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Problématiques adolescentes et direction de la cure
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°49 - Page 15-16 Auteur(s) : Olivier Ouvry
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Problématiques adolescentes et direction de la cure

Cet ouvrage correspond au recueil des interventions du colloque de la Fondation Européenne pour la Psychanalyse, intitulé Problématiques adolescentes et direction de la cure, 31 mai - 1er juin 1997, hôpital de la Salpêtrière, Paris. Cette manifestation, centrée sur l'adolescence, était l'occasion pour des psychanalystes d'obédience lacanienne de faire le point sur un thème qui n'est pas commun au corpus théorique de J. Lacan (comme le rappelle D. Lauru dans son introduction, Lacan ne s'est pas -ou très peu- intéressé à cette population), ce qui redoublait, naturellement, son intérêt et rend la lecture de ce livre d'autant plus précieuse.

En effet, beaucoup d'a priori pourront être défaits par sa lecture, révélant dans de nombreux articles des avancées théoriques déjà formalisées (voire achevées). Ils laissent ainsi apparaître, en contre-coup, la disponibilité des concepts lacaniens (et donc des "lacaniens") à traiter de la spécificité analytique (métapsychologique) du temps pubertaire et contribuent à rattraper un retard historique -probablement à rapporter au fait de cette absence d'intérêt porté par Jacques Lacan à l'adolescence (on sait que les premières approches théoriques centrées sur ce processus se sont déclarées autour d'auteurs non spécifiquement lacaniens- cf. revue Adolescence, Philippe Gutton).

Comme pour toute tentative débutante, une certaine hétérogénéité est à relever dans cet ensemble d'articles, chacun des auteurs paraissant s'essayer, comme sur un champ vierge, à fonder une stratégie d'approche de ces objets si actuels, si brûlants et fuyants - car objets analytiques autant que sociaux - que sont adolescence, puberté, pubertaire, réel du corps et instance paternelle.

C'est ainsi que l'on trouvera des articles venant témoigner d'intuitions plus que de théorisations achevées -d'autant plus intéressantes que pouvant émaner des plus prestigieux d'entre eux, comme Ch. Melman qui centre la thématique adolescente sur un travail de deuil- ; d'autres apportent une contribution riche aux questions théoriques soulevées par le passage de la latence à l'adolescence (Gérard Pommier) ; d'autres enfin viennent manifester d'une maturité théorique convaincante (Serge Lesourd).

Au fil de la lecture, nous rencontrons ainsi des propos divers :

- L'adolescence n'incarne pas une structure spécifique, mais un passage dans la structure (D. Lauru)

- L'éprouvé de la perte est ressentie en toute présence pendant l'adolescence (alors que la constitution du fantasme s'était déroulé, préalablement, quand l'enfant était subjectivement absent). Les idéaux et choix objectaux du sujet s'en trouvent alors sollicités, cependant est-ce en toute compatibilité avec son sexe anatomique ? Une méfiance à l'égard de l'adulte en résulte, car "la sexualité, ça cloche" et l'adolescent le supporte très mal. (Ch. Melman)

- L'objet désiré pour l'homme est le sexe de la femme, dans son réel le plus trivial, alors que pour celle-ci, c'est l'amour du garçon, à la limite dénué de tout sexe, qui compte. D'où la question du comment "assumer le non-subjectivable de la sexualité" ? (R. Lévy)

- L'adolescent découvre la défaillance paternelle, qui permet l'assise du symptôme -à la différence du père tout-puissant de la petite enfance, qui protégeait de l'incomplétude du symbolique. (G. Bulat-Manenti)

- Le sujet se trouve confronté, par l'assomption sexuelle du corps, à un au-delà de la logique phallique, que Serge Lesourd nomme le féminin (à distinguer de la féminité), et renvoie le sujet à l'irruption de la sexualité dans le psychisme des temps archaïque - c'est-à-dire à l'excitation de la chair, soit du corps avant qu'il ne soit devenu corps par l'intromission du signifiant.

- Antoine Masson explore le paradoxe, qu'il nomme écart, entre l'accès à la sexualité et à la différence des sexes qui constitue l'étoffe de l'adolescence, alors que l'on parle constamment de l'adolescent : l'adolescence serait-elle une structure unique ? L'adolescence est-elle une ?

- François Marty explore la violence à l'adolescence : violence du corps pubère, vécu comme énigmatique et traumatisant, source de menace ; violence des objets parentaux, objets de projection des fantasmes incestueux et parricides ; violence de l'autre, nouvellement perçu dans sa différence et sa complémentarité. Le langage amoureux vient alors harmoniser tendresse et sensualité, la violence se liant érotiquement à l'objet.

- Gérard Pommier s'interroge quant à lui, à partir d'exemples cliniques, sur l'importance des modifications physiologiques de la puberté, au regard des décalages temporels souvent observés cliniquement entre celles-ci et la bascule dans la névrose adulte d'un sujet (cf. les adolescences interminables.). Souvent, la bascule se fait au profit d'un événement psychique qui renvoie à la question du meurtre du père, de la filiation, de la dette - auxquels immédiatement une recrudescence de l'amour pour le père se manifeste. L'adolescence se définit alors par un entre-deux père : espace initié, à la fin de la phase de latence, par un meurtre (l 'événement psychique), et clôturé par la symbolisation (la mise au travail, le désir d'un enfant. le paiement d'une dette). La conséquence presque incroyable : c'est qu'il faut finalement reconnaître la validité des versions de l'acte sexuel colportée par les adultes : c'était donc vrai ! La possibilité d'un enfantement par les voies de l'acte sexuel s'avère donc la seule efficace ! -à quoi les théories sexuelles infantiles résistent par nature.

Il est difficile d'égrener ainsi l'ensemble des articles présents dans cet ouvrage, tant ils méritent tous une lecture attentive de laquelle sortirait autant d'incises portant à la réflexion. Nous devons cependant insister sur la dernière partie de l'ouvrage (qui inclut, à notre sens, les deux derniers articles de la partie qui la précède), centrée sur la "conduite de la cure", point pratique et théorique délicat pour nombre de praticiens installés en ville ou travaillant en institution, non formés spécifiquement à la prise en charge de la population adolescente. Nous retrouvons ici les propos de Dominique Simonney : "Je résumerai ainsi la quadrature du cercle à laquelle est alors confronté l'analyste. Trop de parents et pas assez de rapport. Trop de parents dans leur présence réelle et pas assez de rapport sexuel, entendu ici dans le sens qu'en a donné Lacan." (p.171) (C'est-à-dire la rencontre de l'Autre sexe et le poids de réel qui fait obstacle à l'harmonie du rapport sexuel).

Nous situons ici les articles tout à fait remarquables de Jean Bergès, Joël Sipos, Bernard Toboul et Gabriel Balbo auxquels nous renvoyons les lecteurs, ainsi donc qu'à l'ensemble de ce bel ouvrage pour lequel nous ne pouvons que remercier ceux qui en ont assumé la direction : Didier Lauru, Christian Hoffmann et Claude-Noële Pickmann.