dont l'intensité sera proportionnelle à leur degré de cicatrisation. Pour illustrer ce processus, le récit de Mme Y. est exemplaire. On rappellera la succession impressionnante de ruptures traumatiques dans la biographie de cette femme : décès précoce de son père, premier mariage brisé, naissance d'un enfant pour lequel sa propre famille ne la reconnaîtra pas capable d'assumer sa maternité, second mariage controversé et exil vers la France, conflictualité conjugale, incendie de son premier logement, IVG (25), hébergement en foyer Sonacotra, emploi dans un lieu public, grossesse tourmentée et hospitalisation d'Islah présentant des malaises et un RGO.
Ces événements, dans leur diversité, sont autant de ruptures psychiques dont le dénominateur commun est la perte du cadre dont la répétition alourdit l'impact. Mme Y. nous en donnera des représentations psychopathologiques quotidiennes et discrètes en décrivant son amnésie ponctuelle de mots en Français, son relatif oubli de certains rituels culturels très spécifiques à propos desquels nous l'interpellerons, sa perte réitérée de son sac avec ses papiers d'identité.
Lorsque Mme Y. exprime explicitement son effroi traumatique, elle évoque implicitement une étiologie traditionnelle empreinte de la culpabilité de cette décentration culturelle : elle se sent "comme contrainte par l'extérieur à rester avec Mr Y.", elle craint que "de mauvaises choses" passent par le lait si elle donne le sein à Islah. Ne nous transmet-elle pas de la sorte sa croyance en une attaque extérieure, agissant par effraction corporelle ? Cette localisation étiologique correspond chez Mme Y. à une tentative de mise en sens de ses nombreuses ruptures. C'est cette aspiration à une construction d'une théorie étiologique réorganisant la chronologie et l'espace "sous la forme d'un récit admettant un dénouement" (26) que nous avons cherché à soutenir chez Mme Y. et qu'une réponse résolument somatique et opératoire aurait probablement contrée.
Au cours des séances successives, Mr Y., au contraire montrera sa défiance à l'égard des théories étiologiques traditionnelles : les manifestations d'angoisse de son épouse sont la trace de sa "folie" et, sûr de son fait, il nous prendra à témoins, au titre probable de soignants occidentaux, experts présumés en traitement de la folie. En la considérant comme "folle", il favorise sa confusion et disqualifie ses revendications. Leurs différents fréquents sur l'argent attestent aussi d'un "décalage" des représentations au sein même du couple : Mme Y. reste figée dans un modèle traditionnel et attend de son mari protection et confort, alors que celui-ci exige d'elle qu'elle travaille pour assumer sa propre autonomie financière. Cette conflictualité conjugale sera au centre de notre travail dont le devenir bénéficiera avant tout de la potentialité d'un "opérateur de transfert"(27) thérapeutique de choix : Islah, la réconciliatrice qui sera la meilleure avocate de "notre" théorie étiologique sur le RGO.
c) Islah, la bien nommée
Chemin faisant, nous observerons combien Islah, grandit, embellit et nous charme. Un mois après sa sortie, le RGO avait progressivement disparu et son pédiatre consultant considérait son état comme "excellent". Alors même que le couple persistait dans son oscillation entre crises et accalmies, Islah nous donnait l'impression de s'installer dans son rôle prédestiné de négociatrice, sans avoir dorénavant à en payer le prix symptomatique. De sa place "d'enfant exposé" (28) , génératrice potentielle du pire comme du meilleur, Islah semblait désormais en exprimer le versant créateur en dégageant une présence de conciliatrice experte. Notre esquisse "ethnopédiatrique" repose essentiellement sur le dynamisme de cette vivante "opératrice de transfert" qu'a été Islah en confirmant le caractère organisateur du sens de son prénom.
La nomination d'Islah avait été l'objet d'une mésentente entre les parents, et c'est finalement Madame qui avait réussi à imposer ce choix. Notre hypothèse serait de croire, dans l'après-coup, que plus l'enfant et ses parents ont accepté d'habiter le sens du "mandat transgénérationnel" (29) donné à leur fille, plus la pathologie pédiatrique -fruit d'une dysharmonie relationnelle comportementale, affective et fantasmatique- s'est estompée. Eclairés par ce "nourrisson savant" (30) ethnopédiatre de surcroit, le contenu de ces séances a été dédié à l'approfondissement des thématiques apparues lors de l'hospitalisation. La restauration en devenir d'une dialectique contenant/contenu libérée d'un clivage tout puissant est bien imagée par ces remaniements spatio-temporels : le trio nous annonce qu'ils déménagent pour un appartement plus confortable et qu'ils projettent un voyage au pays et la présentation d'Islah à sa famille.
3- La rêverie d'un cadre "ethnopédiatrique"
Notre contribution est un plaidoyer en faveur d'un "complémentarisme" au coeur de la médecine pédiatrique. Cette approche nous dit G. Devereux "n'est pas une "théorie", mais une généralisation méthodologique. Le complémentarisme n'exclut aucune méthode, aucune théorie valable -il les coordonne" (31). En ethnopsychiatrie, le double discours non simultané mais complémentaire de la psychanalyse et de l'anthropologie permet une "pluridisciplinarité non fusionnante"(33). En ce sens, "l'ethnopédiatrie" inviterait au défi d'une synergie non fusionnante de la pédiatrie, de l'anthropologie et de la psychanalyse. Au quotidien de l'exercice pédiatrique hospitalier, cette rêverie d'une triangulation dynamique de cet ordre se fonde sur un constat : l'absence d'un soin holistique proposant une contenance propice à l'accueil ou à la réanimation de théories étiologiques parentales, efficientes pour transformer un malaise fonctionnel infantile en un récit mythique dont l'élaboration est source de mise en sens thérapeutique.
