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Ignorer les liens de navigationAccueil § Multimédia § Expositions § Pierre Delion, Corps, psychose et institution § Psychopathologie de l'image du corps dans la psychose

Psychopathologie de l'image du corps dans la psychose

Si donc le vécu des personnes psychotiques est marqué du sceau des angoisses archaïques : tomber sans fin, couler, être troué (Transparent 4 bras/oreilles [13]), écorché, exploser,. leurs instances psychiques, et principalement celles qui produisent les défenses archaïques contre les angoisses, vont construire une image du corps elle-même très en rapport avec ces fonctionnements singuliers. Nous pouvons ainsi considérer que les différentes pathologies autistiques et psychotiques sont autant de modalités d'habiter son corps par la personne psychotique. C'est ainsi que différents auteurs ont étudié ces images du corps et en ont proposé des métaphores utiles pour en comprendre les fonctionnements spécifiques : le moi-tuyau(David Rosenfeld) (Transparent 6 grands bras [14] )qui est une des premières images du corps disposant d'un intérieur et je ne résiste pas, à cette évocation, à la lecture d'un passage d'Amélie Nothomb : « Les seules occupations de Dieu étaient la déglutition, la digestion et, conséquence directe, l'excrétion. Ces activités végétatives passaient par le corps de Dieu sans qu'il s'en aperçoive. La nourriture, toujours la même, n'était pas assez excitante pour qu'il la remarque. Le statut de la boisson n'était pas différent. Dieu ouvrait tous les orifices nécessaires pour que les aliments solides et liquides le traversent. C'est pourquoi, à ce stade de son développement, nous appellerons Dieu le tube. Il y a une métaphysique des tubes. Les tubes sont de singuliers mélanges de plein et de vide, de la matière creuse, une membrane d'existence protégeant un faisceau d'inexistence. Le tuyau est la version flexible du tube : cette mollesse ne le rend pas moins énigmatique. Dieu avait la souplesse du tuyau mais demeurait rigide et inerte, confirmant ainsi sa nature de tube. Il connaissait la sérénité absolue du cylindre. Il filtrait l'univers et ne retenait rien. » [15]

Voici d'une certaine manière comment l'enfant autiste peut rester dans un vécu de moi-tuyau, sans pouvoir le psychiser suffisamment pour échapper par le psychique au monde des seules sensations.

Mais il y a aussi le moi-démantelé, étudié dans l'autisme, qui est un clivage du moi qui suit les plans d'articulation des différentes modalités sensorielles, si bien que l'autiste ne concentre jamais ses sens sur un même objet. Soit il oriente tous ses investissements sur une même modalité sensorielle, soit chacun de ses sens investit un objet différent, son regard saisit un stimulus venant d'une source, son ouïe capte un stimulus venant d'une autre source, ses doigts palpent un objet indépendant des deux premières sources. Rien ne vient faire la synthèse des différents stimuli qu'il reçoit, il n'y a pas de « sens commun ». Le monde ainsi perçu est sans relief, sans perspective, sans volume, il se réduit à une juxtaposition de sensations. [16] Ce monde plat, à deux dimensions, est pour une part le résultat d'une absence de dialectique originaire entre l'objet d'arrière plan primaire et l'interpénétration des regards (Transparent 7 gorge hurlante [17]).

Pour Tustin, l'enfant autiste a un fantasme de rupture catastrophique de continuité, principalement discontinuité bouche-langue-mamelon-sein.

Avec le corollaire de l'arrachement du museau qui « part » avec le mamelon et le sein maternel avant même que la séparabilité de l'objet(Houzel)soit possible à penser pour le bébé, aboutissant ainsi à l'« amputation du museau »(Transparent 8 rasoir [18] ). Donc ce « trou noir dans la psyché » et la nécessité d'objets autistiques permettent d'annuler toute séparation, tout écart, toute altérité. Les objets autistiques de Tustin sont soit des parties du corps de l'enfant, soit des parties du monde extérieur, vécues comme appartenant à son corps [19] .

Elle distingue deux formes d'autisme :

  • l'autisme à carapace (Transparent 9 tank [20] )

  • et l'autisme confusionnel (Transparent 10 poulpe [21] ).

