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Le sexe mène le monde
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°46 - Page 26-28 Auteur(s) : Jean-François Rabain
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Le sexe mène le monde

Le sexe mène le monde, donc ! Qui le nierait aujourd'hui à l'ère du triomphe de l'image et de la planète Internet, diffusant au monde entier les frasques d'un président, abolisant la frontière entre vie privée et vie publique, remarque Colette Chiland. Se référant implicitement au "pansexualisme" freudien et à la théorie sexuelle des névroses, l'auteur, qui a récemment publié un livre sur le transexualisme et l'identité de genre (Changer de sexe, Odile Jacob, 1997), traite ici de l'importance de la sexualité et de l'identité sexuée dans la vie humaine qu'elle soit individuelle ou collective.

Parlant de l'identité sexuée, de la différence et de l'égalité des sexes, de ce qui a rendu possible le statut de la femme dans le monde contemporain, comme de ce qui y fait encore obstacle, abordant la question (mystérieuse) du choix du partenaire, ou celle des "errances" du sexe (pornographie, perversion, prostitution), concluant son livre avec un chapitre sur l'amour et ses trois visages, Eros, Philia, Agapé, Colette Chiland n'hésite pas à s'engager dans une réflexion personnelle issue à la fois de son expérience d'analyste et de nombreuses lectures critiques. A ce titre, les notes et la bibliographie qui ponctuent l'ouvrage sont autant d'ouvertures nouvelles.

Réflexions d'une psychanalyste donc, qui rappelle que la sexualité humaine est d'abord une psychosexualité. S'il est possible, en effet, pour les êtres humains, libérés de l'oestrus, de s'unir à tout moment pour leur seul plaisir, les complexités de la vie sociale comme de leur vie psychique leur ont fait inventer des liens idéologiques entre sexualité et procréation. "Libérés dans leur corps, ils sont prisonniers de leurs représentations individuelles et collectives, de leurs fantasmes personnels et de leurs mythes culturels". Au contraire des sexologues, qui traitent les troubles du comportement sexuel, les psychanalystes, en effet, parlent d'une sexualité indissociable du psychisme parce que précisément elle organise celui-ci.

Colette Chiland aborde ainsi de nombreuses notions à la fois familières et mystérieuses. "L'identité sexuée", ce sentiment intime que chacun a d'appartenir à l'un des sexes que la biologie et la culture distinguent. En effet, aux données biologiques concernant le sexe s'ajoutent les constructions sociales et politiques. Le masculin et le féminin ne découlent pas de la nature biologique de l'homme et de la femme, mais sont une interprétation des différences biologiques, par ailleurs impossibles à nier. Conventionnelles et en grande partie arbitraires, ces interprétations sont imposées aux membres d'une culture donnée et la majorité se soumet à ces stéréotypes, craignant l'exclusion du groupe social.

Colette Chiland montre par ailleurs comment se construit l'identité sexuée. C'est à propos des intersexués, des sujets présentant des troubles de leur constitution sexuée, que l'on s'est aperçu que l'identité sexuée avant d'être une "connaissance", était une "croyance" qui découlait du sexe d'assignation, celui que l'on a reçu à l'état civil et dans lequel on a été élevé. Le bébé ne sait pas en naissant qu'il est garçon ou fille. Ce sont les parents qui le savent et l'élèvent comme tel. John Money à Baltimore a montré que lorsqu'il y a contradiction entre biologie et sexe d'assignation, le sujet avait le sentiment d'appartenir à son sexe d'assignation. Les forces psychologiques l'emportent, donc, sur les forces biologiques. Tel est le cas d'Herculine Barbin dont Michel Foucault (1978) a rapporté l'histoire. On en vient, donc, à l'idée que le sentiment d'appartenir à l'un des deux sexes est une croyance, et que notre identité sexuée, avant que nous ne nous l'approprions, est dans la tête de nos parents et de ceux qui nous entourent. C'est par le déchiffrage des messages parentaux que nous apprenons notre sexe.

On ne saurait cependant comparer le refus dramatique de son sexe d'assignation chez le transexuel avec les vicissitudes ordinaires de tout un chacun. Colette Chiland rappelle que le noyau de l'identité sexuée se constitue au cours des deux premières années (Roiphe et Galenson) et qu'il n'est pas remis en question lorsque la fille par exemple, envie le statut masculin, et que l'on parle chez elle "d'envie du pénis". Si elle envie le statut que le pénis vaut au garçon, plus que l'organe anatomique, elle ne cesse pas de vouloir continuer à être elle-même. L'inverse est tout aussi vrai, même si l'on ne voit pas beaucoup de garçons pleurer parce qu'ils ne pourront pas porter de bébés dans leur ventre !

