La Revue

L'attachement chez l'enfant
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°48 - Page 21-24 Auteur(s) : Serge Lebovici, Martine Lamour
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Bowlby a soulevé beaucoup de passions dans le milieu psychanalytique lorsqu'il a proposé que le paradigme essentiel de la relation entre la mère et le bébé soit défini chez l'homme comme chez tous les animaux par le concept de l'attachement. On sait en effet que, travaillant à la Tavistock Clinic à Londres, il avait été chargé par l'OMS de rédiger un livre sur le danger des carences de soins maternels. Il avait déjà été sensibilisé à la séparation de l'enfant de sa mère par les objecteurs de conscience, en particulier Robertson. Cet ami accueillait de jeunes enfants pendant le "blitz" de Londres et il avait été frappé par la variété de leurs réactions au moment des "retrouvailles". Il s'agit, on le voit, d'une première approche de la typologie des formes transmises de l'attachement. On sait que Spitz avait décrit l'hospitalisme dans les années qui avaient précédé. Bowlby fut saisi par les critiques qui provenaient surtout des milieux féministes qui prétendaient que la description de ces états de carence était surtout liée au désir d'empêcher les femmes de travailler (Margaret Mead). À Munich, il avait connu Lorentz qui lui avait montré l'importance de ce concept chez l'animal qui suivait le plus près possible l'objet de son attachement, même quand il s'agissait d'une plaque de métal pour les poussins. Dans de telles conditions, l'attachement apparaissait comme une donnée valable pour définir toutes les relations initiales entre la mère et le bébé, ce dernier ayant comme empreinte naturelle la poitrine de sa mère contre laquelle il se colle et vers laquelle il dirige sa bouche. Il s'agit d'un réflexe inné qui tend à disparaître et dont Spitz a montré qu'il est à l'origine du premier sourire vers le visage maternel lorsqu'il disparaît. La généralisation de la thèse de Bowlby aboutissait en fait à la mise en cause de la théorie psychanalytique des pulsions. Freud avait en effet décrit le rapport entre le nouveau-né et les soins maternels comme la base de toute relation. Unie complètement au bébé par les soins maternels qu'elle lui donne, la mère tend peu à peu à se détacher de lui. La diminution de l'investissement maternel amène le bébé à réactiver les traces mnésiques de la satisfaction de ses besoins, et à utiliser l'auto-érotisme oral : en suçant son pouce, le bébé retrouve le sein manquant, comme dans un rêve. Je fus le témoin des attaques que Spitz et Anna Freud voulurent déclencher contre Bowlby, accusé de ne plus être psychanalyste. En 1969, René Zazzo publia les résultats d'une "table ronde écrite" sur la valeur de la notion d'attachement. Il s'adressa à Koupernik qui insista sur le fait que l'attachement était d'autant plus important que le bébé allait mal. Zazzo avait écrit ce livre dans une perspective anti-psychanalytique parce qu'il appartenait au Parti Communiste qui déclarait que la psychanalyse était une "science bourgeoise". Nous primes, Widlöcher et moi, une position favorable à Bowlby lorsqu'il s'adressa à nous. Widlöcher se montra beaucoup plus enthousiaste que moi. En fait, Bowlby a largement renoncé à la technique psychanalytique en s'intéressant surtout à la relation humaine. À la fin de sa vie, j'ai eu la chance de travailler avec lui à la Fondation Menninger qui avait convoqué quelques Européens pour discuter de la valeur scientifique de la psychanalyse. C'était un an avant sa mort, et Bowlby se montra très fervent envers la psychanalyse telle qu'il la concevait. On sait en particulier que dans son dernier article paru dans l'American Journal of Psychiatry, il exprimait l'idée que la psychanalyse était au centre de toute recherche en psychiatrie. Les troubles mentaux d'adultes lui paraissaient en effet la conséquence de la dépression de la mère qui exprimait ainsi ses blessures narcissiques ; conséquences peut-être des difficultés dans les premières années de sa vie. Cet aspect des choses est lié à l'idée exprimée très tôt par Bowlby que l'attachement est transmis génétiquement. On sait la place prise dans les travaux actuels par la strange situation, paradigme décrit par Mary Ainsworth, une disciple de Bowlby, très irritée par la description des conséquences de la séparation de la mère et de l'enfant. Elle s'est avérée en fait une parfaite disciple de Bowlby en déclarant que l'attachement était transmis comme les cognitions, c'est-à-dire génétiquement. Je ne développerai pas ce chapitre qu'illustre la popularité du paradigme de Mary Ainsworth à laquelle B. Pierrehumbert a rendu un hommage mérité. Mary Main a montré que l'attachement des parents à leurs propres