Le premier a une forme primaire, celle décrite par Kanner, qui englobe la totalité de la personnalité(forme crustacée), et une forme secondaire (segmentée) qui n'englobe que des segments de la personnalité. Le second correspond aux formes non autistiques proches des schizophrénies infantiles. Pour G. Haag, le processus d'identification intracorporelle qui est la traduction dans le corps des premiers liens libidinaux établis par l'enfant, peut être mis en échec dans l'autisme et dans la psychose infantiles, et aboutir à des angoisses archaïques en impasse. Les clivages verticaux et horizontaux(video 3 WWW [22] ) sont autant d'étapes majeures à dépasser pour accéder à une image du corps compatible avec l'individuation-séparation. Dans ces cas, les processus d'identifications archaïques restent prévalents et peuvent fonctionner d'une façon pathologique tout au long de la vie psychotique. A ce sujet, «Bion a élargi notre compréhension de la toute première enfance en attirant notre attention sur la capacité de la mère à avoir un réflexe d'empathie qu'il désigne sous le terme approprié de « rêverie ». Par ses écrits, Bion nous a mené à comprendre que le nouveau-né, dans un développement normal, se trouve à l'abri à l'intérieur de ce que l'on pourrait appeler la « matrice » de l'esprit maternel, tout comme il l'était, à l'intérieur de la matrice du corps maternel avant sa naissance physique. Cet état précoce de quasi-gestation provient aussi de ce que le nourrisson n'a pas conscience d'une séparation entre son corps et celui de sa mère. Reprenant l'idée avancée par Hermann, selon lequel ce « recouvrement » serait précurseur de la projection, j'ai proposé que « faire-un-par-recouvrement » correspondrait à des processus qui visent à maintenir l'illusion de l'unité primordiale. Je montre que ces processus sont antérieurs à la projection et à l'identification qui impliquent le sens d'une certaine séparation physique entre la mère et le nourrisson. » [23]

Dans cette citation de Tustin, il est intéressant de rapprocher son « réflexe d'empathie » de l'« empathie métaphorisante »de Lebovici, et également d'introduire le « recouvrement » de Hermann entre l'identification adhésive et l'identification projective. La pulsion de vie a en quelque sorte sa source dans le corps plat à deux dimensions, et sous la forme de la pulsion d'attachement telle qu'en parle Anzieu, elle cherche un objet d'élection. Les mécanismes de l'adhésivité sont les premiers utilisés, déjà expérimentés in utero par les sensations contractuelles : dos du bébé contre face interne de l'uterus. Le bébé s'agrippe à son parent et fabrique par l'introjection de ce bon objet phorique, les premières représentations quasi-sensori-motrices de la tenue, l'Haltobjekt de Szondi. S'appuyant sur les premières représentations, il se jette au-dessus du trou de l'angoisse par projection dans l'objet, en procédant au « par-recouvrement » que propose Tustin. Les représentations intègrent progressivement la troisième dimension. Puis, c'est l'identification projective décrite par Melanie Klein, mieux connue de nos expériences communes-« mais qu'est-ce qu'il peut bien avoir dans sa tête ? »- que nous apprenons à résoudre par l'introjection de l'élément projeté après sa transformation dans l'objet conteneur et par l'objet contenant.

Un des problèmes de la psychose est que le lien entre la représentation et ce qu'elle représente est fragile, soumis en permanence au travail de déliaison de la pulsion de mort. Le corps auquel je m'agrippe reste prévalent par rapport au corps que je me représente. Le corps est prévalent par rapport à l'image du corps historiée. Une question : la représentation psychique est-elle fragile parce que je m'agrippe à l'objet ou la force de mon agrippement à l'objet est-elle la conséquence de ma difficulté à me représenter ces objets ? Toujours est-il que l'identité de la personne psychotique est problématique et ses identifications fragiles : la pulsion ne lâche pas facilement les objets partiels et les difficultés de l'ajustement tonico-postural dans l'autisme et la psychose sont là pour témoigner de cette prévalence de la pulsion de mort.

