La Revue

De l'empreinte à l'amour romantique
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°48 - Page 15-16 Auteur(s) : Raphaëlle Miljkovitch
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Comment peut-on en arriver à comparer des oisons à des êtres humains ? Telle est le genre de question que certains psychanalystes ont été amenés à se poser quand John Bowlby, qui pourtant s'affichait comme psychanalyste, a proposé sa théorie de l'attachement. Se référer à l'éthologie dans la compréhension de l'être humain, dont la spécificité même est la capacité à penser et à réfléchir, paraissait pour certains d'un réductionnisme extrême. Mais contrairement aux accusations qui ont été portées contre lui, Bowlby n'avait pas omis l'étude des processus de pensée dans sa théorie de l'attachement. Si les hypothèses qu'il a formulées concernant les comportements d'attachement ont très vite été formalisées par sa plus précieuse collaboratrice, Mary Ainsworth, ses travaux sur les représentations font actuellement l'objet d'études approfondies, en particulier depuis que des auteurs tels que Mary Main et Inge Bretherton effectuent des recherches dans ce domaine. Ainsi, nous allons retracer comment, à l'instar de Bowlby, une conception éthologique de l'homme a pu être conjuguée à une perspective prenant en compte son monde relationnel, et comment, arrivé à l'âge adulte, un individu organise sa vie affective en fonction de ses liens d'attachement passés. Au départ, Bowlby avait été interpellé par les observations de Konrad Lorenz sur des oisons à la naissance. Celui-ci avait constaté qu'à peine sortis de leur coquille, ces petits êtres suivaient la première chose qui leur passait devant les yeux, et ce, pendant le restant de leur vie. En temps normal, il s'agit de la mère, mais étonnamment, même lorsqu'il ne s'agit pas d'elle, ces oisons suivent l'objet ou l'être en question. C'est ainsi que des petits oisons se sont fidèlement attachés à Lorenz, qui était le premier à être présent au moment de leur éclosion. La mise en place de comportements spécifiques pendant un laps de temps déterminé (dit période sensible) a été désignée sous le terme d'empreinte. Bowlby a été fasciné par l'établissement de ce lien, totalement indépendant d'une quelconque gratification alimentaire. En s'intéressant davantage aux travaux effectués par les éthologues, Bowlby s'est vite aperçu qu'à travers les espèces, une variété de comportements semblaient viser un même objectif : la proximité physique. Ainsi, il a remis en question l'idée de Freud selon laquelle l'enfant s'attache à sa mère parce que celle-ci satisfait ses besoins physiologiques. Bowlby a proposé à la place l'idée d'un besoin d'attachement primaire, tout aussi vital que le lait maternel. Les récits de Spitz sur l'hospitalisme et comment des orphelins, malgré une hygiène satisfaisante, se laissaient dépérir en l'absence de liens affectifs solides, n'ont fait que valider la position de Bowlby. Aussi très inspiré par les travaux de Darwin, Bowlby a tenté d'expliquer l'existence d'un tel besoin dans une perspective évolutionniste. Ainsi considérait-il que les comportements d'attachement, dont le but est de favoriser la proximité physique, ont une fonction de protection du jeune et en conséquence, de survie de l'espèce. Mais dans cette optique, les liens affectifs humains ne sont-ils pas ramenés à de simples comportements instinctifs, dépourvus de toute vie psychique ? Qu'advient-il des fantasmes ? Il est vrai que Bowlby s'est mis à dos bon nombre de psychanalystes, en particulier Melanie Klein, car il critiquait leur tendance à ne s'intéresser qu'à la vie psychique et à négliger le rôle des éléments de réalité extérieure, comme l'environnement. Il n'en reste pas moins qu'il a proposé une théorie sur la construction des représentations d'attachement, dans une visée adaptative, reprise et opérationnalisée par Mary Main dans les années 80. D'après ces auteurs, l'enfant élabore tout d'abord des stratégies comportementales d'attachement qui lui permettent de fonctionner de façon optimale au sein du cercle familial. Consécutivement, il développe des représentations d'attachement en tirant de son expérience personnelle un modèle de relation qui, une fois constitué, oriente sa perception des choses et le guide dans les situations interpersonnelles. Ce modèle interne résulterait donc des apprentissages faits au cours de la vie d'après ce que l'individu a vécu, mais aussi d'après les représentations que ses parents ont tenté de lui inculquer. Au fil du temps, ces modèles tendraient à se rigidifier, devenant de plus en plus imperméables aux expériences nouvelles. Arrivé à l'âge adulte, l'individu est donc muni d'un système de représentations, censé le guider dans sa manière d'agir avec autrui, à la lumière du passé. De fait, la mise en place d'une relation amoureuse, à commencer par le choix d'un partenaire, subit l'influence de ces modèles. Si certains romantiques expliquent la rencontre entre deux êtres comme étant le fruit du hasard ou la volonté de Dieu, Bowlby, lui, pensait que la formation d'un couple reposait sur la capacité du conjoint à confirmer les représentations que l'on s'est construites sur soi et les autres dès la prime enfance. En même temps, au travers de ce qu'il incarne et par l'image qu'il renvoie à l'autre, le conjoint permet de continuer à évincer des représentations de soi qui sont considérées comme indésirables. Bowlby a employé l'expression d'"homéostasie représentationnelle" pour désigner le fait que l'on se lie à quelqu'un dont la dynamique personnelle ne va pas ébranler le système de représentations solidement ancré en soi. Autrement dit, l'autre est choisi dès lors qu'il nous autorise à ne pas nous remettre en question et à continuer à fonctionner de la même manière dans ses relations interpersonnelles. Ainsi, le modèle déjà construit a toutes les chances de se cristalliser et assurer à la personne une stabilité (voire une répétition) des mêmes modes de relations. En fin de compte, les explications proposées par les théoriciens de l'attachement semblent rejoindre celles de certains psychanalystes (Lemaire, 1989), en ce sens que l'autre est choisi dans la mesure où il permet aux défenses psychiques de maintenir certaines représentations hors du champ de la conscience. Mais quand les patterns d'existence s'inscrivent dans la souffrance, on peut espérer que dans une volonté de ne plus répéter les mêmes erreurs, l'homme soit poussé à nouer des relations d'un autre type qui lui permettent de modifier les structures de pensée et le fonctionnement qu'il a jadis mis en place.