La Revue

Miscellanées
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°48 - Page 34-37 Auteur(s) : Jean-Pierre Lecanuet
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Aujourd'hui, nous pensons, comme le formulait récemment A. Naouri lors d'un entretien (Nouvel Observateur, Hors série, n°37, Le bébé, cet inconnu) que "...le nouveau-né n'est pas une cire vierge, mais un être qui a déjà de l'expérience de plusieurs mois de perception". Mais que savons-nous au juste à ce sujet ? L'expérience sensorielle organise les structures nerveuses qui en cascade spécifient à la fois les capacités perceptives et les réponses attentionnelles et comportementales de l'organisme. Ce processus de canalisation opérant dès la vie foetale est largement responsable de la sélectivité des réponses observées chez le nouveau-né. Le "foetus peut détecter certaines composantes de ses mondes"extérieurs, amniotique (mouvements, odeurs, saveurs), maternel (accélérations, parole), ou général (bruits, lumière, etc.). La transition de la naissance semble entraîner peu de modifications dans le fonctionnement des systèmes sensoriels entre l'enfant "foetal" et "néonatal" (Woods, Plessinger, 1989). Mémoire et apprentissages foetaux et néonatals Dès les stades précoces de son développement le cerveau a la capacité de mémoriser à long terme les stimulations sensorielles. Cette aptitude mnésique a été mise en évidence aussi bien entre deux périodes foetales ou néonatales, qu'entre la période foetale et la période néonatale, chez l'animal ou l'être humain, au moyen de procédures d'induction d'aversion, de réduction d'aversion, ou d'induction d'attraction. L'induction d'aversion n'a été étudiée que dans la modalité olfactive et chez l'animal ; elle consiste à associer la présence d'un arôme dans le liquide amniotique et l'injection intrapéritonéale d'un agent toxique inducteur d'une nausée. Des ratons exposés de la sorte à l'arôme de pomme manifestent à l'état néonatal et jusqu'à l'état adulte une aversion marquée pour toute solution à odeur de pomme (Smotherman, 1982). Une autre étude révèle que l'association in utero d'un agent odorant et d'une anoxie (induite par compression du cordon ombilical) induit également une aversion pour l'agent odorant (Hepper, 1991). La réduction de réponses aversives a pu être démontrée pour l'olfaction aussi bien que pour l'audition. Ainsi, des souris exposées in utero à une odeur aversive (pour leur espèce) se tiennent moins à distance après la naissance d'une source de cette odeur que des souris témoins (Nolte et Mason, 1995). De la même façon, le pouvoir réveillant d'un bruit d'avion chez le nouveau-né dépend de la durée de l'exposition prénatale à ce bruit ; lorsque l'exposition au bruit d'avion débute à partir du 5ème mois de gestation, les nouveau-nés ne s'éveillent pas à un bruit d'avion émis à 80 dB près de leur oreille alors qu'ils sont activés par une séquence musicale de même intensité (Ando et Hattori, 1977). L'induction de préférences est dorénavant largement établie chez le nouveau-né humain et animal. Dans la modalité olfactive, on a pu montrer que chez le nouveau né humain la simple exposition à l'environnement chimiosensoriel foetal, normal ou modifié par enrichissement en composés aromatiques, se manifeste par un comportement d'orientation et de recherche vers une source de l'odeur familière. Ainsi, le nouveau-né de 3 jours préfère l'odeur du liquide amniotique dans lequel il a baigné à celle d'un liquide amniotique non familier (Schaal et al., 1998). De façon plus fine encore, aussi bien une heure que 4 jours après la naissance, l'enfant manifeste une réponse positive envers un arôme s'il y a été exposé au cours des derniers jours de gestation (Schaal et al., en préparation). Dans la modalité auditive, on a pu montrer que les vocalisations maternelles émergent du bruit de fond intra-utérin et qu'elles sont réactogènes pour le foetus dès 7 mois de gestation. Cette expérience auditive est promotrice de préférences plus ou moins spécifiques du nouveau-né pour a) la voix maternelle, b) la langue maternelle et c) certaines séquences vocales produites par la mère pendant la gestation. a) Le nouveau-né est sensible à la voix humaine, et de façon particulièrement sélective à la voix maternelle qui suscite des réponses positives d'orientation céphalique et d'apaisement dès les premières heures suivant la naissance. La démonstration la plus convaincante de cette aptitude à exprimer un choix auditif a été fournie dans une situation où le nouveau-né (âgé de 1-3 jours, et n'ayant été en contact avec la mère que pendant 12 heures) déclenche, selon le pattern de sa succion non nutritive, l'audition d'un enregistrement de la voix maternelle où de celui de la voix d'une mère non familière (De Casper et Fifer, 1980). Il est intéressant de noter que dans ces mêmes conditions, des nouveau-nés de 3 jours n'expriment pas de préférence entre la voix paternelle et celle d'un autre homme, père d'un autre enfant (De Casper et Prescott, 1984), même lorsqu'ils ont été exposés de façon plus marquée que dans les conditions moyennes à la voix paternelle. Ceci suggère que la préférence observée pour la voix maternelle dépendrait plus de l'expérience auditive prénatale que d'une acquisition postnatale rapide. b) A caractéristiques vocales égales, les nouveau-nés de mères françaises (4 jours) manifestent des taux de succion non nutritive plus élevés lorsqu'on leur passe une séquence de parole enregistrée en français par rapport à une séquence en russe, les deux stimuli étant produits par la même locutrice bilingue (Mehler et al., 