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La constellation maternelle et la naissance d'une mère
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°42 - Page 14-16 Auteur(s) : Véronique Lemaître
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La constellation maternelle

Dans ses deux derniers livres, le premier destiné aux professionnels de la santé mentale, le second spécifiquement aux jeunes mères (il est rédigé en s'adressant à l'une d'entre elles), D. Stern développe un point de vue très provocateur vis à vis des acquis de la psychanalyse, en insistant sur deux idées : le devenir parent impose une transformation de l'identité qui n'a pas d'équivalent dans la vie psychique antérieure et impose au clinicien un modèle théorique spécifique à cette transformation; de ce fait il nous faut, dans le travail avec les jeunes mères, réévaluer la place que prennent la grand-mère maternelle et les femmes en général, dans une configuration qui repousserait à l'arrière plan le complexe d'Odipe comme organisateur de la vie psychique. Il me semble que si cette constellation maternelle recouvre bien une réalité clinique, ce constat n'impose pas pour autant une révision déchirante autour de la place du complexe d'Odipe : l'organisation oedipienne serait plutôt un stabilisateur de la constellation maternelle et un puissant organisateur du transfert dans la période périnatale. Par contre, je me suis demandée si l'intérêt principal de cette manière de penser n'était pas la diffusion de ces idées dans le grand public. La naissance d'une mère me semble susceptible, en encourageant le refoulement, d'étayer chez la jeune mère sa fonction (essentielle à mon point de vue) de parexcitation, tout en gardant dans la description des phénomènes psychiques qui entourent la naissance, une complexité suffisante pour lui laisser pressentir le jeu inconscient.

D. Stern nous dit que la jeune mère, emplie de sa nouvelle et terrible responsabilité, est avant tout préoccupée d'assurer le mieux possible cette nouvelle fonction, et ne s'intéresse plus aux hommes de la même façon qu'avant sa maternité. Il nous dit aussi que le jeune père découvre sa femme sous un jour qu'il ne pouvait connaître auparavant. En cela il décrit bien une réalité clinique : bien au delà de la grossesse et de l'accouchement la différence des sexes impose aux deux parents une expérience différente de la parentalité. La recherche de modèle, le besoin d'étayage et de reconnaissance auprès de ceux qui, du même sexe, sont plus expérimentés, sont effectivement des données d'observation courante qui reflètent le désir conscient des nouveaux parents de faire face le mieux possible à leur nouvelle tâche.

Il est vrai aussi que, lorsque je suis confrontée à la demande d'un patient (homme ou femme) qui a la responsabilité d'un très jeune enfant (que cela concerne ou non ce bébé), mon écoute est orientée par cette connaissance et cette responsabilité complique nécessairement le transfert : la puissance des actes concrets réalisés autour du bébé, et subis par lui, transforme fortement le sens du récit qui m'en est fait et sa valeur dans le transfert. Est-ce pour autant dire que la constellation maternelle prend le pas sur l'organisation oedipienne ? Je ne le crois pas, moi qui, dans un tel contexte clinique cherche avant tout où sont les appuis tant externes qu'intrapsychiques de ce jeune parent.

Le triangle "mère-mère de la mère-bébé" que D. Stern décrit comme organisateur principal de ce moment de la vie psychique, ne l'est qu'en apparence : l'organisation de la personnalité de la grand-mère est centrale ! Son aptitude à rester la mère de sa fille sans s'emparer du bébé dépend d'un modèle interne triangulé par sa propre relation à l'homme, ici le grand-père et le conjoint de sa fille. Le comportement concret de cette grand-mère a d'autant plus d'importance que les modèles internes de la jeune mère sont plus instables. A ce titre chaque nouvelle naissance est une occasion pour la jeune mère de réaménager le triangle oedipien dont elle est issue. La configuration que prend la constellation maternelle témoigne de l'équilibre réalisé autour de cette naissance entre le niveau possible d'organisation de la personnalité de la mère et la qualité concrète de son environnement à ce moment. Les parents aux histoires infantiles très traumatiques nous le montrent bien : ils peuvent à condition d'être fermement étayés autour de la naissance offrir à leurs enfants de bien meilleurs parents qu'ils n'en ont eus eux-mêmes.

