La Revue

L'attachement entre théorie des pulsions et théorie de la relation d'objet
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°48 - Page 16-18 Auteur(s) : Bernard Golse
Article gratuit

L'attachement peut-il valoir comme paradigme susceptible de relier théorie des pulsions et théorie de la relation d'objet ? Il ne s'agit pas d'être ocuménique à tout prix mais d'être simplement honnête. Pour ma part, je ne crois pas que la théorie de l'attachement impose des révisions aussi déchirantes qu'on l'a dit, de la métapsychologie. C'est ce que j'avais essayé de montrer dans un article de la Revue Internationale de Psychopathologie paru sous le titre : Attachement, modèles internes opérants et métapsychologie, ou comment ne pas jeter l'eau du bain avec le bébé ? Si l'attachement correspond à un besoin primaire de l'enfant, pourquoi ne pas imaginer qu'il puisse être libidinalisé comme tous les autres besoins au sein de la théorie de l'étayage ? L'attachement ne me semble pas, par ailleurs, pouvoir être conceptualisé en termes purement cognitifs. Même à la Strange Situation de M. Ainsworth, les différents types d'attachement du bébé se trouvent décrits en termes d'affect (attachement sécure, attachement insécure ou anxieux, attachement évitant.) et les schémas d'attachement doivent donc être considérés comme des mixtes de cognitif et d'affectif. Autrement dit, l'objet d'attachement se trouve être dans le même temps un objet à découvrir et un objet à investir. Les modèles internes opérants (Working Internal Models) décrits par J. Bowlby, M. Main et I. Bretherton notamment, revêtent en fait un statut de représentations mentales dont on s'aperçoit, depuis la mort de J. Bowlby en 1990, qu'elles ne sont pas, de sa théorie, les grandes absentes qu'on a pu dire. Les travaux de M. Main sur l'Adult Attachement Interview (A.A.I), dont s'inspire l'équipe de B. Pierrehumbert à Lausanne, montrent bien que la transmission trans-générationnelle des schémas d'attachement suit les mécanismes de la transmission fantasmatique tout autant que ceux d'une transmission cognitive à héritabilité plus ou moins génétique. J'ajoute que toutes ces recherches sur l'attachement laissent indéniablement une place à l'après-coup puisque, par exemple, P. Fonagy (au centre Anna Freud à Londres) a montré qu'il existe des corrélations très fortes, d'environ 80 %, entre le type de réponses de la mère à l'A.A.I. et la nature des schémas d'attachement du bébé évalués à la Strange Situation. Autrement dit, une mère qui, à tort ou à raison, se fait une idée rétrospective secure ou insecure de ses propres liens d'attachement va, dans près de 80% des cas, induire chez son enfant des schémas d'attachement respectivement secures ou insecures. Or, l'A.A.I. donne en fait accès aux représentations actuelles que l'adulte se forge de ses procédures d'attachement précoces et ces représentations se trouvent bien évidemment remaniées et reconstruites par toute une série de distorsions et de refoulements intermédiaires. Tout se passe donc comme si la naissance et la présence interactive du bébé réactivait par un effet d'après-coup les expériences passées de l'histoire infantile précoce de la mère, et notamment dans le champ de l'attachement, expériences passées qui vont ainsi infiltrer la nature qualitative du système relationnel que la mère va proposer à son enfant. La construction, enfin, des schémas d'attachement par le bébé se joue par la mise en place de ce que D.N. Stern appelle des "représentations d'interaction généralisées" au sein desquelles l'absence, la différence et l'écart occupent une place essentielle. L'enfant extrait en effet de ses différentes expériences interactives une sorte de moyenne, de résultante fictive jamais réalisée en tant que telle mais inscrite dans la psyché de l'enfant comme une abstraction du style interactif de ses partenaires relationnels principaux, si l'on veut bien entendre sous le terme d'abstraction une activité d'extraction d'invariants. Lors de chaque rencontre interactive effective dans la réalité, l'enfant va alors en quelque sorte mesurer l'écart qui existe entre ce qu'il vit dans l'instant et cette représentation dynamique et prototypique qu'il s'est construite de l'adulte, écart qui le renseigne sur l'état émotionnel de celui-ci (accordage affectif ou harmonisation des affects). Tout ceci fait que prendre en compte la théorie de l'attachement ne veut pas dire, me semble-t-il, qu'il faille renoncer le moins du monde à la métapsychologie et