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Quelle place pour le père dans la théorie de l'attachement ?
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°48 - Page 40-42 Auteur(s) : Jean Le Camus
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A l'évidence, les premiers écrits de Bowlby sur la genèse et la fonction des comportements d'attachement ne font aucune mention du père de l'enfant. Mais on ne saurait s'étonner de cet oubli (qui aujourd'hui pourrait passer pour une lacune) quand on garde à l'esprit deux séries de considérations : La théorie de l'attachement a pour objet la relation "de l'enfant à sa mère" (monotropie) et la forte coloration materniste des textes de 1957-1958 s'explique par le fait que Bowlby était encore très marqué par son adhésion originelle à la théorie freudienne, par ses travaux antérieurs sur les effets des séparations et enfin par les apports des éthologistes incités, chacun le sait, à mettre au premier plan la précocité et l'intensité du "lien" du jeune avec sa mère. Le contexte des savoirs et des pratiques des années 1950-1960 induisait nécessairement une conception des débuts de la psychogenèse organisée autour du besoin de protection et de tendresse, besoin que la mère était biologiquement destinée à satisfaire : tous les "psy" de l'époque défendaient sur ce registre des idées proches de celles de Bowlby. Cette mise au point étant formulée, il est tout aussi perceptible que sur la base des études de Schaffer (1964) et plus encore d'Ainsworth (1967), Bowlby a été progressivement conduit à admettre que le père pouvait faire partie des figures d'attachement d'un enfant ... même si, le plus souvent, c'était la mère qui faisait fonction de "figure principale". Telle était la proposition à laquelle les chercheurs pouvaient se rallier lorsque Bowlby a publié le premier volet de son ouvrage fondamental en 1969. Nous allons retracer l'évolution des idées après cette date et évoquer quelques-unes des questions auxquelles les chercheurs et les cliniciens attachementistes ont eu pour ambition de répondre . 1. Comment objectiver, décrire et mesurer les capacités de sécurisation du père ? On a pu donner une réponse à cette question à partir du moment où on ne s'est plus contenté du témoignage des mères et où l'on s'est donné les moyens d'observer les pères et les enfants dans des situations quasi-expérimentales. Il est apparu au début des années 1970 que lors des séparations provoquées, les enfants se comportaient avec leur père de la même façon qu'ils se comportaient avec leur mère : ils protestaient lorsque le père quittait le local et ils manifestaient du contentement lors de son retour (Kotelchuck dès 1973). Au moment où l'évolution socio-historique portait les pays occidentaux à promouvoir la présence précoce du père -un changement qui a affecté les représentations beaucoup plus que les pratiques - les chercheurs ont jugé nécessaire de démontrer qu'il était possible de dépasser le schéma de la mère expressive et du père instrumental (Parsons) et de créditer les pères d'un pouvoir affectif. Ces derniers étaient décrits comme capables de se montrer sensibles, émotionnellement compétents et en mesure d'assurer, eux aussi, la fonction de sécurisation primitivement réservée à la mère. 2. Le père est-il une figure d'attachement aussi sûre, aussi "efficace" que la mère ? Là encore, il fallait pouvoir se prononcer à partir d'observations rigoureuses et pas seulement à la lumière des impressions tirées de la vie quotidienne. Un certain nombre d'études publiées entre 1975 et 1983 allaient apporter à cet égard des indications précieuses. La conclusion consensuelle de l'époque était que dans des dispositifs d'observation proches des conditions habituelles de vie, les mères et les pères se montraient quasiment équivalents quant à la capacité de satisfaire les besoins de protection et de tendresse du jeune enfant. Que dans des circonstances plus difficiles à vivre pour l'enfant -sous l'effet de la fatigue, de la maladie ou de l'intrusion d'une personne étrangère-, la supériorité du pouvoir consolateur des mères était de règle. Ces enseignements s'appuyaient alors sur la stricte mise en application de "la situation étrange" (Feldmann, 1975) ou sur l'utilisation de variantes du scénario (Lamb, 1977). L'autre argument en faveur de la préférence habituelle de l'enfant pour la mère a été avancé quelques années plus tard par Lamb et ses collègues (Lamb, 1983). Ayant profité de l'occasion d'observer des pères suédois particulièrement investis dans les soins donnés au bébé (primary caregiver), le chercheur américain dut constater que les pères très impliqués n'étaient pas des figures d'attachement "supérieures" à celles qu'incarnaient les mères (absentes au cours de la journée) ou même les pères "traditionnels" (ne bénéficiant pas du congé parental). 3. Le type d'attachement au père reproduit-il le type d'attachement à la mère ? Lorsque à partir des travaux décisifs d'Ainsworth (1978), l'étude des modalités qualitatives de l'attachement passa au premier plan des préoccupations, on se demanda si l'appartenance de l'enfant à l'un des trois types (A : évitant, B : sécurisé, C : ambivalent) pouvait se manifester de façon identique dans la relation de l'enfant à chacun de ses parents. Dans un premier temps, les recherches simultanées de Main (1981) et de Grossmann (1981) firent pencher la balance vers une réponse négative : la comparaison des réactions d'un enfant placé dans les deux contextes ne permettait pas de le classer nécessairement les deux fois dans la même catégorie. C'était donc la preuve, selon ces auteurs, de l'origine expérientielle des patterns A, B, C : la qualité de l'attachement vis-à-vis d'un parent était conçue comme dépendante de la qualité de la relation qui s'était tissée entre l'enfant et ce parent au cours du premier âge, bref comme une résultante de l'histoire de vie. Mais cette thèse constructiviste a été battue en brèche par ceux qui, tirant parti du fort degré de concordance entre les types d'attachement à la mère et au père, étaient enclins à souligner l'incidence d'un facteur propre à l'enfant lui-même, son tempérament. C'est la conclusion à laquelle parvenaient Fox et al (1991) au terme de leur méta-analyse riche de 11 études échelonnées entre 1978 et 1990 : la règle de la concordance de l'attribution d'un même type s'appliquant à 393 des 672 cas répertoriés, ces chercheurs estimèrent alors que les différences individuelles de tempérament expliquent pour une part "significative" la nature du type révélé par la Situation Etrange. Au cours des dernières années, les théoriciens de premier plan ont bien senti que ce problème du déterminisme des relations d'attachement était au centre du débat : Main (1998) ne cache pas sa perplexité, Bretherton (1998) continue à soutenir l'interprétation de Main et Grossmann en se fondant sur le fait que des discordances persistent entre les types exprimés en contexte maternel et en contexte paternel : si le tempérament de l'enfant était véritablement le facteur décisif, ces décalages n'apparaîtraient pas ! Le débat reste ouvert mais sans que soit remise en cause l'idée qu'un enfant élevé à l'intérieur d'un foyer biparental où les deux parents s'investissent comme caregiver parvient à s'attacher à sa mère et à son père. A s'attacher aux deux avec cependant des nuances qui paraissent liées au sexe des parents : Grossman (1998) différencie la sensibilité des mères au besoin de sécurité de l'enfant et la sensibilité des pères à son besoin d'exploration ; liées à la nature des expériences vécues avec chacun d'eux et probablement aussi, à des variables propres à l'enfant lui-même (âge, sexe, tempérament...). Il reste à mesurer le poids de ces multiples facteurs. La "nature du lien de l'enfant" ... à son père est bien loin d'avoir livré tous ses secrets.