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De l'amour de l'autre à l'amour de soi
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°49 - Page 17-19 Auteur(s) : Fanny Colonomos
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De l'amour de l'autre à l'amour de soi

Ce livre se révèle tout particulièrement novateur. En effet, il jette un sort à la notion couramment admise de structure narcissique. Le projet de P. Delaroche, parfaitement explicité dans le beau titre de l'ouvrage, nous engage à mettre de l'ordre dans les champs des pathologies narcissiques appelés aussi états limites ou borderline, alliant à la théorie un réel souci clinique. Discutable et souvent discutée, cette notion de pathologie narcissique est confuse et mal définie dans la littérature analytique contemporaine, alors même qu'elle fait l'objet de nombreux travaux.

P. Delaroche procède à un examen critique attentif d' ouvrages d'André Green ainsi que des travaux pionniers de B. Grunberger et H. Kohut. Si B. Grunberger voit dans le narcissisme le prototype de l'état fotal, ce qui rend son hypothèse peu opératoire, les autres auteurs tendent à vouloir prouver sa valeur structurelle. Pour P. Delaroche, il ne s'agit pas d'une structure mais plutôt d'une symptomatologie puisqu'elle est présente dans des pathologies très diverses (psychose, névrose, perversion). Le narcissisme est aussi une étape qui concerne en réalité tout être humain, étant à l'origine de la constitution du moi.

Partant d'une analyse des écrits que Freud consacre au concept de narcissisme antérieur même à la monographie Pour introduire le narcissisme, P. Delaroche prolonge sa réflexion par une référence à l'ouvre de Lacan. Celle-ci se révèle tout particulièrement précieuse en raison de la référence au stade du miroir. P. Delaroche voit là un moment décisif que Freud a évoqué sans pouvoir le nommer : "une nouvelle action psychique qui doit s'ajouter à l'autoérotisme pour donner forme au narcissisme". Ce moment, (le stade du miroir) va permettre de "formaliser" le narcissisme primaire et de mieux rendre compte des instances du moi -moi idéal, idéal du moi et surmoi- à travers une relecture attentive des textes freudiens à la lumière des notions lacaniennes de réel, imaginaire et symbolique, ainsi que de la notion de phallus. En omettant de considérer ces notions, la plupart des auteurs ont des difficultés à définir le narcissisme. Celui-ci devient une nouvelle structure, dont on ignore, par ailleurs, si elle s'apparente à la névrose ou à la psychose.

Un article de A. Stern, ("Psychoanalytic thermos in the borderline neuroses") publié dans le Psychoanalytical Quaterly en 1945, (antérieur, donc au Défaut fondamental de M. Balint), et cité par Jacques André dans son introduction au livre Les états limites montre que la question est déjà vieille de plus d'un demi-siècle. Pourtant, le terrain est resté en friche, car le traditionnel recours à la notion de la mère (depriving, rejecting) ne nous donne pas la clé de la compréhension de "cas" aussi divers que celui du Président Schreber, par exemple, (le stade narcissique a été inventé à cette occasion, comme le dit P. Delaroche) ou de M. Little, dont on connaît, par le récit qu'elle-même en fait, ses avatars analytiques avec Winnicott "good enough mother".

Quand J. André affirme dans le texte déjà cité, que l'absence de la catégorie borderline chez Lacan est "liée au primat phallique et à une conception péjorative du moi", il ne croit pas si bien dire. C'est bien, en effet, la conception lacanienne du moi et de la primauté du phallus qui éclaire notre compréhension de la symptomatologie narcissique. Que la relation mère-enfant soit pour quelque chose dans les troubles narcissiques, nul ne songerait à le contester. D'ailleurs, comme le rappelle P. Delaroche, Freud avait déjà analysé dans Un souvenir d'enfance de Léonard de Vinci, l'impact de l'attitude de la mère sur son fils, et plus tard, dans Pour introduire le narcissisme, il avait vu dans le narcissisme de l'enfant la projection de celui des parents. Une relecture des textes freudiens à l'aide de la théorie lacanienne nous permet de mieux formuler la question de la relation mère-enfant. Dans la relation avec l'enfant, celui-ci est investi par la mère en tant que phallus et cette étape doit être suivie d'un nécessaire désinvestissement.