ce d'autant que l'écart évoqué ci-dessus fait en quelque sorte le lit du tiers, c'est-à-dire donne accès à la question de "l'autre de l'objet" (A. Green) qui préfigure l'emplacement de la fonction paternelle ultérieure. Dans son livre Les forces de la destinée - La psychanalyse et l'idiome humain, Ch. Bollas pose, à mon sens, de manière féconde, la question des rapports entre la théorie des pulsions et la théorie des relations d'objet. On sait qu'il y a là le terreau de toutes les polémiques entre la psychanalyse européenne et la psychanalyse anglo-saxonne, pour radicaliser les choses de manière un peu trop schématique. Entre théorie des pulsions et théorie des relations d'objet, l'écart (là aussi !) apparaît en effet comme à la fois crucial et minuscule. Minuscule car les pulsions sont les "grandes quêteuses d'objet" que l'on sait (S. Freud) et parce qu'il n'y a pas d'objet qui puisse s'inscrire psychiquement sans un double investissement pulsionnel (d'amour et de haine). Mais crucial aussi, et c'est là le point qui nous interpelle à travers le livre de Ch. Bollas. La théorie des pulsions délimite en effet en quelque sorte un en deçà de l'objet, registre freudien par excellence qui ouvre la porte sur toute la question de la métapsychologie de l'absence. La théorie des relations d'objet en revanche, qui décale le regard vers l'objet, ouvre quant à elle sur toutes les dérives - si souvent dénoncées - de la métapsychologie de la présence. Le changement de vertex, comme aurait dit W.R. Bion, est donc d'importance. La position de Ch. Bollas apparaît alors comme une sorte d'entre-deux (on n'ose pas dire de compromis) puisqu'elle essaye de contenir dans le même regard et le vrai self (et ses pulsions) et l'objet, en soutenant l'idée que le vrai self de l'individu ne peut se construire, s'élaborer et se révéler qu'à travers ses manipulations et ses expérimentations de l'objet. L'intérêt du travail de Ch. Bollas tient alors au thème qui se perçoit facilement en filigrane : la pulsion sans objet est un mythe, l'objet sans pulsion est un leurre et le vrai self s'enracine, très précisément, en leur point de rencontre. L'approche est donc séduisante mais elle est surtout pragmatique : c'est dans la manière dont le sujet utilise ses objets qu'il édifie et dévoile son self (vrai ou faux, selon les cas). Malgré tout, et telle est en tout cas ma lecture de ce livre, la balance y penche, malheureusement, plutôt du côté de la théorie des relations d'objet et de ce fait la question de la sexualité infantile au sens freudien du terme se voit quelque peu marginalisée, cette désexualisation allant comme toujours de pair avec une évacuation pure et simple du principe de plaisir-déplaisir dès lors que la recherche de l'objet prime sur la question de la source pulsionnelle des processus en jeu. Quoi qu'il en soit, en matière d'attachement, cette perspective est tout de même heuristique si l'on prend garde, précisément, à ce risque de désexualisation. En effet, comme le fait d'ailleurs D. Anzieu, rien n'interdit de voir les choses en termes de "pulsion d'attachement" à but initial auto-conservatoire mais avec, nous l'avons dit, une libidinalisation secondaire de l'objet d'attachement au sein d'un étayage rapide du sexuel sur le besoin, selon les modalités habituelles. En tout cas, c'est ainsi que je me sers personnellement du concept d'attachement. Dès lors, notre potentialité d'attachement représenterait une part de notre "pulsion de destinée" tandis que notre rencontre avec tel ou tel objet d'attachement serait notre destin. Dans cette optique, l'attachement n'exclut pas le plaisir qui, à mon sens, le conditionne tout autant que le déplaisir peut venir le fausser. Précisons toutefois que Ch. Bollas situe la "pulsion de destinée" du côté de la pulsion de vie soit d'une pulsion d'Amour et de liaison au sens large. Or, comme le fait remarquer A. Green, dès que S. Freud, après 1920, ne parle plus du sexuel mais d'Amour, il y a mise au rebut de la notion d'objet partiel car l'Amour, c'est-à-dire Eros, implique irréductiblement l'objet total. Et c'est là que, personnellement, je quitte Ch. Bollas à propos de l'attachement car celui-ci peut parfaitement se jouer à l'égard d'aspects très partiels de l'objet. Selon moi, il y a là tout un pan de recherche et de travail qui nous attend encore. D'ores et déjà, on le voit, la théorie de l'attachement mérite d'être repensée en termes métapsychologiques et ces quelques lignes n'avaient d'autre but que de nous y inviter.