parents est transmis à la génération suivante. Elle a en particulier confirmé les trois variétés d'attachement décrites par Mary Ainsworth : l'attachement confiant est rencontré dans 50 % des cas, mais les cas d'attachement défiant comportent la classe "défiante" proprement dite, ainsi que les formes ambivalentes qui peuvent s'accompagner d'angoisse. Comme on le sait, cette catégorisation est liée à une longue épreuve au cours de laquelle les parents sont amenés à décrire les relations qu'ils avaient à leurs propres parents, et à exprimer les mêmes mots que ceux de leur enfant. Cette épreuve intitulée "l'inventaire des attachements de l'adulte" (AAI, Adult Attachement Inventory) n'est en fait guère pratiquée, en particulier du fait de sa longueur et du fait que peu de chercheurs ont subi les épreuves proposées par Mary Main pour en faire des disciples. Dans ces conditions, il faut remercier Blaise Pierrehumbert d'avoir proposé le CAMIR, questionnaire qui permet de retrouver certains choix standardisés par la méthode du Q-sort des éléments essentiels de la transmission intergénérationnelle. En fait, satisfaction a été donnée à Bowlby qui avait prévu que les mécanismes cognitifs interviendraient dans la transmission de ce qu'il appelait Internal Working Mechanisms. Les travaux de Mary Ainsworth et de Mary Main sont certainement très importants et intéressants. On voit en particulier le directeur de recherches Peter Fonagy, au Centre Anna Freud, en reprendre les grandes lignes en soulignant que les attachements défiants peuvent être modifiés par la psychothérapie, jouant un rôle essentiel dans ses indications . Les choses en sont arrivées à ce point que la Newsletter du Centre Anna Freud, largement diffusée, indique que les traitements psychothérapiques sont surtout indiqués lorsque l'enfant présente un attachement défiant. Mary Main prend actuellement des précautions vis-à-vis de positions aussi rigides. Dans le glossaire du CD-Rom qui accompagne l'étude sur la psychopathologie précoce du bébé (Lebovici, Golse, 1998), elle insiste sur le fait que les femmes qui transmettent un attachement défiant peuvent être néanmoins de très bonnes mères, et que les indications de la psychothérapie ne doivent pas reposer sur cette seule caractéristique. Il faut par exemple tenir compte du père dans cette étude de la transmission intergénérationnelle. On peut donc se demander si les critiques qu'on lit actuellement sur les aspects génétiques de la transmission de l'attachement ne sont pas implicitement admises par Mary Main. On trouvera déjà des critiques sur l'importance des perturbations de la transmission de l'attachement chez tous ceux qui s'intéressent à la transmission d'autres mécanismes et qui décrivent les interactions entre un "enfant réel" et un "enfant imaginé" par sa mère. En effet, ces "développementalistes" montrent qu'il existe un processus double de filiation-parentalisation qui fait de l'enfant celui qui désigne ses parents comme ses parents. La métaphore de Winnicott sur les effets de miroir de la mère et de la famille concernant le développement précoce de l'enfant nous rappelle qu'un enfant qui regarde sa mère la voit en train de le regarder, et que celle-ci voit son enfant la désigner comme mère, puisqu'il la regarde en train de le regarder. Pour mon compte, je pense qu'au moment où naît le fonctionnement inter-objectal, il faut que le Self soit défini, autrement dit, que le sujet, c'est-à-dire le Soi, s'organise sur la base de l'expérience de la frustration maternelle. L'enfant se sait exister alors du fait de son investissement narcissique primaire, lui-même lié à l'investissement narcissique de ses parents sur lui. Autrement dit, on peut admettre le point de vue de Rosenberg sur le fait que "l'instinct de mort est le gardien de la vie", c'est-à-dire que la frustration maternelle déclenche le besoin d'auto-réparation basé sur les expériences antérieures de satisfaction des besoins, pour reprendre la théorie freudienne des pulsions qui m'a permis d'écrire en 1960 que "l'objet est investi avant que d'être perçu". Rosenberg remarque en même temps que cette autosatisfaction est du domaine du fantasme et laisse s'épanouir un désir de mort. Nacht écrivait : "le narcissisme est le gardien de la vie", montrant ainsi que le sujet construit un monde qui lui est particulier. Le processus de subjectalisation permet à chacun de trouver sa voie essentiellement narcissique pour réparer les effets de l'insuffisance de transmission transgénérationnelle. Il apparaît finalement que les liens d'attachement solides sont essentiels, mais les éléments de transmission intergénérationnelle montrent, comme on vient de le voir, l'importance de l'enfant lui-même dans le processus de filiation-parentalisation. Ainsi, devant