Si nous regardons de plus près comment D. Stern décrit ce triangle, il semble qu'il met l'accent surtout sur la perte pour la jeune mère de son statut de fille de sa mère : la fonction maternelle s'impose, c'est elle la mère. En somme la fille doit mourir pour laisser place à la mère en elle : nous sommes toujours dans le théâtre oedipien qui se joue ici en intrapsychique. L'aptitude de la grand-mère à choyer sa fille comme lorsqu'elle était enfant vient contribuer à la cristallisation de l'organisation oedipienne préalable de la petite fille.

Alors pourquoi D. Stern insiste-t-il à ce point sur la place de l'entourage féminin et maternel de la jeune mère ? Il me semble qu'en portant l'accent sur les réalités concrètes que sont la vulnérabilité du bébé et la violence faite aux parents, et plus particulièrement à la mère, dans le fait de devenir responsable de la vie de ce bébé, il rejoint le point de vue que je développais dans Le sexuel dans la relation primaire (Cahiers Jungiens de Psychanalyse, n°91,3-98, p.23-33) : cette violence faite à la mère se vit dans un contexte sensoriel extrêmement excitant du fait du contact corporel avec le bébé, de la communication non verbale qui le caractérise et de l'obligation de lui prodiguer des soins constants. Cette mise en tension extrême n'a pas d'équivalent dans la vie habituelle, et n'est pas représentable en terme d'excitation sexuelle du fait de l'interdit de l'inceste. Une issue à cette tension peut se représenter sous la forme d'un "la différence des sexes n'a plus d'importance, la mère est en-dessus, ou en deça de cette question qui n'est plus pertinente pour elle", dont la figuration est très éloquente dans le tableau de Léonard de Vinci où Sainte-Anne entoure de ses bras la Vierge Marie qui prend soin d'un enfant divin à l'abri des tensions sexuelles. Le père n'est pas représenté sinon par son fils qui "l'incarne". Cette image qui me paraît métaphoriser une version optimiste de la constellation maternelle, contribue à organiser le système de parexcitation qui permet d'exercer une fonction maternelle respectueuse du bébé.

Si nous prenons garde de situer cette publication dans le contexte précis de nos sociétés occidentales dites développées (ainsi que l'auteur nous y invite), où la réduction de la cellule familiale à sa plus simple expression, la mobilité obligée pour des raisons économiques et la fréquence des divorces et familles recomposées induisent une bien plus grande fragilité narcissique des jeunes parents actuels, nous comprenons l'intérêt de porter l'attention sur l'étayage concret des jeunes parents. Le déni de la dette à la génération antérieure conduit à élever son bébé comme un nouveau soi-même idéalisé, ce qui est souvent peu propice à son autonomisation. Porter l'accent sur cette dette dans le triangle "mère-grand-mère-bébé" est souvent efficace sur le plan stratégique pour restaurer la communication dans le couple parental, ce qui fait réapparaitre l'origine exogame du bébé. Au total, ces publications prennent place dans la continuité des premiers travaux de D. Stern où, face aux conceptions psychanalytiques de la représentation construite à partir du vécu de l'absence, il éprouvait le besoin de réévaluer la place de l'expérience vécue de la présence, et de l'action dans le mouvement créateur, liant de façon indissoluble vie psychique et expérience concrète agie dans son concept de "schéma d'être avec". Penser la naissance de la parentalité comme un moment de grande vulnérabilité narcissique qui ne peut être contenue que par le lien homosexuel, c'est reconnaître la puissance du mouvement créateur à l'ouvre puiqu'il s'agit de créer à partir de soi-même les fonctions parentales susceptibles d'offrir les conditions optimum de développement de la créativité intrinsèque du petit être humain. Peut-on dire qu'il nous propose un modèle "longitudinal" où c'est le bébé qui fait sa mère, mère pour autant qu'elle soit bien enracinée dans la terre de ses propres origines : le secret doit être gardé sur les rencontres "transversales" dont le théatre clos est la chambre des parents ?