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La théorie de l'attachement: une théorie déterministe ?
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°48 - Page 33-34 Auteur(s) : Raphaëlle Miljkovitch
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A travers les différentes positions théoriques, une éternelle question se pose : que se joue-t-il durant la prime enfance ? Bien qu'il ait été marqué par l'éthologie et en particulier par le phénomène d'empreinte chez certaines espèces, Bowlby (1973) envisageait l'attachement humain comme un processus qui se met en place progressivement. En outre, il pensait que les modèles d'attachement étaient relativement labiles jusqu'à l'âge de cinq ans. En revanche, à partir de ce moment-là, ces modèles deviendraient, selon lui, de plus en plus résistants aux changements. Certains travaux sur la mémoire permettent d'aborder le problème de la stabilité de certaines structures de pensée. D'après Tulving (1985), dès les premiers mois de la vie, une mémoire dite "procédurale" se mettrait en place et permettrait à l'enfant de retenir le lien entre stimulus et réponses. Cet apprentissage se manifeste au travers des comportements uniquement, l'enfant n'ayant pas encore atteint le stade de maturation nécessaire à la symbolisation. De fait, l'accès à la conscience de tels éléments de mémoire est impossible, ce qui les rend particulièrement robustes. Mais à partir de sa troisième année, l'enfant accède aux représentations et tire de son expérience certaines généralités. Plus ses représentations sont abstraites et dégagées des épisodes de vie spécifiques (stockées dans la mémoire sémantique), plus elles risquent d'être déformées au regard de l'expérience d'origine (gardée dans la mémoire épisodique). Les défenses psychiques de l'enfant ainsi que les désirs parentaux seraient à l'origine de ces déformations. D'après Bowlby, lorsque l'enfant grandit dans un milieu sécurisant, il n'est pas amené (de lui-même) ni encouragé (par ses parents) à réinterpréter ce qu'il a vécu. En revanche, si son histoire est marquée par des événements négatifs, il sera plus susceptible d'en changer le contenu. Malgré ces explications, la question de la stabilité de ces représentations reste sans réponse. Pourtant, les recherches pionnières menées ces dernières années, dans le domaine de l'attachement par Mary Main et ses collègues (Main, Kaplan & Cassidy, 1985) ont été conçues d'une manière telle que seule la stabilité semble avoir été envisagée. Elles ont suivi des familles pendant cinq ans, en mesurant les modalités d'attachement de l'enfant lorsqu'il avait 12 et 18 mois (vis-à-vis de la mère la première fois et du père la deuxième fois) à l'aide de la situation étrange. Puis, à l'âge de six ans, elles ont fait passer aux enfants une série d'épreuves censées mesurer leurs représentations d'attachement. En présumant que les modèles d'attachement sont stables de un à six ans, Main et ses collègues ont recherché à partir de groupes d'enfants déjà constitués (d'après les catégorisations faites à un an) des caractéristiques typiques de chaque style d'attachement dans les épreuves passées à six ans. Une fois ces indices repérés, on pouvait prédire à l'aveugle les comportements d'attachement que l'enfant présentait cinq années auparavant, à partir des réactions qu'il avait aux situations proposées. Cette technique s'est avérée fructueuse au vu des résultats obtenus, mais d'un point de vue épistémologique, elle laisse à réfléchir. En réalité, si des liens ont pu être faits sur une période de cinq ans, tendant ainsi à confirmer l'hypothèse d'une " stabilité et d'une prédictibilité du comportement" (Main, 1998), il est important de souligner que l'étude a été menée de façon à ce qu'aucune discontinuité ne puisse être repérée. Ainsi, certains critiques parlent d'une théorie déterministe en ce sens qu'elle ne laisse aucune place aux aléas de la vie et à ce que cela peut avoir comme impact sur le développement de la personne. Ceci est d'autant plus le cas que cette remarque peut aussi être formulée par rapport à l'étude de la transmission intergénérationnelle des modalités d'attachement. D'une manière similaire, Main et al. ont élaboré un système de catégorisation pour adultes, basé encore une fois sur les classifications assignées à leur enfant d'après la situation étrange. Ce faisant, elles supposaient que mère et enfant auraient un même type de fonctionnement dans la sphère de l'attachement. De là découlent les classifications adultes, maintenant couramment acceptées par les chercheurs actuels les plus reconnus. Bien entendu, et Mary Main insiste bien sur ce point, ces prédictions sont "des prédictions de probabilité de groupe et ne s'appliquent pas aux individus" (Main, 1998). Par ailleurs, bien que ces résultats reposent sur une "présomption de continuité", il n'en reste pas moins que des liens empiriques ont effectivement été trouvés et en cela ne constituent pas de simples spéculations. Le seul danger réside dans la manière d'aborder la question de la continuité et de la transmission intergénérationnelle. Si des liens de causalité sont envisagés, cela ne doit pas mener à une pensée déterministe. Il s'agit plutôt d'apporter une explication quant à la formation et au maintien d'un type d'attachement chez l'enfant, comme chez l'adulte. Ainsi, en comprenant davantage la genèse des différents modes de comportement ou de certains types de représentations, on peut tenter de trouver des solutions adaptées à des problèmes d'insécurité. D'ailleurs Main est d'avis que ce sont les représentations, davantage que le vécu en tant que tel, qui révèlent le niveau de sécurité ressenti. Autrement dit, certaines personnes qui ont traversé des événements de vie douloureux parviennent tout de même à acquérir une autonomie et un épanouissement personnel lorsqu'elles accèdent à un mode de pensée caractéristique des personnes sécurisées. En même temps, cela les aide dans leur manière d'élever leurs enfants de façon à ce que eux puissent devenir sécurisés. En bref, les dispositifs de recherches utilisés par les théoriciens de l'attachement laissent craindre une vision déterministe. Malgré tout, cette approche a permis une grande créativité dans les outils utilisés ainsi que des découvertes passionnantes et inattendues sur les représentations d'attachement. Il n'en reste pas moins que la mise en évidence de discontinuités constituerait sans doute un bon complément aux hypothèses causalistes proposées, en mettant l'accent sur une conception évolutive, et non fataliste, des modalités d'attachement.