1988). De plus, des enfants nés de mères non franco- ou russophones ne réagissent pas de façon différentielle à l'audition de ces deux langues. Tout se passe donc comme si l'absence de familiarité "mélodique" entravait les aptitudes perceptives néonatales, un résultat qui peut être interprété en terme soit d'apprentissage auditif postnatal rapide, soit d'acquisition auditive foetale liée à l'exposition prolongée à un paysage vocal particulier. c) Cette dernière possibilité a été examinée directement en demandant à des mères de lire à voix haute au cours des 6 dernières semaines de gestation un texte enrichi en sonorités 'a' et 'o'. Un autre groupe de futures mères a lu un texte saturé en d'autres sonorités. Lorsque, après la naissance, les enfants sont mis dans la situation de choix entre la séquence familière et la séquence non familière dite par une même locutrice (qui n'est pas la mère), ils manifestent une préférence pour celle qu'ils ont entendue in utero (De Casper et Spence, 1986). La composition mélodique de la parole maternelle facilite donc sa mémorisation et son rappel ultérieur. Ainsi, l'expérience sensorielle alimente les "mémoires" du cerveau foetal qui, dans les conditions de vie post-amniotique, permettent au nouveau-né d'engager des réponses initiales d'attention, de recherche ou de reconnaissance relativement spécialisées. En d'autres termes : "l'expérience foetale organise par anticipation un fléchage perceptif du flux sensoriel néonatal. Ce fléchage se révèle efficace en dépit des modifications sensorielles (composition, intensité, variété, tempo et association des stimulations) et psychobiologiques liées à la transition natale (alimentation discontinue, contraintes métaboliques et endocriniennes nouvelles, fréquence des stimulations sociales). Si l'on revient vers la notion d'attachement et que l'on récapitule ses caractéristiques à partir de la présentation qui en est faite à des lecteurs novices, on est confronté à un certain flottement terminologique. Il s'agit tantôt : - d'un comportement: " ...(pour Bowlby) un comportement d'attachement peut se définir par sa fonction qui est de maintenir la proximité avec un autre individu, ou de la rétablir si elle est compromise " (Tourette, Guidetti, 1994). - d'un besoin : (Zazzo, 1982) "Le besoin d' attachement est primaire, c'est-à-dire qu'il ne dépend d'aucun autre, du besoin de nourriture notamment". - d'une tendance : "..il [l'attachement] suppose une tendance originelle et permanente à rechercher la relation à autrui". Cependant tout le monde paraît d'accord sur le fait qu'il remplit une fonction spécifique : "en chaque espèce animale, où une enfance vulnérable exige les soins de l'adulte, les petits disposent de systèmes de comportements qui assurent des liens avec la mère et donc qui engendrent l' attachement" (Zazzo, 1982). - cependant comme il faut du temps à l'attachement pour se constituer il diffère de l'imprégnation de l'oiseau nidifuge : "Le mécanisme inné de l'empreinte chez les oiseaux nidifuges, qui avait été à l'origine de l'attachement ne servait à rien pour rendre compte de l'attachement chez l'enfant humain. Chez lui, comme chez la plupart des mammifères, l'attachement n'est pas immédiat. Il n'est pas inné. Il est le résultat d'une construction" (Zazzo, 1982). Toutefois le processus de l'attachement humain et l'empreinte chez l'oiseau peuvent être décrits dans des termes opérationnels analogues : il y a dans les deux situations une "attente" de certaines classes de stimuli dont il est actuellement hasardeux de décider qu'elle est uniquement façonnée par les acquisitions sensorielles prénatales. "On pourrait dire que le cerveau en développement s'attend à trouver certains stimuli, dans le monde extra-utérin, parce qu' il en a besoin pour pouvoir fournir un produit fini" (Harris, 1999). Cet auteur envisage même un processus spécifique dont je ne vois pas l'absolue nécessité "de la même manière, je crois que le cerveau en développement s'attend à trouver une ou plusieurs personnes qui prendront soin du bébé, lui parleront, lui procureront nourriture, réconfort et présence. Si cette attente n' est pas satisfaite, la partie du cerveau qui se spécialise dans l' élaboration de modèles relationnels fonctionnels ne pourra pas se développer normalement ". Quel qu'en soit le dépit des "personnes " susnommées elles sont "aussi" des stimuli à certaines composantes desquelles le foetus a été exposé in utero et qu'il a pu mémoriser. Il ne s'agit pas d'un autre type d'attente, d'un autre processus en jeu, un seul suffit. La comparaison humain (mammifère) / oiseau s'interrompt ici. Les contraintes biologiques qui compensent l'excessive disponibilité du système de réponses par une limitation de sa durée d'accès (périodes critiques ou sensibles) chez l'oiseau n'ont pas de caractère aussi péremptoire chez l'enfant humain. On peut aussi considérer qu'il ne s'agit pas d'une attente (avec toute l'éventuelle connotation anxieuse de cet terme) mais plus simplement d'un fléchage selon l'expression de B. Schaal, qui guide certains comportements positifs du jeune enfant vers une source de stimulation potentiellement disposée à y répondre. Pour conclure, je rappellerai que si la notion d'attachement fait l'objet d'assauts déterminés en particulier contre les prédictions de développement individuel réalisées à partir des réactions de l'enfant dans la strange situation, ceci notamment dans l'ouvrage de M. Lewis : "While the past does not predict the future" ou dans une conférence de N. Fox au SRCD de 1997, l'attachement suscite toujours beaucoup de travaux et d'intérêt.