La Revue

L'imprinting, l'attachement, le lien
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°48 - Page 13-15 Auteur(s) : Hubert Montagner
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La "filiation" entre la théorie de l'imprinting (prägung) et la théorie de l'attachement. Proposée par Heinroth (1910), puis formalisée par Lorenz (1935), la théorie de l'imprinting (Prägung, prise d'empreinte) a joué un rôle essentiel dans le développement des recherches sur les mécanismes et la genèse du lien entre la mère et son ou ses jeunes, d'abord chez les oiseaux, puis chez les mammifères, y compris l'espèce humaine. Dans les études pionnières sur les espèces d'oiseaux nidifuges, l'imprinting est décrite avec deux composantes : un comportement inné de poursuite du premier objet en mouvement "rencontré" à l'éclosion, c'est-à-dire la mère dans les conditions naturelles ; la discrimination, la connaissance et la reconnaissance de cet objet permanent de proximité, c'est-à-dire, s'agissant de la mère, un individu singulier qui protège et nourrit (ou permet de trouver la nourriture), et un individu porteur des caractéristiques de l'espèce. Chez les mammifères, la première composante est constituée par la recherche et le maintien du contact avec la mère (par exemple, le fouissement). On admet généralement que la prise "d'empreinte filiale" se met en place au cours d'une "période" dite critique ou sensible, variable d'une espèce à l'autre. Elle préparerait et "recouvrirait" une prise d'empreinte sexuelle qui déterminerait le choix spécifique des partenaires à l'âge de la reproduction. Complétant les travaux de Harlow et al. (1965) sur les conséquences dommageables de la séparation du jeune macaque rhésus avec sa mère (le petit présente divers troubles du comportement et des conduites de type autistique, plus ou moins marqués et durables selon la durée de la séparation), la théorie de l'imprinting a beaucoup influencé Bowlby dans l'élaboration de sa théorie de l'attachement (1969, 1973). Bowlby postule en effet qu'il existe chez le bébé humain des comportements innés dits d'attachement dont la fonction est de réduire la distance, et d'établir la proximité et le contact avec la mère. Des comportements innés existeraient aussi chez la mère avec la même fonction, même si la théorie admet que l'apprentissage joue un rôle dans l'expression de ces comportements. Ainsi peuvent s'établir des interactions proximales au cours desquelles chaque partenaire de la dyade mère-enfant ajuste son comportement à l'autre. En conséquence, un lien et un attachement singuliers peuvent s'établir et se développer entre eux, et générer chez l'enfant une sécurité affective. Ayant pour objectif de reconnaître les signes ou indicateurs d'un attachement secure et d'un attachement non secure, Ainsworth propose en 1974 un protocole qui comprend des alternances de séparation et de retrouvailles entre l'enfant âgé de un an et sa mère, avec l'intervention d'un tiers. Elle distingue trois carégories d'enfants à partir de leurs manifestations comportementales : ceux qui ont formé avec leur mère un attachement secure ; les enfants évitants ; les enfants résistants. Les interactions entre la mère et l'enfant sont dites accordées (de attunement, ou accordage : Stern, 1985) lorsqu'il y a entre l'enfant et sa mère un ajustement émotionnel et affectif, et pas seulement comportemental. En développant le concept d'interactions phantasmatiques, Lebovici (1983) englobe le fonctionnement psychique de l'ensemble des personnes impliquées dans l'attachement mère-bébé. Selon la théorie de l'attachement et les développements théoriques plus récents, le développement émotionnel et affectif de l'enfant apparaît déterminé par la qualité des interactions ajustées et "accordées" entre le bébé et sa mère. Les aspects fructueux de la théorie de l'attachement. La théorie de l'attachement a permis le développement d'études originales, le recueil de données nouvelles et l'élaboration de nouveaux "outils" qui permettent de mieux comprendre les aspects essentiels du développement et des conduites de l'enfant, d'objectiver la qualité et les difficultés de la relation mère-enfant et d'éclairer la clinique, même si son aspect déterministe ne résiste pas aux investigations longitudinales. Parmi les études fondamentales et / ou cliniques qui s'inscrivent dans sa logique, on peut citer : 1- La constitution d'un corpus et d'un outil d'évaluation néonatale dont l'ensemble des items permet une meilleure lisibilité des compétences perceptives, interactives et cognitives du bébé, non seulement pour le chercheur et le clinicien, mais aussi pour les parents (Neonatal Behavioral Assessment Scale, Brazelton, 1973). 