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La transmission intergénérationnelle à travers le prisme de la psychanalyse et de l'attachement
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°48 - Page 19-21 Auteur(s) : Olivier Halfon
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L'essor considérable de l'intérêt porté au nourrisson m'a amené à m'interroger sur la transmission intergénérationnelle qui représente l'une des données fondamentales des liens entre le bébé et sa mère. Son importance a été reconnue dans au moins deux champs d'étude du psychisme humain : le modèle freudien d'une part, et d'autre part le modèle de Bowlby sur l'attachement, que tout semble opposer. L'objet prioritaire de la théorie de l'attachement est en effet l'interaction observable alors que la réalité des interactions reste relativement indifférente dans l'approche psychodynamique, son objet étant la reconstruction de ce réel par l'activité mentale. Enfin, le renoncement de Bowlby (1973) à la théorie de l'étayage de la pulsion, ou de l'investissement de l'objet et de la satisfaction du désir ne va pas dans le sens d'une complémentarité de ces deux paradigmes. La description du modèle psychanalytique et du modèle de l'attachement a été déjà développée dans un article paru dans Psychiatrie de l'Enfant (1997). Je me contenterai donc ici de confronter les deux modèles. L'un étudie le psychisme inconscient et la sexualité infantile. L'objet prioritaire de l'autre est l'interaction observable; le réel ayant un statut essentiel, la connaissance est fondée sur la répétabilité de l'observation ainsi que sur les modèles opérants en jeu dans les relations sociales, modèles en partie inconscients mais qui peuvent être appréhendés au travers de leurs manifestations objectivables. Cependant, ces deux paradigmes essaient de proposer une explication à la transmission du psychisme de la mère au psychisme de l'enfant. D'un côté on aurait une transmission "en creux", de l'autre une transmission "en plein". Je pense que ces deux théories ne peuvent ni se confirmer, ni s'infirmer. Elles ne s'excluent pas l'une l'autre ; peut-être peuvent-elles alors se compléter ? Elles diffèrent cependant sur des points fondamentaux, notamment sur le concept de pulsion et de représentation. En effet, le besoin primaire d'attachement de Bowlby est bien éloigné du concept freudien de pulsion. L'attachement correspond, selon la définition qu'en donne Bowlby (1973) à un schème de comportement instinctif. Or, la conception freudienne de la pulsion ne saurait être rabattue sur la notion éthologique d'instinct. Qui dit pulsion, dit activité psychique. Pour Freud (1915) la pulsion apparaît en effet "comme le représentant psychique des excitations issues de l'intérieur du corps et parvenant au psychisme". Déléguée du corps, la pulsion est une sorte d'ambassadeur de l'excitation endosomatique au niveau psychique (Green, 1987). Le concept de pulsion partielle souligne l'idée que la pulsion sexuelle existe d'abord à l'état polymorphe et vise la suppression de la tension au niveau de la source corporelle, qu'elle se lie dans l'histoire du sujet à des représentations qui spécifient l'objet et le mode de satisfaction. Freud ne postule pas que derrière chaque type d'activité il y a une force biologique correspondante, mais fait entrer l'ensemble des manifestations pulsionnelles sous une seule grande opposition fondamentale : faim et amour, puis amour et discorde. La manifestation de la pulsion c'est justement "l'attachement", puisque sa satisfaction poussera à la fixation et il faut donc parler de pulsion d'attachement. Mais cette pulsion n'est pas un signal biologique génétiquement programmé qui serait destiné à favoriser l'adaptation à l'environnement social ; elle ne se réduit pas non plus à un apprentissage cognitif qui serait acquis au cours des interactions précoces. Par le biais de l'affect, elle est élaborée, psychisée en quelque sorte. L'image de l'objet satisfaisant va prendre une valeur élective dans la constitution du désir, et non pas seulement du besoin, du sujet, le désir se satisfaisant de façon hallucinatoire. Ce retour hallucinatoire de l'expérience de la satisfaction s'épuisera dans le vide en cas de carence de soins maternels : si la mère est incapable de s'adapter à l'hallucination du bébé, celui-ci risque de se constituer en faux-self. On est donc assez loin de la théorie de Bowlby (1973) qui postule que l'attachement affectif de l'enfant à l'image maternelle n'est pas dû à une libidinalisation secondaire des fonctions neurophysiologiques de base (étayage), mais correspond à un instinct primaire, assez proche de ce que Lorenz (1967) appelle l'empreinte. Or, à mon sens, l'appareil psychique de l'enfant ne peut se développer qu'en s'articulant avec l'investissement libidinal et le maillage narcissique de ceux qui l'élèvent (Lebovici et al., 1991). Green (1992) nous indique bien comment le système pulsionnel de l'enfant ne peut fonctionner qu'en lien avec l'objet ; objet de la