Il existe, de fait, une hiérarchie de valeur entre le masculin et le féminin, ce que Françoise Héritier a appelé la "valeur différentielle des sexes", le féminin apparaissant partout "inférieur" au masculin ! On se considère donc comme garçon ou fille et l'on va ensuite négocier avec soi-même et avec les autres ce qui est acceptable ou non dans les stéréotypes que la société veut nous imposer, écrit Colette Chiland.

On remarquera, au passage, que chacun, de même qu'il ressemble physiquement à son père et à sa mère indépendamment de son sexe, s'identifiera aux modes de fonctionnement et aux caractéristiques de ses deux parents. Ainsi, on peut définir ici une "bisexuation psychologique". De même parlera-t-on de "bisexualité psychique", à partir des vécus de tendresse et de sensualité qui alimentent le complexe d'Odipe, dans sa double orientation vers le parent de l'autre sexe, et celui du même sexe.

La question du choix du partenaire ne saurait laisser indifférent. Colette Chiland évoque ici les travaux de John Money, les "sexual maps", la "carte sexuelle" ou "carte du tendre" qui ne concerne pas seulement l'aspect tendre de la sexualité, mais aussi son aspect sexuel érotique. L'enjeu dans le choix du partenaire est, bien naturellement, que les cartes du tendre s'ajustent ! A-t-on découvert le mode d'emploi ?

Colette Chiland rappelle qu'il existe une histoire développementale de l'hétérosexualité, aussi bien que de l'homosexualité. En ce qui concerne l'homosexualité, la recherche d'un support biologique du choix homosexuel d'objet s'est montré décevante. Pas de gène ou de locus cérébral de l'homosexualité malgré les assertions de certains ! Le choix du sexe du partenaire reste un phénomène complexe faisant intervenir à la fois des phénomènes culturels (les initiations rituelles) et l'histoire du sujet comme tous les phénomènes psychologiques complexes. Ce chapitre évoque par ailleurs une intéressante hypothèse d'Elisabeth Moberly : à la racine du choix homosexuel d'objet on trouverait un trouble de l'attachement par rapport à la figure parentale de même sexe. La tendresse qui unit le couple homosexuel serait à comprendre comme un besoin de réparation par rapport au manque vécu avec la figure parentale de même sexe, avec ce que l'on a appelé une carence de l'homosexualité primaire.

En ce qui concerne notre identité, remarque Colette Chiland, si nous sommes un homme ou une femme, cela ne veut pas dire que l'humanité est divisée en deux moitiés. "L'humanité est à la fois homme et femme. Elle ne se réalise pleinement en nous que si nous sommes capables de saisir par empathie ce que vit l'autre de l'autre sexe, de nous identifier à lui sans peur et sans envie". L'humanité ne se réalise, en effet, pleinement en nous que par la bisexuation et la bisexualité psychique, écrit Colette Chiland par notre capacité à vivre pleinement nos identifications au masculin et au féminin.

Le livre se conclut avec un chapitre sur l'amour, décrit à travers ses trois figures mythiques, celle d'Eros, l'amour sensuel, Philia, l'amitié, et Agapé, l'amour au sens universel du terme. Colette Chiland rappelle que l'être humain n'est pas capable d'aimer, s'il n'a d'abord été aimé. Au passage, elle réconcilie Freud et Bowlby, la satisfaction pulsionnelle cherchant l'objet, la figure d'attachement, et non seulement la pure décharge mécanique. Elle montre, par ailleurs, qu'il n'existe pas d'amour aussi bienveillant soit-il qui ne soit mêlé d'ambivalence. L'ambivalence dans son inéluctabilité est pour les freudiens une "conséquence" de la dernière théorie des pulsions, Freud décrivant une force de déliaison à l'ouvre associée à une force de liaison. Face à Thanatos, face aux forces de destruction, Eros, Philia et Agapé "représentent notre espérance". Colette Chiland rejoint ainsi Freud, qui, dans Malaise dans la civilisation, écrivait que nous attendions "de l'Eros immortel qu'il tente un effort, afin de s'affirmer dans la lutte qu'il mène contre son adversaire non moins immortel".