2- L'analyse des mécanismes et processus qui reflètent un attachement "secure" mère-enfant dans les interactions face à face, et de ceux qui entraînent chez l'enfant des comportements d'insécurité pouvant traduire un attachement "non secure" (par exemple, dans l'étude still face de Tronick et al., 1978). 3- L'analyse de la lisibilité, de l'émergence, de la fonctionnalité et du développement des compétences du bébé à partir de l'étude longitudinale de ses interactions avec sa mère. Par exemple, le "jeu" des interactions face à face et oil à oil qui "conduisent" le bébé âgé de un mois à révéler de façon interactive des capacités d'orientation, "d'observation", d'attention visuelle soutenue, de contrôle tonico-postural, de coordination visuo-motrice, de préhension des objets, de "généralisation" des acquisitions motrices, de réponse aux manifestations maternelles et de "reproduction" de certaines d'entre elles (Montagner, 1998). On observe parallèlement comment, et dans quels contextes, la lisibilité et la fonctionnalité des compétences du bébé modifient le comportement, les émotions, les représentations, le discours et les pratiques de la mère (et des autres partenaires), et comment ces modifications maternelles modifient en retour les manifestations de l'enfant. 4- Bowlby n'a pas intégré dans sa théorie les liens et relations entre enfants comme "sources" possibles d'attachement et de sécurité affective (lorsqu'il les évoque, il les qualifie de magical transformations, 1973) alors que, dans les recherches pionnières de Harlow, les jeunes macaques séparés de leur mère développent entre eux d'étroits contacts corporels qui empêchent ou limitent la dégradation de leurs comportements sociaux. Ils peuvent aussi avoir sur leur mère des effets qui s'apparentent à une sorte de psychothérapie. Pourtant, l'étude qualitative et quantitative des interactions entre enfants apporte de nouveaux éclairages sur leurs compétences, le développement de leurs comportements sociaux et plus généralement la genèse de leur fonctionnement cérébral, tout en permettant aussi de réfuter l'aspect déterministe de la théorie de l'attachement. La lisibilité et la fonctionnalité des "émergences" et processus peuvent induire des modifications significatives dans les comportements, interactions et représentations de la mère. C'est ce que montre, par exemple, la recherche que nous avons développée, en présence des mères, avec des enfants âgés de 4-5 mois assis côte à côte et face à face dans des sièges dont la configuration les "libère" de l'immaturité tonico-posturale. Dès leur deuxième "rencontre", alors qu'ils sont devenus peu ou prou familiers, ils révèlent l'un vis à vis de l'autre des capacités complexes d'induction, de réponse, d'ajustement et d'imitation qu'ils ne montrent pas dans d'autres contextes et avec d'autres partenaires, y compris leur mère (Montagner et al., 1993, 1998, 1999). En outre, l'enregistrement en continu de leur électrocardiogramme révèle chez eux une plus grande stabilité émotionnelle que dans les interactions avec leur mère (Montagner et al., 1999). Ce paradigme permet d'objectiver et de quantifier en même temps les compétences et régulations comportementales du jeune enfant et la variabilité de ses états émotionnels, selon que l'enfant est en interaction avec la personne "d'attachement initial" ou un partenaire du même âge devenu familier. Il peut nous aider à mieux cerner les processus qui nourrissent la genèse et le développement des interactions ajustées et accordées entre l'enfant et ses différents partenaires, et parallèlement un attachement secure ou non secure, un non attachement ou un détachement, ainsi que l'évolution temporelle de ces phénomènes, selon les particularités de l'enfant et ses partenaires, notamment psychiques.