satisfaction pulsionnelle, objet des représentations inconscientes de l'enfant, mais surtout objet qui fantasme, et renvoie à l'enfant ses propres représentations. Grâce à la dialectique entre le monde interne et le monde externe les représentations vont être introjectées par l'enfant et vont l'aider à construire ses objets subjectifs (Winnicott, 1975). Ce modèle se heurte donc à la perspective très cognitiviste de Bowlby (1973). Cependant certains auteurs proposent des points de jonction entre la métapsychologie freudienne et la théorie de l'attachement. Ainsi Laplanche (1993) souligne l'importance du biologique dans l'être humain dont les liens ou les "courants" d'attachement représentent des comportements complexes qui s'inscrivent initialement au niveau des fonctions d'autoconservation. Cependant le fonctionnement autoconservatif de l'attachement est en lui-même interactif et d'emblée ouvert sur l'environnement. D'après lui, le niveau de l'autoconservation est d'emblée envahi par la sexualité infantile sous l'effet des messages inconscients, véhiculés à travers les soins que la mère apporte au bébé. Les messages émanant de la mère seraient à son insu porteurs de sexuel dont une partie serait irreprésentable pour le bébé qui serait d'emblée en relation. L'attachement sert de point d'appel pour l'intervention de l'autre dont l'objet-source de la pulsion est "fiché dans l'enveloppe du moi comme l'écharde l'est dans la peau" (1992). Les représentations-choses refoulées constituent les premiers objets-sources de la pulsion conceptualisés par Laplanche (1992). Selon lui, le point de vue psychanalytique apporte un éclairage particulier "sur l'autre de l'attachement qui n'est pas aussi simple que la théorie de l'attachement voudrait le croire" (1993). En effet, l'autoconservation n'est pas seulement ouverte sur l'autre, mais elle implique l'autre. Chez l'homme, l'attachement décrit par les psychologues contemporains est d'emblée envahi par la sexualité qui est véhiculée par le socius adulte (1993). Dans l'interaction de l'attachement, ou de la tendresse de Freud se glisse et vient s'inscrire l'action inconsciente du partenaire adulte, "la face sexuelle inconsciente du message de l'autre" véhiculée dans ses comportements (1993). A partir du moule dynamique des liens précoces se développent les dimensions psychiques spécifiques de l'approche psychanalytique, comme l'inconscient, la sexualité infantile, la conflictualité psychique, l'ancrage corporel des pulsions, les processus d'internalisation et d'identification. On le voit, la perspective est assez différente à la fois de la vision anglo-saxonne de Stern (1989), d'un self très représentationnel et en quelque sorte donné d'emblée (à mon avis ce qui est important c'est non pas l'objet, mais la relation d'objet) et de la théorie de Bowlby (1973). Donc, la mère, à travers des soins corporels mais aussi et surtout imaginaires, par le biais de son inconscient séduit l'enfant : mais aussi par son langage, car la mère parle au bébé et l'introduit par là même dans la dimension temporelle et donc dans la dimension symbolique. Ce qui nous éloigne du modèle éthologique de Lorenz (1967). C'est souligner la relation étroite et fondamentale entre l'intrapsychique et l'interpsychique ou l'intersubjectif. Green (1992) a bien relevé que le danger de l'observation directe, c'est d'externaliser la vie psychique de l'enfant, donc de glisser du référent de la représentation au référent du comportement et à une interaction génétiquement programmée. D'un côté on se situerait dans le registre du besoin parasité par la satisfaction, selon le schéma qu'à une stimulation spécifique correspond une réponse spécifique, de l'autre dans celui du désir. La transmission intergénérationnelle n'est peut-être pas si mystérieuse, si "magique" que cela. Il ne s'agirait pas d'une communication d'inconscient à inconscient, mais d'une rencontre du psychisme de l'enfant avec celui de sa mère et de son environnement. Cette rencontre va avoir un effet décisif sur l'équilibre économique et dynamique du sujet et sur le développement de l'appareil psychique du bébé et l'instauration du processus de transitionnalité. Elle se déroule dans l'espace de l'illusion et le premier processus psychique de retour hallucinatoire de l'expérience de la satisfaction se fait de manière totalement inadaptée. C'est pourquoi il est sans doute vain de penser que l'interaction peut être objectivable et qu'à telle attitude parentale donnée correspondrait une attitude spécifique chez l'enfant. L'observation des bébés, si elle apporte de très nombreuses informations, ne peut être transposée dans une théorie de l'inconscient. En conclusion, l'intérêt de la conceptualisation des modèles internes d'attachement serait de proposer une explication de la transmission du psychisme de la mère au psychisme de l'enfant au travers des actes de soins, des interactions "objectivables", mais celles-ci ne se situent pas au même niveau que les interactions fantasmatiques freudiennes.