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Les attraits du visible
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°108 - Page 18-19 Auteur(s) : Jacques Angelergues
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Les attraits du visible

Publié dans la collection dirigée par Jacques André et Jean Laplanche, ce livre comporte un sous-titre : Freud et l'esthétique. Psychanalyste, membre de la Société Psychanalytique de Paris, Françoise Coblence est aussi professeur d'esthétique à l'Université de Picardie ; dans ce petit volume dense et d'une grande clarté, elle nous propose une réflexion trans-disciplinaire sur la dimension "plastique" de l'inconscient en articulant le champ de l'esthétique et celui de la métapsychologie freudienne.

La dimension littéraire de la psychanalyse n'est pas liée aux seules qualités de l'écriture de Freud ; "la poésie opère le passage du biographique à l'universel et au mythe, traduits, ensuite, dans le langage de la science". Littérature et psychanalyse "explorent le même objet" et si, pour Freud, le recours au quantitatif est d'emblée présent, on constate une préoccupation récurrente de quantifier la "prime de plaisir" issue de l'art et du plaisir esthétique. Le plaisir esthétique provient, comme tout plaisir, d'une décharge et il est d'autant plus grand qu'il est obtenu avec un minimum de dépense : l'Art est-il une gestion habile des quantités ? Rejoignant L. Kahn, Françoise Coblence montre que l' "action de la forme" est plus complexe : la seule intensité ne suffit pas pour décrire l'expérience de plaisir "qui ne peut être dissociée des formes et des figures qui en sont l'origine, et pas seulement l'occasion".

L'Esthétique a son mot à dire dans le débat des liens du sens et de la force. Le rapport entre qualité et quantité trouve son expression dans l'articulation affect/représentation. Françoise Coblence avance l'hypothèse plus générale que la survie de la théorie des pulsions -doctrine qualifiée par ailleurs de "mythologique" par Freud- est rendue nécessaire pour qualifier "un concept qu'on ne peut abandonner au pur registre de la quantité". Elle rejoint Green qui voit dans la pulsion une "forme d'auto-organisation" et propose de "poursuivre la confrontation de ces deux registres dont la psychanalyse est issue".

L'esthétique ouvre sur le sensible ; elle est ancrée dans les sensations qui forment un champ privilégié de liaison entre le quantitatif et les qualités. La sphère du visuel retient particulièrement l'attention de Françoise Coblence : c'est le registre des Arts Plastiques, mais aussi de la plasticité. Les liens de l'Inconscient avec le visuel sont soulignés dans l'oeuvre de Freud, ne serait-ce qu'à propos du rêve ; la plasticité, qui "désigne la propriété que possède un corps de se modifier, mais aussi de conserver ces modifications", ouvre sur l'a-temporalité des phénomènes inconscients, mais aussi sur leur "étendue", celle de Psyché qui est "étendue et qui n'en sait rien". Le point de vue de l'auteur est explicite : l'Esthétique ouvre une voie pour la connaissance de l'Inconscient.

Françoise Coblence nous rappelle au passage que l'empathie, redécouverte récemment par la Psychanalyse, est un terme emprunté à l'Esthétique - Freud l'a repris à Lipps - : "inséparable de la question de la perception des formes et de la façon dont le sujet est affecté par le visuel, l'empathie caractérise d'abord la perception d'un objet par un sujet.". Dans l'Art, sensations et sentiments sont créateurs d'images : ces figurations et représentations, tout comme la symbolique de ces formes, sont inséparables des associations d'idées qu'elles provoquent. On sait quel parti les spécialistes des traitements précoces ont tiré de l'empathie pour la connaissance de l'autre. Lebovici a étendu le pouvoir métaphorigène de l'empathie comme levier thérapeutique : c'est l'"empathie métaphorisante". Françoise Coblence indique que le succès de cette conception expose au risque de voir l'empathie caractériser l'ensemble de l'activité analytique, avec un risque de minimiser le rôle de l'inconscient et du refoulement.

Dans l'oeuvre freudienne, le mot, moins ancré dans la sensorialité, a été longtemps considéré comme supérieur à l'image, mais le "penser en image" reste plus près des processus inconscients. La figuration par l'image est aussi une nécessité de construction du rêve, mais le visuel autorise de plus une régression. Le visuel a partie liée avec le refoulé. L'image ne peut d'ailleurs être assimilée à un signe linguistique, comme l'a montré Jean-François Lyotard ; le travail du rêve est dynamisé par cette dissymétrie.

Françoise Coblence s'attarde sur la notion même de plasticité, à partir de la patiente de Freud, Frau Emmy : les réminiscences dont elle souffre -comme toute hystérique- sont liées à "leur caractère visuel, presque trop visuel, trop plastique". Au passage, l'auteur fait remarquer que la force de la plasticité est un peu affadie si on la réduit à la seule nécessité de figuration de la forme car c'est toute la force de présentation du ressenti corporel qui s'y engage. On ne peut concevoir la présentation plastique que comme l'expression simultanée de la qualité et de la quantité. C'est aussi le poids de l'inconscient qui s'engage : "la plastique serait donc aussi cette imprégnation de l'inconscient sur les corps, le témoignage de sa puissance créatrice de formes, dont les sensations constitueraient le relais et qui court-circuiterait la conscience". L'Art est du côté de la "présentation" et non de la seule "représentation".

Françoise Coblence aborde dans le dernier chapitre un point important à propos de la plasticité des pulsions sexuelles, celle qui permet "la libre mobilité de la libido" : elle rappelle que Freud les considérait comme plus plastiques que les pulsions du moi et aussi que les pulsions de destruction. Grâce à la conjonction de la plasticité de la libido et du caractère mouvant du processus primaire, des voies de décharges seraient offertes au ça, à des conditions possibles pour le moi, dans les sublimations et le plaisir préliminaire. Cette plasticité peut être au service d'Eros, mais aussi de la désexualisation, comme c'est le cas pour la sublimation. Par contre, "l'introduction du plaisir préliminaire comme destin différent de la sublimation permet de tenir à l'écart de toute désexualisation possible la plasticité des pulsions sexuelles partielles qui y est engagée". Il en irait de même pour le plaisir esthétique que Freud rapproche du plaisir préliminaire ; l'esthétique gardienne de la vie, en quelque sorte.