la monotonie des interactions habituelles, un événement insignifiant en apparence peut déclencher dans le "rétro-dit" des éléments qui montrent que la prédiction des souvenirs des relations de l'enfant avec sa mère est très difficile. Il est probable en effet que l'enfant imaginé par sa mère construit avec elle des fantasmes qui sont liés à sa situation d'enfant de l'Odipe, dont la naissance constitue une "dette de vie" à l'égard de sa grand-mère maternelle. Ainsi la sécurité dans les relations entre la mère et le bébé est liée à des styles variables. C'est ce que tend à montrer la "narration" qui, postérieure aux expériences vécues par l'enfant, permet de reconstruire les éléments de sa mémoire future (Inge Bretherton). C'est ce que justifient les expériences actuelles poursuivies par Pierrehumbert et ses collaborateurs sur l'histoire de l'attachement. En outre, la production d'expressions linguistiques concernant les données de l'attachement doit être confrontée aux modalités d'expressions linguistiques du milieu auquel appartient l'enfant. Les métaphores, on le sait, demandent un niveau culturel certain. Il faut aussi tenir compte des éléments de "parentage intuitif" qui témoignent de la capacité des parents à remplir leur fonction. J'aimerais enfin signaler combien les positions qui ont été exposées sur les conditions de l'attachement ont stimulé nos recherches personnelles sur le phénomène de la triangulation. On sait en effet l'importance du rôle pratique joué par les pères dans la société occidentale actuelle. Les travaux de l'École de Lausanne ont montré que le phénomène de la triade permet de confirmer que l'enfant a très tôt une vision différente des soins donnés par le père et par la mère. Ainsi, on décrit la tiercéisation des relations dites binaires qui doivent être observées par un tiers, comme c'était le cas lorsque le rôle du père consistait à valoriser les relations entre la mère et son bébé. Mais les relations entre le père et le bébé sont également soutenues actuellement par le regard maternel. Les examens de l'École de Lausanne ont montré en particulier que le soutien donné par l'un des parents est davantage lié à la position du bassin des parents qu'à leur regard bienveillant. Ainsi définit-on le social referencing. Lorsque les parents sont unis entre eux, l'enfant doit se débrouiller seul, comme il le fait la nuit en développant le fantasme de la scène primitive introduit par la "censure de l'amante". En tout état de cause, la microanalyse des documents vidéoscopiques recueillis montre les résultats d'une intervention métaphorisante heureuse. Contrairement à ce que prétend Bertrand Cramer, il me semble que l'intervention peut agir directement sur le bébé, qui modifie alors le comportement de la mère . Dans cette courte note, nous avons voulu éviter les critiques générales de la notion d'attachement telles qu'elles ont été présentées par L. Sander. Mais il reste que la notion d'attachement est importante, car elle satisfait pleinement les développementalistes américains. La critique sévère qu'A. Green leur oppose vise à montrer qu'ils décrivent un enfant de la réalité, et non pas un enfant de la psychanalyse. Selma Fraiberg a cependant eu raison de nous inviter à nous préoccuper des "fantômes dans la chambre des enfants". Le groupe INTERFACE dont Martine Lamour et moi-même faisons partie, a étudié les éléments de la transmission intergénérationnelle à partir des triangles initiaux. C'est ainsi qu'une recherche sur la transmission intergénérationnelle des pères conduit à penser que ce qu'il en résulte pour l'enfant est l'effet de la coïncidence de la transmission intergénérationnelle des mères avec celle des pères. Nous avons appris avec intérêt que Dieter Bürgin, de Bâle, élabore dès la grossesse des hypothèses sur les éléments de la triangulation ultérieure, et montre ainsi la réalité de l'importance des constructions odipiennes des parents dans le jeu interactif qu'ils vont poursuivre avec leur enfant. Ainsi, l'attachement, tel qu'il a été décrit par Bowlby, est un apport intéressant pour les psychanalystes qui peuvent travailler sur l'interface avec des éthologues, comme le propose Montagner qui, par ailleurs, a étudié les relations sociales chez l'enfant. Cette collaboration justifie également que les professionnels qui donnent des soins aux enfants, en particulier ceux qui sont abandonnés par leurs parents comme à Loczy, puissent se référer à la notion d'empathie co-créatrice. On arrive donc à décrire le processus de filiation-parentalisation comme celui d'une filiation psychique qui associe, dans la transmission intergénérationnelle, les "mécanismes internes" de l'attachement et la transmission intergénérationnelle des conflits parentaux.