La Revue

Comment et à qui s'attache le jeune enfant ?
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°48 - Page 39-40 Auteur(s) : France Frascarolo, Nicolas Favez
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A la suite de la psychanalyse, la théorie de l'attachement fait de la relation mère-bébé un prototype des relations qu'établira ultérieurement l'enfant. Ce modèle théorique du développement justifie l'établissement et la protection d'une certaine symbiose mère-bébé et en quelque sorte l'évincement du père. Il est troublant de constater que les théories de Bowlby (1958) soient apparues, dans notre société, au moment de l'apogée de l'absentéisme des pères. En effet, l'industrialisation avait éloigné les pères de leurs enfants et cette mise à distance avait été renforcée de façon dramatique par les deux guerres mondiales. Or la théorie de l'attachement, qui prône la dyade mère-bébé, surgit dans ce contexte et plus précisément quand les femmes étaient appelées à "rendre" aux hommes leurs postes de travail. Un modèle théorique peut-il être validé simplement parce qu'il reflète des pratiques sociales en cours? L'enfant doit-il vraiment attendre d'être attaché à sa mère pour s'ouvrir aux autres? Certes, Bowlby ne définit pas spécifiquement la mère comme étant la figure d'attachement principale de l'enfant, car le système de comportements d'attachement est théoriquement distinct des systèmes de satisfaction des besoins physiologiques, comme la nutrition. Selon lui, la caractéristique principale de l'adulte est d'avoir un comportement "maternel" avec l'enfant, ce qui ne veut pas forcément dire être une femme, mais qui implique d'une part des engagements répétés à interagir avec l'enfant et d'autre part l'aptitude à répondre adéquatement aux signaux émis par l'enfant, ce qui aura pour conséquence le développement d'un attachement "sûr" (et non "anxieux" au cas où ces caractéristiques feraient défaut). Toutefois, trois arguments installent de fait la dyade mère-enfant comme la dyade de base: (I) Bowlby propose d'emblée (1958) le concept de "monotropie" selon lequel l'enfant a tendance à être attaché à une figure principale, (II) cette figure étant surtout la mère pour des raisons socio-historiques (1969) et (III) le père étant avant tout, de par sa façon de faire avec l'enfant (jeux physiques, par exemple) un "compagnon de jeu", remplissant secondairement le rôle de "figure auxiliaire" (1980, 1988). Au cas où le père devient une figure principale (un père au foyer, par exemple), la mère devient alors une figure auxiliaire à son tour : il y a interversion. Ainsi, dans sa réflexion sur la construction progressive par l'enfant de modèles représentationnels, les Modèles Internes de Travail, Bowlby propose quatre modèles de base dans la famille nucléaire: (1) l'enfant construit une représentation de sa mère comme figure d'attachement, (2) de lui-même en interaction avec sa mère, (3) de son père et (4) de lui-même en interaction avec son père. On ne trouve pas de modèle triadique, comme pourraient l'être un modèle de l'enfant en interaction avec son père et sa mère. Selon le principe de monotropie, les modèles considérés sont au plus dyadiques. Quatre raisons nous conduisent à rejeter cette perspective. Premièrement, les compétences du bébé : en effet, ses conduites visuelles indiquent qu'il distingue les situations dyadiques (un interlocuteur cible) des situations triadiques (répartitions des regards sur deux interlocuteurs) et ce dès 12 à 14 semaines (Fivaz-Depeursinge, 1999). Deuxièmement, les compétences des pères : pourquoi les pères seraient-ils capables, comme les mères, d'interagir avec leur bébé (baby talk, déchiffrages de signaux, respect des distances appropriées, etc.) si leur présence n'était qu'auxiliaire ? Troisièmement, les pratiques d'autres sociétés : cette symbiose mère-bébé n'est pas universelle ; dans certaines sociétés l'enfant est, dès le début de sa vie, pris en charge par plusieurs adultes (Tronick, Morelli et Winn, 1987). Enfin, dès l'âge de 8-9 mois, l'enfant est attaché à ses deux parents (Lamb et coll., 1984) ; or ces attachements au père et à la mère se sont progressivement construits et, par ailleurs, ils ne sont pas toujours identiques. En effet, l'identité de l'attachement au père et à la mère est controversée. Ainsi, alors que pour Main et Weston (1981) et Bridges et coll. (1988), il n'y a pas de lien entre les types d'attachement au père et à la mère, pour Goossens et Van Ijzendoorn (1990), et pour Cohen et Campos (1974), au contraire, le type d'attachement au père est significativement corrélé au type d'attachement à la mère. Les auteurs présentés ci-dessus, malgré les divergences entre leurs résultats respectifs, sont cependant d'accord pour estimer que le type d'attachement n'est pas attribuable à l'enfant en soi (selon son tempérament), mais à l'histoire relationnelle qu'il a développée avec chaque parent. On peut alors se demander si l'enfant intègre les modèles qu'il construit à partir des interactions avec chacun de ses parents, et, le cas échéant, comment il intègre des modèles, qui peuvent être contradictoires, en un modèle familial ou triadique. Des premiers indices nous sont donnés par les recherches menées avec des enfants en âge préscolaire, qui ont montré que les comportements d'attachement deviennent beaucoup plus complexes à décrire, en raison du stade développemental atteint par l'enfant où la socialisation vient interférer avec les comportements d'attachement. A cela s'ajoute l'apparition de comportements anxieux composites manifestant une "désorganisation" du système d'attachement (Cassidy et Marvin, 1992 ; Crittenden, 1992): jusqu'à 15% de la population selon les études (Moss et al., 1998). Fidèles à l'idée de monotropie, la plupart des auteurs expliquent cette désorganisation par des caractéristiques de la figure principale (imprévisibilité des réactions de la mère, par exemple) ou par des perturbations de la relation mère-enfant. Si nous suivons par contre la piste de l'existence de modèles internes triadiques, il faut alors élucider dans quelle mesure il ne s'agirait pas également de la conséquence des difficultés rencontrées par ces enfants pour construire un modèle unifié et cohérent, quand les modèles internes relatifs au père et à la mère sont par trop incompatibles. Pour trouver une réponse, il s'agit alors d'inclure le père dans les procédures d'observation. En rejetant la primauté, pour ne pas dire l'exclusivité de la dyade et en prenant la triade pour base, deux cas de figure peuvent être conceptualisés : le premier, classique dans la conception de la triade, est de considérer le deuxième parent selon un élément correcteur : sa présence améliorerait les interactions entre l'enfant et le premier parent. Il est cependant possible de considérer le deuxième parent comme un élément perturbateur : dans ce cas, à l'inverse, sa présence péjore les interactions entre le premier parent et l'enfant. L'implication clinique de ce second cas de figure est qu'il est difficile de conclure sur la base de l'observation des interactions d'un enfant avec un seul de ses parents que tout va bien à la maison, lorsqu'il se retrouve avec ses deux parents.