La Revue

Position et objet dans l'oeuvre de Mélanie Klein
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°46 - Page 24-26 Auteur(s) : Pierre Delion
Article gratuit
Livre concerné
Position et objet dans l'oeuvre de Mélanie Klein

Nous avions déjà eu quelques articles et ouvrages très intéressants sur la pensée de Mélanie Klein : ceux de Hanna Segal, de Wilfried Ruppert Bion et de Herbert Rosenfeld , de Donald Meltzer, et notamment l'ouvrage en deux volumes de J.M Petot. Notre auteur avait d'ailleurs lui-même déjà traduit en français l'ouvrage collectif Developments in Psycho-Analysis (1952) en 1966.

Là, il s'agit d'un grand livre sur Mélanie Klein, écrit par un psychanalyste argentin d'origine française, né en Algérie en 1922. Après des études de philosophie en France, il passe l'agrégation et devient professeur de philosophie à l'Institut français d'études supérieures de Buenos Aires, succédant au célèbre Roger Caillois. En 1946, enthousiasmé par l'enseignement psychanalytique de Enrique Pichon-Rivière, il décide d'entreprendre une psychanalyse en même temps que sa femme, Madeleine Baranger qui deviendra elle-même psychanalyste en Argentine, et surtout que Salomon Resnik, psychanalyste d'envergure internationale, qui complètera sa formation à Londres avec Mélanie Klein, Donald Winnicott, Esther Bick, et W.R Bion. Cette amitié entre ces trois personnes naîtra d'une pratique et d'une théorisation communes autour d'un travail acharné et passionnant dans le service des enfants et adolescents psychotiques de l'hôpital de Buenos Aires. C'est d'ailleurs au titre de cette amitié que Salomon Resnik a écrit une remarquable préface qui situe le contexte et les lignes de forces de ce livre.

Le courant kleinien a quelques difficultés à émerger en France depuis qu'il a pris son envol en Angleterre et essaimé largement dans la plupart des autres pays du monde. Il serait intéressant de réfléchir aux raisons pour lesquelles cette pensée si riche et originale n'a pas pris dans nos formations et nos théorisations françaises la place qu'elle mériterait. Mais tel n'est pas notre propos aujourd'hui. Toutefois, force est de constater que les traductions récentes de nombreux ouvrages des continuateurs de la pensée keinienne et post-kleinienne, ont permis aux thérapeutes français de trouver dans ces textes, le déploiement d'une pratique et d'une théorie au service des pathologies graves de la personnalité, notamment des psychoses. Et il faut bien dire que ce courant extrêmement fertile de la psychanalyse a eu et a encore une référence à la psychanalyse de la psychose qui en fonde tout l'intérêt pour nous.

Willy Baranger, dans son livre, va nous proposer une lecture de l'ouvre kleinienne à la fois dialectique et métapsychologique. Dialectique, puisque sa méthode d'étude de la pensée kleinienne repose sur l'étude, à partir de sa pratique, de la pertinence de la pensée kleinienne, l'exposé de ses hypothèses et le dépassement de ses antinomies et contradictions par des propositions qui ne trahissent jamais l'auteur qu'il étudie. Baranger nous montre par son fonctionnement psychique tout le plaisir qu'il prend à approfondir la psychanalyse en utilisant sa formation philosophique.

Métapsychologique, puisqu'il tente de figurer comment Mélanie Klein propose ses modèles conceptuels à partir de plusieurs expériences cliniques et thérapeutiques engrangées à mesure, et, en restant finalement sans doute plus fidèle à Freud que d'aucuns, en déduisant les aspects économiques, topiques et dynamiques, chaque fois que cela est possible.

C'est ainsi que Willy Baranger étudie tout d'abord "le concept de position dans l'ouvre de Mélanie Klein". Reprenant en historien les textes kleiniens, il montre comment de 1928, jusqu'à Envie et gratitude, ce concept fondamental va s'amodier au fur et à mesure de la théorico-pratique de Mélanie Klein ; partant de la découverte de la position dépressive, le matériel des cures va amener l'auteur à inventer la position paranoïde-schizoïde, pour arriver à un concept et à une synthèse aboutie dans Quelques conclusions théoriques au sujet de la vie émotionnelle des bébés (1952) puis dans Envie et gratitude (1957) et On the development of mental functionning (1958).

