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Introduction aux thérapies familiales - La fratrie méconnue
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°46 - Page 28-30 Auteur(s) : François Giraud
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Introduction aux thérapies familiales

De nombreux cliniciens aujourd'hui s'interrogent lorsque face à des enfants, des adolescents ou des adultes en souffrance, les prises en charge individuelles stagnent et n'apportent pas les solutions attendues. Sans doute toute prise en charge, quels que soient ses soubassements théoriques, paraît trouver un moment ses limites. S'il y a tant de psychothérapies (400 paraît-il...), ceci témoigne tout autant de la créativité des cliniciens que des difficultés qu'ils rencontrent. Parmi celles-ci, la place faite à la famille du malade est problématique. Pour certains, pourtant, fidèles en cela à une optique psychanalytique classique, la question ne se pose pas. Le travail ne commence que lorsque l'enfant ou l'adolescent se retrouve seul avec le clinicien. La famille n'existe qu'en lisière de ce cadre. Elle n'a pas d'autre réalité que psychique et l'impact sur la famille n'a pas à être envisagé en tant que tel.

Une telle position -extrême, caricaturale sans doute mais toujours présente- se heurte pourtant à des réalités d'une tout autre complexité. Au sein même de la psychiatrie et de la psychanalyse, aux Etats-Unis en particulier, comme le rapporte Brigitte Dollé-Monglond, dans une synthèse très complète des divers courants, perspectives et étapes de développement des thérapies familiales, de nouvelles manières de faire et de nouveaux questionnements s'imposèrent. Dès les années quarante, Lidz, Fromm-Reichmann, l'école de Palo-Alto (Haley, Watzlawick), Whitaker, Bowen, Boszormeny-Nagy partirent d'autres postulats. La créativité méthodologique plus que la fidélité au corpus freudien, les inspirèrent. A l'écart des canons officiels du freudisme, parfois proches du culturalisme, surtout inspirés par les travaux anthropologiques de Bateson et les recherches logiques sur la communication inspirées par Russell, certains s'éloignèrent même de la psychanalyse, sur la base d'autres "paradigmes" fondés sur une conception "circulaire" de la causalité (la famille comme "système"). Plus tard une approche plus strictement psychanalytique se développa dans le prolongement des recherches sur "l'appareil psychique groupal".

Pour Brigitte Dollé-Monglond, elle-même psychanalyste du IVème groupe et thérapeute familiale, l'important est au-delà de ces querelles de montrer, au plus près de la clinique, les différentes approches pour définir non seulement des angles d'attaque conceptuels (approche expérientielle, structurale, stratégique, intergénérationnelle), mais les axes principaux des difficultés familiales avec les dimensions récurrentes des processus mis en oeuvre (peur de la répétition, aménagements défensifs, disqualification, inversion des rôles, etc.).

Dans ce bilan, solidement argumenté, des théories successives, parfois concurrentes mais le plus souvent complémentaires, l'auteur accorde une place particulière aux apports européens, italiens par exemple. Elle insiste notamment sur "l'aventure thérapeutique" de Maria Selvini dont elle suit le parcours, du "modèle stratégique au modèle transgénérationnel".

Elle achève cette dense introduction par des réflexions très actuelles sur les problèmes posés par les évolutions contemporaines, familles recomposées ou pluricomposées, nouveaux couples, et sur les implications pratiques qu'elles posent aux cliniciens d'aujourd'hui, encore attachés à des modèles familiaux standards. Inversement, si elle note incidemment qu'un des aspects les plus intéressants des perspectives actuelles est la confrontation entre thérapies familiales et ethnopsychiatrie, elle n'en dit rien, sauf à remarquer que la complexification des formes familiales actuelles ne fait que reprendre parfois ce qui se pratique ailleurs. Par contre ses réflexions techniques seront sans doute partagées par beaucoup de thérapeutes.

La bibliographie finale commentée répond par ailleurs aux objectifs d'une telle introduction et donnera au lecteur encore peu au fait de ces théories et pratiques les moyens d'établir son propre itinéraire, à partir soit des ouvrages fondateurs, soit de ceux, plus récents et plus spécifiques. A ce sujet, la parution récente, sous la direction de Brigitte Camdessus, d'un ensemble d'études sur la fratrie, apporte un éclairage quant à une dimension relativement méconnue de la dynamique familiale.

Pour saisir les enjeux des "expériences fraternelles", spécialement étudièes par J.-P. Almodovar, la dizaine d'études proposées ici aborde, sous des angles différents, sociologiques, littéraires, psychologiques, cliniques et éducatifs une forme horizontale des relations familiales. Les mythes (C. Lachal) ou la liitérature (R. Gaillard) éclairent, avec les approches sociologiques (A. Langevin, D. Bondu) des évolutions d'où ressortent les difficultés et aussi la place renouvelée de ce type de lien alors que les familles sont plus réduites, que s'est effacé le modèle hierarchique paternel, ou que sont apparues et développées les fratries multicomposées. Les questions cliniques, telles que celle du placement regroupé des fratries ou des villages SOS ont leur place ici, ainsi que l'articulation des différents types de prise en charge et les rivalités "confraternelles" des thérapeutes, utilisées par les patients au service de la résistance (très intéressant article "autoréférentiel" d'Edith Nicot). Plus grave est, au centre du livre, comme une sorte d'ombilic vertigineux, la question de l'inceste qui hante la relation fraternelle dans une tentation de l'enfermement. Cette dimension incestueuse, moins connue que celle de la rivalité et de l'Oedipe, est, comme le montre R. Gaillard, au coeur de nombreuses oeuvres littéraires.

Finalement, cet ouvrage porte un nouveau type de regard sur la famille où l'horizontalité, différenciée plus que hiérachisée par le rang de naissance, complète la perspective habituellement plus verticale, centrée sur la relation parents/enfants, de nos approches de cette "institution" éminemment culturelle qu'est la famille. Les transformations actuelles, à la fois juridiques, sociales, mentales qui l'affectent, en cultivant la complexité, suscitent autant d'opportunités que de difficultés. D'où l'intérêt de recherches et d'inventions cliniques dont ces deux ouvrages fournissent de riches illustrations.