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Vieillissement du cerveau et démences
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°49 - Page 12-13 Auteur(s) : Serge Lebovici
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Vieillissement du cerveau et démences
Parkinson, Alzheimer et autres démences

Les liens entre un spécialiste, un chercheur de l'INSERM, et sa fille psychanalyste, expliquent sans doute l'intérêt que peut éprouver un lecteur de mon type qui prend connaissance des travaux sur la psychologie du vieillissement.

Dans le compte-rendu d'une émission autobiographique, il est par exemple question d'un homme de 92 ans qui a pu se rappeler d'événements vécus et leur donner une coloration subjective. La psychanalyse permet de comprendre l'anxiété et la dépression liées au vieillissement. Il a été démontré par ailleurs que la dépression surviendrait du fait de l'ennui et de la difficulté à élaborer un projet d'avenir. On sait que la psychanalyse a démontré que l'inconscient est intemporel, alors que, si l'inconscient n'a pas de mémoire, c'est parce qu'il ne connaît pas le temps et, comme l'écrit L. Robert, parce que sa temporalité peut s'imager comme le temps qui la marque et peut s'exprimer symboliquement par la métaphore du "temps immémorial du mythe", construction psychique chargée de présenter l'histoire personnelle de chacun.

De fait, Freud a déjà étudié le problème du vieillissement en montrant que la libido et le narcissisme se retirent ensemble de l'objet d'amour. Actuellement cependant, des gens âgés entrent en analyse de façon d'autant plus légitime qu'ils n'attendent pas d'amélioration évidente de leur situation. On a pu apparenter leurs capacités d'adaptation à celles des horloges biologiques.

D'autres auteurs insistent sur la difficulté à utiliser les capacités d'attachement. Il y a lieu, bien entendu, d'étudier tous ces problèmes en fonction du déclin neuropsychologique. L'impression générale est que les capacités à utiliser les performances baissent moins vite que les capacités à les exécuter.

Chez l'animal, on a beaucoup étudié le problème du vieillissement. La mémoire de travail et la mémoire de références ont une évolution différente. Cette dernière consiste à élaborer des images internes jusqu'à une période tardive. Chez l'homme, la mémoire du temps utilise la mémoire de l'espace. La mémoire chez l'homme est plus le fait de la réminiscence, tandis que la capacité délibérative reste le fait de certains sujets privilégiés. De ce fait, on comprend l'importance de la rhétorique chez les philosophes grecs.

En France, l'étude de la mémoire a surtout été faite par Binet, Ribot, Janet et Piaget qui ont tous publié des résultats d'études sur lesquels peut s'appuyer la théorie freudienne de l'oubli. Piaget a étudié le développement de la mémoire chez l'enfant et montré le rôle de l'apprentissage précoce. Il nous révèle la nature visuelle des premiers souvenirs. On se rappelle que Freud a longtemps pensé que le refoulement des souvenirs infantiles expliquait l'amnésie de l'enfant et les incapacités qu'il éprouvait du fait de sa sexualité naissante. On sait qu'il n'en est rien. Des travaux récents de l'école de Palo-Alto montrent en effet qu'il n'y a pas d'enregistrement des traces mnésiques des expériences de satisfaction des besoins.

Contrairement à ces données incontestables, des spécialistes américains de la mémoire, repris par Rosenfield dans son livre Intelligence de la mémoire , ont montré que la théorie freudienne reste valable. Elle s'appuie en effet sur le fait que les souvenirs sont réveillés par les émotions dans le " rétro-dit " qui se manifeste à l'occasion d'événements ayant le même caractère émotionnel que ceux du passé qui ont été "oubliés" (Une anatomie de la conscience, 1992) .

Le vieillissement amène des transformations de la personnalité qui évolue. Moi-même, je suis en train d'éprouver les effets du vieillissement et je puis apprécier pleinement la valeur du paradigme d'Ajuriaguerra qui disait "Le vieillissement est un paradigme du développement du jeune enfant". Ceux qui vieillissent sentent probablement que leurs efforts sont semblables à ceux du bébé qui se développe, mais ils savent aussi que ces paroles ont été prononcées par un ami qui fut plus neurologue que psychanalyste, et qui se pencha en précurseur sur les destins du développement du jeune enfant et du vieillissement. En soulignant l'intérêt personnel de cette lecture, je veux signaler aux analystes l'importance de ces nouvelles données qui ne sauraient manquer de les intéresser. Elles sont du domaine de la transmission dont on comprend l'importance décisive pour ceux qui sont intéressés par une psychologie moderne qui ne se contente pas d'un inventaire des difficultés neuro-psychologiques et dont le bilan peut apparaître pauvre. La dépression qui accompagne le vieillissement est donc liée principalement au désinvestissement narcissique de soi-même, c'est-à-dire la mise en cause du Soi, une instance essentielle qui rappelle que "le narcissisme est le gardien de la vie" (Sacha Nacht, 1954).

Pour mon compte, j'ai écrit un article intitulé Défense et Illustration du concept de narcissisme primaire (1998). Il s'agit d'un travail du Moi qui aboutit à la subjectivation. C'est la mise en cause de ce processus qui est essentiellement à l'origine du désespoir qu'entraîne le vieillissement.