Corps, psychose et institution

Je m'en tiendrai là pour les théorisations des angoisses archaïques et de leur influence sur la constitution de l'image du corps. Par contre, dans la mesure où toutes ces angoisses s'instaurent d'une façon débordante dans le corps et l'image du corps du psychotique, il me semble que la relation transférentielle qui est créée par les cadres thérapeutiques proposés par les soignants devient de facto le réceptacle privilégié de leur expression. Les soignants se retrouvent donc dans la situation de recevoir, d'une façon massive, l'angoisse pour faire connaissance avec le sujet psychotique. Nous avons vu les années précédentes dans « La vie quotidienne » et « L'autisme et la psychose à travers les âges », que les institutions créées avec les personnes psychotiques ne sont pas autre chose que des nécessités opératoires pour les accueillir d'une façon qui tienne compte de leurs spécificités psychopathologiques, et principalement du transfert dissocié tel qu'en parle Oury. Il est donc évident que les institutions que nous faisons vivre avec eux sont autant de milieux saturés en « bouts de corps », ou plus précisément en « pans d'histoires d'images du corps », et qu'il y a lieu d'en tenir le plus grand compte dans l'organisation des soins : packing, pataugeoire, repas. autant de modalités des rapports entre corps et institutions. On peut dire que tout se passe comme si  l'institution était un lieu de rassemblement pour l'image du corps des personnes psychotiques. Et si la constellation thérapeutique en est la conséquence instituante, la constellation transférentielle en sera l'extracteur logique, la conséquence instaurante.

Constellation transférentielle, image du corps, enveloppes narratives et naissance de la psyché.

« C'est par le biais de l'aptitude aux extractions d'invariants que le bébé peut reconnaître le style interactif de ses principaux partenaires relationnels dont il va alors construire des « représentations d'interactions généralisées » ou « enveloppes proto-narratives »(D. Stern), lesquelles renvoient probablement au dégagement transmodal d'invariants liés aux différentes composantes de l'accordage affectif de l'adulte.  [24] »

Dans le travail effectué par l'équipe soignante et dont l'opérateur principal sera la constellation transférentielle, les éléments psychiques « déposés » dans l'appareil psychique des soignants seront constitués pour une bonne part de représentations du corps et de l'image du corps des sujets autistes et psychotiques en soins avec eux. Dans beaucoup de cas, il s'agit de représentations de parties du corps, de « bouts de corps », qui ne trouvent pas de sens en eux-mêmes, mais ont besoin d'être reliés à une image du corps plus unifiée. Il s'agit d'un travail de décodage des signes en provenance des sujets psychotiques, de la lisibilité(Resnik) de leur inconscient à corps ouvert. Cela correspond à ce que Hochmann décrit dans ce qu'il nomme « la mise en récit ». Dans ce travail de chaque soignant dans le cadre du contre-transfert institutionnel(Tosquelles), la présence et la fonction des institutions est au premier plan, et elles détermineront la qualité de la constellation transférentielle. En effet, nous voyons là que si le fonctionnement de l'équipe est lui-même l'objet de grandes attentions, il favorisera les possibilités des soignants de se pencher sur leur rapport avec leur propre monde interne, celui au contact duquel ils peuvent lire la mise en forme du double-transfert(Resnik). Sinon, l'attention des soignants est polarisée vers des considérations qui n'ont rien à voir avec ces problématiques complexes, et tout se passe comme si un véritable parasitisme de la pensée venait ruiner la construction de cadres spécifiques à la rencontre avec les autistes et les psychotiques.

[13] Brion, P., Tex Avery, Chêne, Paris, 1984, p. 102.

[14] Lambert, P., Tex Avery, Who killed who ?, 1943, op. cit. p. 37.

[15] Nothomb, A., Métaphysique des tubes, Albin Michel, Paris, 2000, pp.9-10.

[16] Meltzer, D, Explorations dans le monde de l'autisme(1975), Paris, Payot, 1980, 1-266.

[17] Lambert, P., Tex Avery, Lonesome lenny, 1946, op. cit. p. 78.

[18] Lambert, P., Tex Avery, The house of tomorrow, 1949, op. cit. p. 132.

[19] Tustin, F., Autisme et psychose de l'enfant(1972), Seuil, Paris, 1977.

[20] Lambert, P., Tex Avery, The blitz wolf, 1942, op. cit. p. 42.

[21] Brion, P., Tex Avery, op. cit. p. 96.

[22] Wild wild west.

[23] Tustin, F., Naissance psychologique et catastrophe psychologique, Do I dare disturb the universe ? Ouvrage collectif à la mémoire de Bion, trad. L. Abensour, 1981.

[24] Golse, B., Transmodalité, Dictionnaire de psychopathologie de l'enfant et de l'adolescent, Houzel, et coll. (dir.), Puf, Paris, 2000, 747.