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Dépression, la grande névrose contemporaine
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°108 - Page 16-18 Auteur(s) : Laurence Guichard
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Dépression, la grande névrose contemporaine

De son livre précédent Clivage et modernité, Roland Chemama a gardé la forme, celui d'un échange épistolaire entre un psychanalyste et un néophyte en la matière. Pour l'auteur cela est un engagement à être toujours dans une double écriture : celle du livre et de la lettre. Il donne sa parole au correspondant de ne jamais entrer dans un langage technique et opaque et d'être le plus précis possible. D'une lettre à l'autre, il fait part aux lecteurs des critiques et remarques de son correspondant, faisant ainsi de chaque lettre, une lettre ouverte. Que faut-il penser de cette forme ? Procédé artificiel pour simplifier une pensée qui ne s'y prête pas ? Manière de rendre la lecture vivante ? Faut-il y voir une trace de la maïeutique platonicienne, cheminement nécessaire dans une quête de vérité ?

Le livre découpé en trente cinq chapitres tente de cerner la problématique de la dépression avec les outils lacaniens. "Dépression, la grande névrose contemporaine", cette expression de Lacan permet à Chemama de faire une soudure qui lui tient à coeur : une reconnaissance clinique d'une part et une articulation historique de l'autre. La dépression se profile comme moment social. Une thèse que l'auteur défend du début à la fin de son livre est que le symptôme constitue l'écho dans la structure individuelle d'une configuration sociale. Cette position théorique soutiendra toutes les autres.

Les premiers chapitres sont phénoménologiques et brossent le portrait d'un sujet sans désir qui n'a aucun point d'adresse. Comment dès lors penser que ces sujets peuvent entrer en analyse ? Comment penser que quelque chose pourra soutenir le lien analytique ? Questions que l'auteur tente de résoudre à la fin de l'ouvrage. La dépression est d'abord décrite comme la privation de repères symboliques, le sujet est désarrimé. Cette absence de liens va de pair avec un rapport au temps spécifique, celui d'un temps qui ne fonctionne plus articulé par le désir et le manque mais un temps circulaire où passé et futur sont abolis. Le sujet du coup devient un sujet sans histoire, pour lui plus rien ne se trame. Lacan définit la psychanalyse comme une démarche visant à "réordonner les contingences passées en leur donnant le sens des nécessités à venir." La dépression annule le sens de chacun des termes de cette phrase qui s'écrasent dans un néant circulaire.

A partir de là, Chemama ne va pas hésiter à partager avec nous ses réflexions sur la société actuelle, nous vivons, dit-il, dans une "tyrannie de l'immédiateté", l'obligation d'être opérationnel 24h/24 met à mal la répartition symbolique du temps. En somme, le temporalité à laquelle le complexe d'oedipe introduit est perturbée par les nouvelles règles de l'économie de marché. Cette dernière transforme tout objet en objet d'une jouissance possible supprimant l'existence d'objets interdits. Pour Chemama, le sujet de l'"hypermodernité" est un sujet pour qui l'impossible n'existe plus. Ce sujet hypermoderne est le sujet de la science, que Lacan fait naître avec Descartes, sujet dont l'énonciation est mise de côté au profit du discours de la science qui éradique toute subjectivité. Or le triomphe de ce discours de la science va de pair avec une certaine dissolution de l'Autre. Pour rendre bien clair ce support de l'Autre comme soutien symbolique, Chemama fait un détour par la philosophie. Pour Descartes, la continuité des choses, le déroulement des événements ne tient pas à la spontanéité des choses mêmes qui se déploieraient sans intervention extérieure. Leur déploiement, leur développement est le résultat de la volonté de Dieu qui les soutient dans leur être. Précisément, ce relais de l'Autre, cette liaison du sujet avec lui, qui donne au temps sa surface et son épaisseur, disparaît dans la dépression. Si toute névrose est à entendre comme un discours que le sujet adresse à l'Autre, on comprend bien que le déprimé lui révèle une inquiétude quant à la capacité d'intervention de l'Autre, à sa capacité de prendre la parole. Chemama effectue ici le rapprochement avec ces analysants qui n'arrivent pas à prendre le parole pendant les séances, ils ne peuvent pas la prendre parce qu'en cette parole, ils ne croient pas.

