La Revue

Présentation et hommage à Mary Ainsworth
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°48 - Page 12 Auteur(s) : Blaise Pierrehumbert
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Pour une génération d'étudiants français, l'attachement est resté indissociable du fameux colloque imaginaire, mis sur pied et publié par René Zazzo en 1974, colloque auquel, du reste, John Bowlby avait contribué. Zazzo présentait cet ouvrage en affirmant qu'il aurait manqué son but s'il aboutissait à un débat pour ou contre la psychanalyse. Dans les pays anglophones, le débat a perdu de son enjeu épistémologique, soit parce que l'attachement est passé dans les mains des psychologues du développement, soit parce que les psychanalystes proposant une articulation entre les deux théories, comme Jeremy Holmes ou Peter Fonagy, se sont engagés dans une voie que nous pourrions qualifier de pragmatique. La question serait restée plus sensible en France. Serge Lebovici propose une perspective qui ne se laisse réduire ni à l'enfant réel ni à l'enfant du fantasme. Suivant son enseignement, ce cahier ne s'est pas voulu consensuel autour de l'attachement, mais il mise plutôt sur la créativité de la confrontation. On le verra au cours des diverses interventions, toutes francophones : le but est largement atteint. Ce qui n'est pas sans suggérer que les francophones ont peut-être un apport spécifique à proposer dans ce domaine. Nous avons également sollicité pour ce cahier la contribution d'un certain nombre de spécialistes soulignant les intérêts, mais également les insuffisances, de la théorie de l'attachement. Hommage à Mary Ainsworth La théorie de l'attachement est désormais orpheline de père et de mère. Neuf ans après John Bowlby, Mary D. Salter Ainsworth est décédée, à l'âge de 83 ans, le 21 mars dernier. Elle était Professeur Emérite de psychologie à l'Université de Virginia. Elle restera la personne qui a installé fermement la théorie de l'attachement dans la psychologie du développement. Son nom est indissociable de la situation étrange qu'elle a imaginé alors qu'elle travaillait à l'Université John Hopkins, à Baltimore, à la fin des années 1960, en vue d'observer les processus d'attachement et d'exploration, originellement chez 23 jeunes enfants qu'elle suivait depuis leur naissance. Elle voulait vérifier, grâce à l'observation systématisée, ce que son intuition géniale lui avait fait entrevoir lors d'études "sur le terrain" en Ouganda, c'est-à-dire la présence de certaines différences inter-individuelles au niveau de la relation à la mère, plus particulièrement au niveau de la base secure, normalement offerte par la mère, permettant à l'enfant de s'ouvrir au monde et d'explorer. Non seulement elle retrouva ces différences, mais elle précisa trois types d'attachement à la mère (attachement secure, anxieux-évitant et anxieux-ambivalent). Ce paradigme expérimental eut un succès gigantesque, et on peut se rendre compte de la justesse de l'intuition de Mary Ainsworth lorsque l'on considère que la situation étrange a été répétée des milliers de fois, dans des dizaines d'études (467 mentions de Ainsworth ou de la situation étrange dans la base de données PsycLit), et que ces études ont constamment reconfirmé la présence de ces types d'attachement. La solidité théorique et expérimentale de ce modèle a engendré une créativité inégalée dans la psychlologie du développement. Ainsi, en s'appuyant sur ce modèle, les chercheurs se sont finalement affranchis de l'étude de la relation mère-enfant et de l'approche strictement éthologique pour s'intéresser aux représentations d'attachement de l'adulte ; ils y ont retrouvé les modèles d'attachement décrits par Mary Ainsworth. Comme le formule Evrett Waters, dans son éloge de M. Ainsworth (http://www. psy.sunysb.edu/EWATERS/index.htm) : "Ses contributions sur le plan théorique, méthodologique et expérimental, aussi bien que son enseignement, sa camaraderie, et sa grâce, forment une base secure à partir de laquelle des générations d'étudiants pourront explorer".