La Revue

John Bowlby et Henri Wallon: des chevauchements possibles
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°48 - Page 31-32 Auteur(s) : Chantal Zaouche-Gaudron
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Notre contribution s'appuie sur deux courants théoriques majeurs en psychologie du développement - celui de l'attachement avec Bowlby et celui de la personnalisation avec Wallon dans le but de proposer une réflexion inscrite dans la controverse théorique. Dans cette perspective, nous confrontons les apports originaux de Bowlby et de Wallon en nous interrogeant sur leurs origines, en soulignant leurs convergences et en identifiant leurs divergences. L'intérêt d'une telle comparaison est de nous faire progresser dans la compréhension des processus à l'oeuvre dans le développement du jeune enfant. Au titre des convergences, l'articulation la plus probante entre ces deux approches s'exprime sans nul doute dans la même conviction que les auteurs manifestent sur l'importance initiale accordée à la mère : pour Bowlby en termes de monotropie, pour Wallon en tant qu'instance organisatrice du psychisme de l'enfant. Tous deux insistent sur la dépendance initiale du nourrisson envers l'autre : l'enfant a besoin d'être nourri, protégé, entouré, aimé. Cette orientation vers autrui est essentielle dans l'oeuvre de Bowlby (1958, 1969). Elle y est analysée à partir du besoin primaire d'attachement et sous-tendue par les fonctions de protection et de socialisation. Bowlby a voulu rompre avec l'idée prégnante de l'apprentissage, faisant passer l'enfant d'un état biologique à un statut d'être social : le besoin et la recherche d'autrui ne relèvent pas d'un apprentissage ; dès la naissance l'enfant est orienté vers l'autre, orientation inscrite en quelque sorte dans son équipement biologique. Par ailleurs, quand Bowlby définit une figure d'attachement en termes de "présence, disponibilité, continuité", il colore la relation mère-enfant de sens, de par la notion de modèles internes opérants que construit l'enfant au travers de cette relation signifiante. Dans ce contexte, les affects constituent la matrice du développement de l'enfant et sont prédictifs du développement social ultérieur. Pour Wallon (1946, 284) , "le socius ou l'autre est un partenaire perpétuel du moi dans la vie psychique". A l'aube de la vie, l'autre est l'autre maternel qui stabilise les réactions spontanées de l'enfant, pour en faire des actions et structurer son psychisme. Wallon a de façon remarquable insisté sur la fonction des émotions perçues, reçues et transformées comme organisatrices de la personnalité. Elles représentent le point de naissance du psychisme, expression à autrui de quelque chose qui est intérieur au sujet. Il s'agit d'un système de significations donné par la mère pour que l'enfant se structure. L'autre a ainsi une fonction d'organisateur affectif et cognitif du psychisme enfantin qui sous-tend la construction de la personne. Ce faisant, pour Wallon, vie sociale et vie affective sont dialectiquement et intimement liées. Les deux auteurs mettent en avant la question de l'autre dans le développement de l'enfant, en particulier l'autre maternel. A titre illustratif de cette connexion, le fantôme d'autrui wallonnien, cet autre - double du moi - pourrait être identifié, au tout début de la vie psychique, à la figure d'attachement dont parle Bowlby dont l'enfant devra se déprendre et en même temps intérioriser pour se différencier. Sur le registre des spécificités de chacun, nous en relèverons quatre. La première questionne l'uni et la multidimentionnalité. Bowlby s'est focalisé sur la seule dimension relationnelle centrée sur le lien mère-enfant et analysée dans la première année de la vie de l'enfant, au détriment d'une approche développementale des processus à l'oeuvre. Nul crédit au langage, aux fonctions de l'activité ludique, à la représentation si ce n'est dans la notion de modèles internes opérants. A l'opposé, la conception wallonnienne envisage la psychogenèse de l'enfant selon l'ensemble de ses aspects affectif et cognitif, biologique et social. Wallon a, en effet, essayé de saisir le sujet dans sa totalité : la personnalité ne peut se comprendre que dans l'intégration et l'articulation de ce que sont les émotions, la motricité, l'affectivité, l'intelligence... La deuxième controverse examine l'interprétation des comportements (cf. Pierrehumbert, 1998). La théorie de l'attachement s'inscrit la plupart du temps dans un système binaire qui induit une conception linéaire des interactions mère-enfant ou père-enfant. L'analyse relativement statique du comportement fait l'impasse sur le devenir du comportement et surtout sa transformation en retour. Cette conception s'oppose radicalement à celle de Wallon qui différencie les comportements et les fonctions psychologiques que ces comportements induisent, ce qui renvoie nécessairement au sens des conduites. La conception wallonnienne introduit, de fait, une dynamique chez le sujet dans sa recherche de sens et de significations de ses actes. Le troisième différend interpelle le social, qui pour ces deux auteurs, n'a ni la même définition ni surtout n'occupe la même place. Pour Wallon, le social, c'est le relationnel mais aussi l'institutionnel et le culturel. Le social n'est pas seulement un objet d'analyse mais un véritable terrain d'engagement et de compréhension des rapports humains. Bowlby, pour sa part, le réduit au relationnel et encore il lui a fallu un certain nombre d'années avant d'accepter que ce relationnel s'élargisse au-delà de la seule relation maternelle. Bowlby "utilise" en quelque sorte le social uniquement comme un lieu nécessaire à la construction du lien d'attachement : l'autre est un objet extérieur au sujet qui n'a pour finalité que satisfaire ses besoins, alors que Wallon emploie une acception plus large de ce terme, le social est là pour aider l'enfant à faire face à son immaturité, il faut faire avec pour s'y insérer et y vivre. Enfin, le dernier point analyse les rapports de ces deux modèles avec la psychanalyse. Wallon a superbement ignoré les concepts de pulsions, de sexualité infantile. "On peut - et je suis du nombre - ne pas accepter comme une vérité acquise et définitive les interprétations symboliques du freudisme" (Wallon, 1986, 348). Parallèlement, les psychanalystes ont reproché à Wallon de n'avoir étudié que "les manifestations désincarnées, décharnalisées et pour tout dire désinvesties de cet être social qu'est le petit enfant dès sa venue au monde" (Ionescu, 1996, 224). Bowlby a, lui aussi, subi des attaques frontales émanant des psychanalystes l'accusant d'avoir oeuvré pour un affaiblissement des hypothèses princeps de la psychanalyse telles que la libido, les pulsions, et même l'inconscient... Mais même s'il a érigé une révision radicale de la théorie freudienne, il a maintes fois regretté de n'avoir pas introduit dans son oeuvre les concepts psychanalytiques. Pour attraper cette main qu'il avait lui-même tendue, certains psychanalystes repèrent, à l'heure actuelle, les points de contact entre les deux modèles théoriques tout en préservant l'identité et la conceptualisation de chacun d'eux (Golse, 1998). La théorie de l'attachement - pour peu qu'elle soit soumise à une analyse critique (sur la notion de sécurité, sur le déterminisme transgénérationnel...) suscite encore des débats, ce qui tend à prouver qu'elle ne nous a pas encore livré toutes ses richesses. Au titre de ces confrontations fécondes, la théorie wallonienne semble dessiner de nouvelles perspectives vers lesquelles la théorie de l'attachement pourrait se prolonger (la multidimentionnalité, la place du social par exemple) à partir de sa conceptualisation de base.