D'ailleurs, Freud déjà en 1911, remarque P. Delaroche avait noté que "les organes génitaux constituent peut-être déjà l'attrait primordial" au stade narcissique. Ne voyons-nous pas là en germe la référence au primat phallique ? Si le défaut d'investissement phallique de l'enfant par la mère, tel que le stade de miroir permet d'en rendre compte, est responsable de la psychose, la référence au stade du miroir permet à l'analyste de se situer correctement face au psychotique, c'est-à-dire de "se situer comme témoin, interprète, à l'interaction de l'imaginaire et du symbolique" (p. 201). Le schéma optique, dont Lacan se sert comme modèle du stade du miroir, illustre les deux images différentes (image spéculaire et image du corps), en décalage entre elles. On rencontre très fréquemment ce double aspect du narcissisme primaire sous forme de dévalorisation de soi dans la névrose : le cas de Daniel en est le parfait exemple (p. 101).

La référence au phallus sous son double aspect imaginaire et symbolique se révèle essentielle. Dans la névrose, c'est la loi du père (instance symbolique) qui va permettre la désidentification du sujet par rapport au phallus. La loi du père subit dans la psychose un rejet véhiculé par le discours maternel. Dans la perversion, en revanche, le sujet reste fixé à cette identification.

On pourrait dire que les différentes structures sont bien l'illustration des avatars narcissiques subis par le sujet et que "le phallus est l'objet narcissique par excellence. la chose au monde la mieux partagée" (p. 88 note n°3). Un grand chapitre est consacré à la "psychopathologie" de l'adolescence, étape de la vie qui a toujours été au centre des intérêts cliniques et théoriques de P. Delaroche. Cette réflexion sur l'adolescence se nourrit des récits autobiographiques de J. Green, qui a parfaitement illustré l'identification narcissique à la mère. Par ailleurs, l'étude du mythe arthurien renvoie à la question de l'idéal du moi dans le groupe. La compréhension des instances du moi -moi idéal, idéal du moi et surmoi- est renforcée : le caractère incestueux pour le moi idéal, symbolique pour l'idéal du moi, qu'il vaut mieux isoler "de cette figure obscène et féroce que l'analyse appelle surmoi"(p. 117).

Pour conclure, je voudrais attirer l'attention du lecteur sur l'esprit qui a animé P. Delaroche dans sa recherche sur le narcissisme.L'auteur nous montre sa référence conjointe à Freud et à Lacan et nous précise que la théorie lacanienne "prolonge celle de Freud" (p. 87), nulle "coupure épistémologique", donc, mais création du nouveau à partir de l'ancien. C'est une question épistémologique majeure dans la formation de toute science, tout particulièrement pertinente en ce qui concerne l'analyse, un savoir où rien ne se perd, et où tout se transforme. Freud lui-même a tenu à poursuivre l'élaboration d'une théorie sur l'hystérie à partir de son expérience avec Charcot tout comme dans les étapes successives de son élaboration théorique. Rien n'était écarté, la pensée freudienne procède par sédimentation. Freud le dit lui-même dans une note au sujet du cas de Dora : "Je n'ai pas abandonné la théorie du trauma, mais je l'ai dépassée, c'est-à-dire que je ne la considère pas aujourd'hui, comme incorrecte, mais incomplète" (cité par O. Mannoni dans son livre sur Freud).

L'analyse est ainsi l'exemple d'une "pensée conjonctive, en opposition à la pensée disjonctive" (Raphael Drai) qui s'enrichit de la réflexion de tous ceux qui, s'inscrivant dans le droit fil de la recherche freudienne, contribuent par leur apport à édifier le savoir analytique. Cette recherche de P. Delaroche sur le narcissisme en est la preuve.