Puis il aborde un chapitre très important dans la pensée kleinienne, le concept de Monde interne, dont on sait le succès qu'il rencontrera chez les post-kleiniens et notamment chez Donald Meltzer avec son claustrum. Ce "monde interne" qui trouve sa racine chez Freud lui-même( dernier chapitre de l'Abrégé de psychanalyse), est créé par Klein, pour dépasser les catégories d'imago, d'image, et d'objet, et introduire celles de fantasme et d'objets internes. Baranger écrit : "Le monde interne, pratiquement, signifie les objets(c'est-à-dire, même si M. Klein reconnaît que les objets sont perçus comme dangereux du fait même des pulsions hostiles du sujet, le monde interne est un monde d'objets). Je voudrais insister sur le mot "pratiquement"; il fait évidemment référence à la psychanalyse. Ce qui est interprété dans la situation psychanalytique, c'est la relation entre le sujet et ses objets, l'interprétation concernant non pas la pulsion en soi mais une intention déterminée du sujet à l'égard d'un objet donné. Le monde, ce sont les objets et les liens objectaux. Le monde a son origine dans la relation fantasmée du nourrisson au sein et au ventre maternel."

De cette conception nouvelle, surgira l'idée émise par Salomon Resnik, de comprendre la psychose comme l'effet d'un dialogue difficile chez la personne psychotique, entre les "habitants de son monde interne".

Viendront ensuite les approches concernant la pulsion et/ou l'instinct, l'angoisse, le fantasme et l'objet. Puis Baranger propose une étude très approfondie des rapports entre le surmoi et les objets dans l'ouvre de Klein, ainsi que de l'évolution de la théorie du moi et des objets. Avant de passer à un aspect fondamental de la pensée kleinienne, l'étude des processus défensifs, Baranger nous propose un chapitre nommé Objectologie fantasmatique. Parti d'une plaisanterie d'un de ses étudiants lui réclamant une "objectothèque" susceptible de rassembler tous les modèles d'objets kleiniens, il répond qu'"un objet fait toujours partie d'une constellation en mouvement, qu'il existe toujours pour un sujet en corrélation avec d'autres objets, en tant qu'élément de liens internes ou externes, au gré des conflits qui orientent cette constellation et des angoisses qui surgissent de ces conflits".

Pour inaugurer son chapitre sur les processus défensifs, il expose les vicissitudes du concept de "déflexion", montrant ainsi comment Mélanie Klein avait pris fait et cause pour la découverte freudienne concernant la pulsion de mort. Ce faisant, il en arrive tout naturellement à reprendre les défenses à leur niveau le plus archaïque. C'est ainsi qu'il détaille les piliers de la sagesse selon M.Klein que sont le clivage, ses rapports avec l'introjection et la projection, pour en arriver au cour de la centrale kleinienne : l'identification projective. Reprenant la principale découverte de la tripière de génie (Lacan), il en étudie l'importance pour la théorie analytique. Il faut reconnaître que s'embarquer aujourd'hui dans le soin et la compréhension de la psychose, notamment infantile, sans disposer de ce concept, paraît impossible. Il étudie ensuite les autres processus : idéalisation, défenses maniaques, défenses obsessionnelles.

Mais Mélanie Klein a également produit quelques autres outils intéressants pour l'aventure psychanalytique, je veux parler de tout ce qui concerne la transformation progressive de l'objet, son rapport avec le moi, avec la sublimation, avec la réparation, l'envie et bien sûr la symbolisation. On sait tout le débat qui a marqué les mémoires sur cette question de la symbolisation, entre Lacan, Jones et Klein. Qu'il me soit permis de dire qu'aujourd'hui, les "choses" étant redevenues plus calmes, cette problématique de la symbolisation mériterait d'être reposée autrement, et notamment à la lumière des travaux de la sémiotique peircienne, dans la mesure où il convient de distinguer plusieurs niveaux de symbolisations, dont chacun correspond à un type d'identification singulier (symbole /légisigne/identification hystérique ; indice /insigne /identification projective ; icône /qualisigne / identification adhésive).

Après une différenciation très utile entre les mondes externe et interne, et la mise en évidence de leur non-correspondance isotopique, Baranger conclut par quelques remarques métapsychologiques du plus haut intérêt.

Inutile de dire que je considére désormais ce livre comme une introduction absolument incontournable à l'ouvre de Mélanie Klein, mais également comme un apport très précieux de la pensée de Willy Baranger à la psychanalyse. En effet, loin de se situer comme un "gardien du temple" de la pensée kleinienne, il s'en fait, en tant que psychanalyste, un pédagogue et un philosophe à la fois. Continuant à poser comme Antigone des questions à la grande psychanalyste d'enfants, il formule aussi des propositions dont on peut penser que Mélanie Klein aurait aimé les discuter avec lui. Avec Willy Baranger nous avons un exemple de la vitalité psychique de l'école argentine de psychanalyse, et à ce titre, je ne peux que rendre hommage et remercier Salomon Resnik et Madeleine Baranger, de nous avoir permis d'accéder à l'un de ses plus beaux représentants. A l'heure où la psychanalyse des psychoses risque d'entrer dans sa phase de résistance, ce texte redonne toute sa validité à la poursuite de cette praxis difficile.