La Revue

Le bébé, sa mère et sa nounou
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°48 - Page 37-38 Auteur(s) : Geneviève Balleyguier
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Le bébé a besoin non seulement de nourriture et de soins matériels, mais aussi d'affection maternelle. D'après Bowlby, il s'attache à sa mère, acquiert auprès d'elle un sentiment de sécurité qui lui permet de s'ouvrir au monde extérieur et de se développer; avec elle, il sourit, il babille, il joue mieux qu'auprès de quiconque; en cas de malaise ou de difficulté, il cherche à être pris et câliné par elle. Mais, actuellement, la plupart des jeunes mères travaillent et font donc garder leur enfant pendant la journée. Que ce soit à la crèche, chez une assistante maternelle (communément appelée nourrice) ou par une employée de maison, le bébé passe la majeure partie de son temps avec sa "nounou". Va-t-il s'attacher à celle-ci comme à sa mère au point que sa préférence aille à sa nounou ? Ou, au contraire, va-t-il se sentir abandonné et vivre dans l'insécurité de pouvoir perdre sa mère? Peut-il s'attacher à deux personnes ? Les mères qui donnent leur enfant à garder pour la première fois se posent ces questions avec anxiété. Quels sont les résultats des nombreuses recherches faites sur ce problème ? D'abord, remarquons avec Schaffer et Emerson (1966) que le bébé, dès sa première année, peut s'attacher à plusieurs personnes à la fois, pourvu qu'elles s'en occupent souvent. Le père, la grand-mère ou les grands frères et soeurs sont accueillis avec joie et vivement recherchés. Mais l'enfant s'attache de manière différente à chacun d'eux. Il comprend très vite ce qu'il peut attendre de chacun: des jeux avec le père ou le grand frère, des soins attentifs de la mère, des câlins consolateurs de la grande soeur, etc. Cependant, la nounou remplace la mère dans ses fonctions maternantes (nourrir, nettoyer, apaiser, jouer, stimuler, etc.). Comment l'enfant va-t-il la différencier de sa mère ? Le préjugé contre la garde des enfants était jadis si fort, qu'on a d'abord recherché les inconvénients qui devaient en découler. Par exemple, après n'avoir trouvé aucun effet négatif, et s'être fait vivement critiquer, Belsky et Rovine (1988) trouvent finalement que l'attachement de l'enfant à sa mère devient plus anxieux lorsqu'il a été gardé à plein temps pendant la première année - ce qui est rare aux U.S.A. - par rapport à ceux qui n'y ont été qu'à mi-temps. Mais en France, la majorité des enfants qui vont à la crèche y sont à plein temps dès la première année; ce sont ceux qui s'y adaptent le mieux. Des recherches ultérieures ont montré que les résultats varient beaucoup suivant le pays où elles sont faites. Ainsi, en France, les enfants gardés en crèche s'adaptent mieux ensuite à cette autre collectivité qu'est l'école (B. Zazzo, 1984); en Suède Anderson (1992) trouve qu'ils sont mieux développés intellectuellement. En fait, ce n'est pas tellement l'âge auquel ils sont placés, ni même le mode de garde, qui comptent le plus, mais la qualité du mode de garde, et particulièrement l'attitude de la "nounou", son affection et sa disponibilité. Cependant, des effets plus subtils sont apparus: les enfants gardés à l'extérieur, passée la période d'adaptation, se séparent plus facilement de leur mère et sont plus indifférents lorsqu'ils la retrouvent: ils peuvent continuer à jouer, demander à rester sur leur lieu de garde, etc... Pierrehumbert et al. (1991) pensent qu'il ne s'agit pas d'un manque d'attachement à la mère, mais d'une habitude à en être séparé et à la retrouver, de sorte que cette situation devient moins angoissante. Par contre, les changements de nounou , s'ils se répètent (ce qui est souvent le cas des employées de maison ou jeunes filles au pair) rend l'enfant instable et agressif, car il refuse de s'attacher à quelqu'un qui devra bientôt partir. En fait, l'attachement à la mère ou à la nounou dépend de l'attitude de chacune d'elle. Si l'auxiliaire de crèche est débordée par le nombre d'enfants à surveiller et qu'elle s'intéresse peu à chacun d'eux, préférant bavarder avec ses collègues, les enfants deviennent à la crèche plus passifs, moins débrouillards et plus dociles (Balleyguier, Meudec et Chasseigne, 1991) ; par contre, souvent, ils se rattrapent à la maison, réclamant l'attention constante de leur mère par de nombreux caprices ; celle-ci, essayant de compenser le manque d'affection reçu dans la journée, leur cède beaucoup, ce qui renforce l'attitude de l'enfant envers elle. Mais l'inverse peut aussi se trouver. Lorsqu'une mère paraît assez indifférente à son enfant, ou même parfois hostile, la nounou a tendance à compenser le manque d'affection qu'elle perçoit en étant plus affectueuse et plus disponible à l'enfant. Alors celui-ci peut s'attacher vivement à elle, et refuser de partir avec sa mère. Celle-ci, généralement, n'apprécie pas ce renversement des rôles, et peut retirer l'enfant ; c'est ce qui arrive souvent avec les nourrices. La nounou a donc une tâche difficile à remplir. D'une part, il faut qu'elle soit sensible aux besoins et désirs, parfois à peine exprimés, du jeune enfant afin qu'il établisse une relation positive et sécurisante avec elle ; d'autre part, il faut qu'elle évite de trop s'attacher à lui, car il la quittera, ce qui sera alors douloureux pour les deux, tandis qu'il restera avec sa mère. C'est donc d'elle et de toute sa famille que dépendront, finalement, l'équilibre affectif et le développement du jeune enfant. C'est pourquoi, dans la formation donnée dans les crèches familiales ou collectives, on insiste sur l'importance de favoriser la relation mère-enfant. La mère peut être inexpérimentée, lorsque c'est son premier enfant, ou ne l'avoir pas désiré, ou vivre des circonstances difficiles. Il est important de parler avec la mère, de lui faire comprendre le motif des réactions, parfois jugées négatives, de l'enfant, de l'aider à trouver la réponse juste, ni rejetante, ni trop possessive, et de valoriser ceux qui paraissent peu investis. Cela suppose que la nounou comprenne bien elle-même l'enfant. Il ne s'agit donc pas simplement de le garder, ni même de satisfaire ses besoins élémentaires, mais d'établir un partenariat avec la mère, et aussi avec le père, pour que l'enfant soit heureux des deux côtés. Il s'attachera alors à sa mère et à sa nounou, passant facilement de l'une à l'autre. Cela l'aidera pour établir, plus tard, des relations positives avec les différentes personnes de son entourage.