Ce cheminement ne pouvait pas se passer d'un chapitre sur "le déclin de l'imago paternel", l'image du père est aujourd'hui défaillante et humiliée, le père n'est plus interdicteur et ne semble pas capable de transmettre une dimension phallique. En effet, nous explique Chemama, l'inhibition est le signe d'une perturbation de la jouissance phallique. Comment l'expliquer ? Avec la métaphore paternelle de Lacan qu'il reprend dans son développement en plusieurs temps. Il montre que la dépression résulte du dysfonctionnement du troisième moment de cette métaphore, celui où le père, possesseur du phallus promet d'une certaine manière à son fils d'en avoir la possession et l'usage plus tard, c'est-à-dire qu'il l'aura à sa disposition. Pour le sujet déprimé, cette partie là de la métaphore paternelle n'a pas eu lieu, c'est ce qui explique la configuration dépressive. Cela permet à Chemama de mettre en place un concept, dont il reconnaît la nécessité de parvenir à lui donner un jour une assise structurale, celui de "forclusion partielle de phallus". On connaissait avec Lacan la forclusion du Nom du père visant à éclairer la psychose, pas la forclusion partielle du phallus. Elle permettrait, selon l'auteur, de comprendre les sujets borderline et dépressifs. Mais comment comprendre qu'une forclusion (qui signifie une incapacité à symboliser) puisse être partielle, qu'est ce que cela signifie ? Cliniquement à quoi sommes-nous renvoyés ? Chemama répond en arguant l'existence de plusieurs courants psychiques, du coup certains seraient forclos et d'autres pas.

On peut ainsi lire "Même si le phallus n'est pas vraiment forclos, il est possible que dans certaines figurations il soit déprécié, dévalué, rendu inutilisable comme symbole." En somme le phallus est présent, la dimension symbolique est là mais n'est pas maniable, le sujet ne peut pas en faire usage. Mais cela ne nous ramène-t-il pas au clivage, c'est-à-dire à une division entre un savoir exister et une reconnaissance, un faire avec ? Même une fois cette question posée, Chemama ne renonce pas à son idée de forclusion partielle. Le phallus est présent mais le sujet n'y a pas accès, ne peut pas l'utiliser pour symboliser.

Le noeud du livre est la place du père, on l'aura compris. Cette place est déterminée par les mutations historiques et sociales. Chemama est attentif au père réel, à l'évolution de sa place dans la société, toute évolution de celle-ci implique nécessairement un déplacement de l'Autre comme destinataire du discours. Le plan de la réalité et du symbolique se suivent de très près. Chemama part des réflexions de Lacan dans Les complexes familiaux (1938) sur le père réel et s'en sert pour traiter le reste des élaborations de Lacan. D'où dans tout le livre de Chemama cette figure de ce père qui ne sait pas prendre la parole, incapable de transmettre le défi phallique. Donc cette idée de forclusion partielle lui semble la meilleure pour comprendre l'effet d'un certain discours social sur le sujet.

Chemama nourrit sa thèse autant qu'il le peut, en critiquant la thèse de Bergeret d'abord qui en reste à la dimension imaginaire de la dépression. Il reprend ensuite la dialectique être ou avoir le phallus, faisant du dépressif celui qui devient le phallus mais un phallus en creux, négatif, au sein d'une société qui le contraindrait à créer un symptôme pour répondre à une pathologie dominante. Les derniers développements de Lacan occupent la fin du livre de Chemama, ceux de 1975 et 1976 autour du noeud borroméen. Les réflexions sur Joyce et la suppléance que constitua pour lui l'écriture face à un Nom du père forclos présentent un intérêt clinique évident puisqu'elles suggèrent que dans la cure peut se constituer, pour le patient psychotique, une dimension qui permettra de le faire tenir comme sujet. Chemama pose que la cure va créer un savoir apte à suppléer la carence du père réel et à l'impossibilité de manier le signifiant phallique. Qu'en est-il de la spécificité du sujet déprimé ? Bénéficie-t-il des mêmes effets qu'un psychotique en cure ? Peut-on les penser de façon identique ? Est-il rangé avec les borderline, faut-il penser que leur position subjective sont identiques et se rangent sous cette idée d'un signifiant phallique en dérangement ou partiellement indisponible ? Malheureusement à la fin du livre nous ne le savons pas.