A partir de la singularité d'un symptôme pédiatrique banal et aujourd'hui surmédicalisé (32), nous croyons en la fécondité heuristique d'une réflexion pluridisciplinaire intégrant la conceptualisation des "contenants de pensée" initiée par W. Bion. Cette riche lignée épistémologique, aujourd'hui très vivante, jette un pont entre l'ethnopsychiatrie, la psychanalyse et la pédiatrie dont une "ethnopédiatrie" bien tempérée devrait, à l'avenir, bénéficier.
Notes
(1)- Missonnier S., Boige N., (1999), Je reflue donc je suis, Vers une approche psychosomatique du reflux gastro-osophagien du nourrisson in Devenir, vol.11, n°3, 51-84
(2)- Le stridor est caractérisé par une respiration émettant une bruit striduleux -un son aigu, sifflant- à chaque mouvement inspiratoire qui s'amplifie quand l'enfant pleure ou s'agite; il peut-être dû à une anomalie anatomique du larynx ou à une laryngomalacie (paroi laryngée immature encore trop molle ce qui entraîne un retrécissement de la filère aérienne à l'inspiration; se corrige spontanément en quelque mois)
(3)- Enregistrement de longue durée de l'électrocardiogramme permettant dans ce contexte de déceler une éventuelle hypertonie vagale.
(4)- Position classique du traitement du RGO du nourrisson avant les récentes recommandations conseillant de l'éviter dans le cadre de la prévention de la mort subite du nourrisson
(5)- Nathan T., (1986), Un homme sans qualités, un Djinn et une vieille femme Kabyle. Etiologies traditionnelles et opérateurs de transfert in Perspectives Psychiatriques, 25 année, 3, 234-242
(6)- Le dictionnaire Le Robert, 1989, p.1192, définit ainsi une métaphore : "Procédé de langage qui consiste dans un transfert de sens (terme concret dans un contexte abstrait) par substitution analogique"
(7)- Lebovici S., (1994), L'homme dans le bébé in Revue française de Psychanalyse, 3
(8)-Devereux G., (1972), Essais d'Ethnopsychiatrie générale, Gallimard
(9)- Nathan T.,(1988), Psychanalyse paienne, essais ethnopsychanalytique, Dunod
(10)- Odongo J., (1990), La peau et ses métaphores en clinique ethnopsychiatrique in Synapse, juin
(11)- Anzieu D.,(1981), Le groupe et l'inconscient, Paris, Dunod
(12)- Anzieu D., (1985), Le moi-peau, Paris, Dunod
(13)-Winnicott D.W., (1956), La préoccupation maternelle primaire in De la pédiatrie à la psychanalyse, Payot, 1969, p.168-174
(14)- Winnicott D.W., (1975), Jeu et réalité, Paris, Gallimard, p.20
(15)- Winnicott D.W., (1975), Jeu et réalité, Paris, Gallimard, p.21
(16)- Cramer B. , Palacio-Espasa F.,(1993), La pratique des psychothérapies mères-bébés, Paris, PUF
(17)- Bion W.R., (1979), Aux sources de l'expérience (1962), trad. fr. Paris, PUF
(18)- Kaës R., (1991), La fonction alpha in Doron R. et Parot F., Dictionnaire de Psychologie, Paris, PUF
(19)- Bick E., (1968), The experience of the skin in early object relations in International Journal of Psycho-analysis, 49
(20)- Gibello B.,(1995), La pensée décontenancée, Paris, Bayard Editions,
(21)- Lebovici S., (1994), L'homme dans le bébé in Revue française de Psychanalyse, 3
(22)- Winnicott D.W., (1975), Jeu et réalité, Paris, Gallimard
(23)- Moro M. R., Nathan T., (1989), "Le bébé migrateur; Spécificités et psychopathologie des interactions précoces en situation migratoire" in Lebovici S., Weil-Harpen, Psychopathologie du bébé, PUF, 683-722
(24)- Odongo J., (1990), La peau et ses métaphores en clinique ethnopsychiatrique in Synapse, juin
(25)- La capacité de procréer est une fonction sociale identitaire princeps au Maghreb. Elle est recommandée par les préceptes mêmes de l'Islam. L'interruption volontaire de grossesse est interdite et cet acte médical représente une transgression sans doute équivalente à un véritable séisme biopsychique
(26)- Nathan T., (1986), Un homme sans qualités, un Djinn et une vielle femme Kabyle. Etiologies traditionnelles et opérateurs de transfert in Perspectives Psychiatriques, 25 année, 3, 234-242
(27)- Nathan T., Un homme sans qualités, un Djinn et une vielle femme Kabyle. Etiologies traditionnelles et opérateurs de transfert in Perspectives Psychiatriques, 1986, 25 année, N°3, P. 234-242
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